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LES BLANCHISSEURS

Lithographie par Honoré Daumier.

entreprises financières, politiques, industrielles, véreuses de ces temps. Sous l’apparence anodine de ce personnage, de ce faiseur cynique, la satire allait atteindre les plus huppés parmi les seigneurs du jour, fondateurs de sociétés, de journaux, créateurs de débouchés, comme on disait. C’était pour l’artiste une fort adroite façon de retourner à ses sujets préférés en

côtoyant les lois et en évitant de se faire prendre. Le seul reproche à formuler contre la suite des Robert Macaire, c’est la longueur des légendes, toujours très habiles, mais qui sont trop nécessaires au sujet et qui en sont un commentaire inséparable. Sans elles, les bonshommes représentés ne signifieraient guère, au lieu que, sans légende, les Grandville et les Traviès, les Decamps aussi se peuvent saisir d’un premier coup d’œil.

Le Charivari et la Caricature vinrent à leur heure précise, dans la période de licence comprise entre les prohibitions du règne de Charles X et les lois restrictives de 1 8 3 5 . Fondés plus tôt, ces journaux n’eussent point eu d’autre raison d’être que de publier les lithographies patriotiques de la Restauration ; plus tard, ils s’en fussent tenus aux scènes de la bourgeoisie. Ils eurent, pour se lancer, le bénéfice d’un moment où il fut loisible de tout dire et de tout écrire, et le talent de Daumier, celui de Grandville ou celui de Decamps eurent, en ces trois ou quatre années, une occasion unique de s’abandonner à leur fougue. Le Charivari ' 9 toutefois, lancé sous les apparences d’un magazine purement littéraire, ne publiait pas que des satires politiques. Une grande part y était faite à la variété, aux petits tableaux de Paris, aux scènes parisiennes, à la mode et aux fantaisies. On y trouve, çà et là, le Gavarni de la première manière, — le meilleur, — celui des sémillantes grisettes et des coureurs de bals masqués, le Gavarni du journal la Mode, dont les lithographies distinguées et quasi patriciennes juraient si étrangement avec les brusqueries de leur voisinage.

Une des premières en date était cet adorable « diable hors barrière », pimpant et malicieux, conduisant aux champs deux charmantes filles si étonnées de ses cornes et de sa queue passant sous la redingote. On y voit également Frédéric Bouchot, artiste inférieur mais très documentaire, qui venait d’obtenir un gros succès de vente avec une série de planches à double représentation, un premier sujet banal, et, en soulevant une feuille collée, un autre sujet, celui qui était censé se passer à l’intérieur des maisons, fenêtres fermées et portes closes.

Chaque période d’art a eu chez nous des sujets préférés, dont le succès ne s’explique point toujours très facilement. D’où venaient ces diableries qui amusèrent pendant plus de dix ans les gens de la Restauration et ceux du règne de Louis-Philippe, et qui nous valurent, en 1825, le premier album signé de Gavarni, et, plus tard, le volume du Diable à Paris, une des merveilles de la gravure sur bois? Ce fut comme une résurrection de Callot et de Jérôme Bosch, vraisemblablement une ramification du mouvement romantique, mais tout auprès de la caricature politique, les Diableries fournirent aux éditeurs de lithographies un des plus assurés moyens de battre monnaie et de s’enrichir. Ce n’était rien que ces macédoines de petits sujets malins où le diable taquinait les modistes, se glissait dans le confessionnal pour y recevoir les jeunes filles, se déguisait en bedeau, en soldat, en vieille femme, se livrait aux plus libertines méchancetés à travers le monde. D’ordinaire, ces albums se vendaient en forme de dépliants, à la façon des guides historiés aujourd’hui

fabriqués à Leipzig et qui s’ouvrent ainsi que les livres chinois. Les Récréations diabolico-fantasmagoriques, par H. Chevallier, sont à présent bien près d’être introuvables. Chevallier, c’était le futur Gavarni, mais un bien modeste encore, dont les inventions diaboliques ne dépassaient point la moyenne ordinaire. L’album s’épuisa cependant assez vite pour encourager le débutant. Il avait, un peu inconsciemment peut-être, répondu à une idée dans l’air, et qui était comme la parodie du romantisme. Même dans ses plus beaux moments, Gavarni n’oubliera point le sujet qui lui avait valu de se faire connaître. Nous venons de le voir remettre en scène son diable dans le Charivari, il restera fidèle à son démon familier, jusqu’à rêver pour lui un livre entier consacré à sa gloire.

Dans ce genre, Gavarni eut un rival, qui laissa un moment les marines auxquelles il s’était voué, pour taquiner à son tour le démon. Eugène Le Poitevin se fit une spécialité de ces diableries, souvent érotiques, où, tout compte fait, il ne faisait que copier Gavarni avec un peu plus d’audace. Ceci est, chez Le Poitevin, furieusement polisson, scatologique, rabelaisien, mais il se dégage de ces histoires une bonne humeur, une gaieté, une exùbérance de santé qui désarme. Le goût en est douteux, sauf à comprendre que ces folies ne visent ni à l’art, ni à l'aristocratie; c’est une besogne populaire qui remplace les calicots et repose des méchancetés politiques. Somme toute, nous aurions mauvaise grâce à nous offusquer de ces plaisanteries, quand nous les admirons chez Callot, chez Téniers, dont elles procèdent directement. Si elles ne sont point

une expression très sublime de la lithographie, elles ont au moins concouru à la répandre, à la démocratiser et à créer ces mille talents secondaires de \a Macé-

doine. qui sont tout près d’avoir un beau regain de succès parmi les collectionneurs de notre temps.

Un autre mouvement se précisait, que nous appellerions psychologique aujourd’hui, et qui, tout en dérivant des études populaires de Pigal ou de Henri Monnier, pénétrait plus avant dans l’étude des mœurs, des coutumes, des modes ou du portrait. Le document

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