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LA MÈRE DE CHARLET

Lithographie par Bellangé, en 1837. (Voir p. 64.)

humain, rêvé par des littérateurs de notre école contemporaine, n’eut jamais un intérêt plus grand que dans les dix premières années du règne de Louis-Philippe. On s’amusait énormément alors de tout ce qui, de près ou de loin, touchait à l’existence commune et terre à terre; à peine en saupoudrait-on la représentation d’un grain de romantisme ou de sentimentalisme. Les modes un peu excentriques inaugurées par les dames, les toques moyen âge, les manches à gigot ressuscitées de celles du roi François Ier, les tailles de guêpe prétendues empruntées à celle de la reine Marguerite de Navarre, avaient un débit assuré chez les amateurs d’estampes. Le journal la Mode , fondé par Émile de Girardin, où Gavarni avait franchement abordé le sujet contemporain, fut d’un grand poids dans l’orientation des goûts. Alors apparut Achille Devéria, romantique un peu revenu des vanités, et qui s’embarqua dans la lithographie des moeurs de son temps avec toute l’autorité d’un magistral et puissant tempérament de lutteur désespéré, désespéré peut-être d’abandonner, par gêne, le grand art pour les besognes moins solennelles. Celui-là fut un brave, un courageux, et cette vie singulière de luttes pour le pain quotidien le força aux. héroïsmes, excita sa verve, lui assura, mieux peut-être que la peinture rêvée, une place marquante parmi les peintres d’alors. Sans doute, Devéria se perdit à cette production incessante, folle, telle qu’il faudrait chercher dans la littérature seulement un homme à lui comparer, Balzac ou Dumas père; obligé par les charges de sa maison, le joli point d’honneur qu’il se faisait de ne laisser manquer de rien

sa vieille mère habituée au luxe, désintéressé au point

de réserver aux études d’Eugène Devéria, son frère,

Lithographie au crayon et à la plume par H. Bellangé. (État de remarque, avant le filet.)

une partie de son argent pour lui faciliter la carrière, il s’abîmait dans un surmenage effrayant, sans trêve, tantôt lancé sur d’exquises choses, tantôt attardé à de pénibles et misérables compositions, n’abandonnant rien de ce que lui apportaient les commandes. De plus heureux, et surtout de plus adroits, lui reprochaient parfois ces compromissions, sans vouloir les comprendre. 11 mettait à ce suicide moral et conscient toute la sérénité des grands artistes; demeuré hâbleur un peu, rest é jeune France , romantique, bohème, mais de ces bohèmes de la bonne façon qui se tourmentent sans rien dire, tout au fond d’eux-mêmes, en souriant à la galerie.

En tant que lithographe, Achille Devéria eut son style spécial, facilement différencié de celui de ses confrères. Sûr de son dessin, puissamment aidé par une science supérieure de la composition, il avait adopté le genre habituel des forts, la simplicité. La ligne, chez lui, primait le ton ; il s’attachait à la précision méticuleuse du dessin, sauf à passer plus légèrement sur la couleur. C’est un gris , traitant le portrait comme le fera Ingres dans ses inimitables crayons. Durant sa période d’essais, en 1829, il n’avait point dédaigné la lithographie au lavis, qui lui fournit de jolies notes pour douze sujets publiés chez Engelmann. Mais il oublia vite ces moyens un peu superficiels et trop empâtés, et, dès l’année suivante, il est revenu au crayon simple, au croquis sur pierre exécuté comme le croquis sur papier, abstraction faite de subterfuges.

A cinquante ou soixante ans d’intervalle, Devéria nous rappelle Moreau le jeune, comme lui prêt à tout

SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET. i + i

entreprendre, comme lui virtuose incomparable, et, comme lui encore, devenu célèbre par des études sur le costume de ses belles contemporaines. Ce fut aux

Lithographie par Achille Devéria.

environs de i83o qu’il publiait cette suite de lithographies merveilleuses, rivales des eaux-fortes de Moreau pour Y Histoire du costume français , et qu’il baptisa modestement : le Goût nouveau. Le goût nouveau, c’étaient les dames de la société française, après les

événements de Juillet, les grandes, les moyennes, les moindres, toutes jolies, sémillantes à ravir sous leurs atours excentriques, leur dandysme très voulu. Les rares contemporains encore vivants mettent des noms sur ces figurines charmantes, où l'artiste avait fait une large part à sa famille et à ses amies; en comparaison des œuvres semblables exécutées alors, même près de celles de Gavarni, les dames de Devéria resteront les plus intéressantes. Leurs poses trahissent les préoccupations coquettes de leur époque, elles notent le cant des mondaines, leurs allures allanguies, mièvres, inspirées par les romans à la mode. Facilement nous pourrions revivre auprès d’elles les nouvelles du vicomte d’Arlincourt. Et ce que tant d’autres artistes avaient été impuissants à nous décrire, le jeu triomphant des corps, des membres souples sous les toilettes souvent ridicules, Deveria nous le montre sans effort; il leur communique cette impression vécue, que nous recherchons à présent, et qui est un mode supérieur d’exprimer la silhouette humaine immuable, toujours pareille, en dépit des accoutrements les plus baroques.

Les Heures du jour, publiées chez Osterwald, sont le chef-d’œuvre. Chaque figure de femme y personnifie une heure de la journée par un costume différent, depuis la belie fille en négligé galant, jusqu’à la coquette rentrant du bal la nuit terminée. Ici, beaucoup de portraits encore, Mme Ménessier-Nodier, entre autres, Laure Devéria, sœur de l’artiste, présentées dans une pose naturelle et abandonnée qu’on n’a guère mieux faite depuis. Et pour le procédé, bien

peu de chose, un trait vigoureux, un très simple frottis

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