PLANCHE TIREE DU (( GOUT NOUVEAU
Lithographie par Achille Devéria.
pour les ombres ou bien des hachures; toute la syn-
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thèse puissante des artistes sûrs d’eux-mêmes, et qui se rient des artifices de palette pour pallier leurs accrocs.
En regard de ces travaux d’époque, comme description plus réelle encore de la vie de ses contemporains, Devéria exécutait de temps à autre sur la pierre des portraits en pied, où sa fantaisie et sa science luttaient entre elles à qui aurait le pas. Il fit en ce genre un Alexandre Dumas père, le Dumas maigre et fluet du début, étalé sur un sopha dans une pose inexprimable de vérité et de réel, « presque trop vrai », suivant le mot de Gigoux. Ce portrait, destiné à Ricourt, avait été imprimé par Motte, beau-père de Devéria, qui devait plus tard peser si cruellement sur la vie du pauvre dessinateur. Puis il donna successivement Hagman, attaché à la maison du roi de Naples, et cet indicible Carnevale, dont la nom paraissait une ironie, tant son costume prêtait au jeu de mots. Hélas ! à côté de ces chefs-d’œuvre, combien d’autres portraits sentent la fatigue , l’ennui d’écrire sans relâche ; véritable Sisyphe rivé à sa pierre lithographique incessamment remuée, Devéria dessinait à la hâte, « pour avoir fini plus tôt », les yeux tirés par sa lampe de veille, faisant sans ostentation cette admirable chose de payer les dettes d’un beau-père trop osé et trop confiant. Il se brisa à ce jeu, et lorsqu’il obtiendra sur le tard la direction du Cabinet des estampes, il sera devenu poncif, oublié, il crayonnera toujours de tristes histoires démodées, et pour comble Wild les imprimera sur un affreux papier jaune.
Son succès dans les Scènes familières et dans les portraits avait suscité d’autres talents, dédaignés chez
SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET. i4s
nous, mais qui reviennent à cette heure. Bien loin de Devéria, cependant, et moins doués, ils procèdent de lui, copient son genre et vivent de sa vie. De ce nombre fut Antoine Maurin, qui chanta l’amour français sous
Lithographie originale de Grevedon, en 1831.
ses diverses formes naïves ou égrillardes, et qui, très fin dessinateur cependant, ne sut guère s’élever au-dessus des pochades. Maurin excellait à montrer aux champs les commis de nouveautés et' les grisettes dans des poses chères au romancier Paul de Kock. C’était un produit de la même littérature, et tous deux se
fussent complétés l’un par l’autre. Il y eut aussi Grevedon, plutôt portraitiste, et qui fit, d’après ses contemporaines, une série fort suggestive de minois bruns, blonds, châtains, une théorie de Parisiennes accoutrées au dernier goût et qui sont, pour ce temps, un peu ce que les crayons de Clouet furent pour les amies de Brantôme. A l’époque oü Grevedon s’était mis à la lithographie, il était presque un vieillard, étant né en 1776. Il en pénétra de suite les ressources, et fort soutenu, d’ailleurs, par ses études passées, aguerri par une vie de déboires qui l’avait promené en Russie, il se mit à cette nouveauté avec une fougue de débutant; travaillant avec une rare fécondité, un goût parfait des nuances, il conquit très vite une bonne place. Ses débuts avaient été des portraits de la famille royale sous la Restauration; mais, après i83cv, il avait abordé le genre, le portrait impersonnel si l’on ose dire, où la mode primaitla physionomie. Sa manière excessivement distinguée consistait en un dessin poussé, quelquefois nuageux, d’une coloration savoureuse et douce obtenue par un léger frottis de crayon sur pierre. Il composa ainsi cette planche des Trois Maîtresses , pour laquelle trois beautés célèbres avaient posé, entre autres Léontine Fay et Mlle Dormeuil. Grevedon fut, avec plus d’esprit et plus de talent, une sorte de photographe des mondaines; il les savait vêtir et accommoder suivant le genre du lendemain, et éblouir de mille manières. Les actrices raffolaient de ce vieux monsieur, si en avance sur les peintres de son temps; il tenait, d’ailleurs, au théâtre, sa fille ayant épousé Regnier, du Théâtre-Français, le même que nous retrouvions na-
sous une légende sentimentale, Pauvreté , Richesse , Camélia , Dahlia , Rose. Si Grevedon ne fut point le rival de Devéria, cela s’explique par l’énorme distance qui sépare l’inventeur du copiste, et le regain posthume de ses œuvres tient plus à la coquetterie des vêtements
guère metteur en scène à l’Opéra. Toutes les têtes de femmes publiées par lui en albums, données dans le Charivari, sont des comédiennes fameuses, cachées
qu’à la qualité du dessin. Pour Devéria, c’est justement le contraire.
Le besoin de dire vrai qui se manifestait dans toutes les branches de Part, et qui avait suscité les talents dont nous venons de parler, forme une lithographie de premier ordre, dont les rares estampes sont en ce moment plus inconnues que les fresques du moyen âge. Joseph- Nicolas Jouy, né en 1809, s’était donné à la scène <de genre, d’un genre spécial, qui devait avoir de nos jours une considérable importance. Entraîné au bord de la mer par ses goûts, Jouy s’était attaché à rendre sous leurs loques pittoresques tous les pêcheurs du littoral français, loups de mer ou marchandes de poissons ; et procédant directement de Devéria et de Gavarni, tout en courant d’autres sujets, il publiait cette suite méconnue de Terre-Neuviens, de pilotes, de marins du cabotage, que notre pauvre Ulysse Butin devait remettre en honneur et qu’il montrait sincèrement, sans les flatter, sous leurs formes brutales et rudes. Jouy n’enjolivait pas, il surprenait. Ses lithographies, hachées, taillées à coups de crayon, valaient, à peu de chose près, les oeuvres pareilles de Daumier. Comme elles, ce sont des phrases qui ont retenu la saveur spéciale de leur lieu d’origine, des lithographies en patois, quand les Daumier étaient en argot de barrière.
Nous n’aurions jamais fait de nommer ici tous les tenants de la chronique contemporaine, soit dans le costume, soit dans le portrait, si rapprochés par leurs tendances. Jean Gigoux, que nous voyions hier encore promener sa verte vieillesse et s’assimiler, à plus de quatre-vingts ans, les moyens de la nouvelle école, fut
aussi l'un des plus grands peintres lithographes origi-
S ATI Sf ACTION.
Lithographie par Jean Gigoux, en 1 S 3 5 .
naux de la monarchie de Juillet. Touchant à la litho-
graphie par sport, occupé, d’ailleurs, de travaux de plus grande conséquence, ayant tiré du classique moribond et du romantisme décadent une nouvelle formule artistique, le réalisme, Jean Gigoux ne dédaignait point les petites histoires reposantes, où son imagination d’inventeur évoluait pleinement à l’aise. Il fut dans la lithographie ce qu’il avait été dans la vignette sur bois, un tempérament classé, non inféodé aux autres, un délicat dessinateur de genre, un maître sur le fait de portraits. Il agissait de lui, et composant ses lithographies comme il peignait ses toiles, il leur communiquait un coloris intense, une puissance de vie à peine croyable. Ses portraits de Sigalon, de Gérard, de Delacroix, d’Antonin Moine, d’Alfred de Vigny sont, dans leur note absolument personnelle, des œuvres premières, suivant le mot. On retrouvait en lui quelquesunes des qualités gracieuses d’Isabey, avec, en plus, l’audace nerveuse que l’autre n’avait point connue.
Une énergie semblable, mais de qualité différente, se rencontrait dans les lithographies non politiques de Decamps. Celui-ci étudiait la société par un autre coin, les chasses, les menus faits, sans dédaigner la transcription pure et simple des travaux d’autrui. Il avait un procédé à lui tout seul de crayonner sur pierre, on eût dit dédaigneusement, par jeu et pour rire, tout en bâtissant d’impérissables chefs-d’œuvre faits de verve et d’envolée. On revient beaucoup à Decamps aujourd’hui, tant par ce qu’on devine de génie sous ces croquis rapides que pour la note d’époque qu’ils fournissent aux curieux des mœurs.
La poussée documentaire de i83o, dirigée par ces
têtes de ligne, avait suscité quantité de sous-ordres, d’hommes moyens, qui apportaient à la pléiade le secours modeste de leurs talents. Les uns attachés au genre, suivant la route tracée par Lami, par Monnier,
1E BARON GÉRARD. Lithographie originale par Jean Gigoux.
par Devéria ou Gigoux; les autres tenant pour le portrait qui, de jour en jour, prenait une importance plus grande. Certains dessinaient le paysage, étudiaient les coutumes des diverses contrées de la France, comme Isabey, Huet, Jules Dupré, Roqueplan ou Dauzats. Le moyen âge avait accompli son cycle artistique et
ne restait que chez de rares convaincus, déjà démodés, dont l’influence ne comptait plus. Mais, d’année en année, la lithographie s’affinait, synthétisait ses ressources, produisait des tempéraments très diserts et infiniment discrets qui la portaient au pinacle. Les traducteurs se nommaient Aubry-Lecomte, Sudre, Belliard, Menut-Alophe ; ils avaient, à peu de chose près, détrôné le burin et l’eau-forte. La lithographie, devenue envahissante, exclusive et dominatrice, tentait encore les princes, témoin le duc d’Orléans, amusé d’elle et qui crayonnait, en i 83o, un Gulliver à Lilliput, où, sous la forme médiocre, se devinait une gentille originalité d’esprit ; témoin aussi la princesse Marie; la princesse Charlotte-Napoléon, la mieux entendue sur ce fait, qui donnait, en 1 83 5 , un portrait de la mère de Napoléon, Napoleonis mater . et la petite Marie, d’après Charles Doussault. Le moment approchait où deux hommes de génie allaient, chacun dans son genre, conduire la lithographie à son apogée, la faire rivale des plus exquises vignettes d’autrefois, celui-ci plus borné, plus parisien , Gavarni ; celui-là plus généralisateur, définitif et hors de pair, Auguste Raffet.
Tous deux, nés à Paris, bercés d’histoires très bourgeoises et très simples, ne furent point de ces heureux prodiges dont les livres se plaisent volontiers à raconter les fantaisies précoces. Gavarni se nommait Guillaume-Sulpice Chevallier et était né le i3 janvier 1804, dans la rue des Vieilles-Haudriettes, en plein cœur de la vieille ville. Destiné à tout, sauf aux Beaux-Arts, il faisait, comme tous les enfants de son temps, des bouts
de croquerons où les Cosaques mangeaient les citoyens français à belles dents. Puis, à la vingtième année, détraqué un peu et, suivant une anomalie curieuse, voué aux mathématiques mais, intéressé par les arts, il rêvait de transformer la lithographie en y apportant des modifications chimiques; il souhaitait de mélanger l’estompe en liège à des finesses de traits obtenues par l’aiguille des couturières ou par le grattoir. C’était environ le moment où il avait publié ses premières Diableries. Alors, il s’était enfui aux Pyrénées, sous le moindre prétexte, et, de là-bas, envoyait à l’éditeur La Mésangère quelques croquis naïfs destinés à des ouvrages de modes. Il se rencontrait aux frontières d’Espagne avec les soldats du duc d’Angoulême, occupés à guerroyer par delà les monts; mais tout ce qu’il imaginait au milieu de ces camps, c’était une transformation radicale dans les mascarades françaises, le remplacement des habits grelottants et toujours pareils des bals de l’Opéra par de nouvelles et inédites combinaisons. Si loin de Paris, il y revivait de tout l’enthousiasme que donne aux jeunes l’absence momentanée.
Il revint des Pyrénées avec une foule de projets, et un nom, ce nom de Gavarni emprunté aux rochers des cirques et qui devait briller tellement. Emoustillé par quelques minces succès de librairie, oublieux des mathématiques, il se mit à dessiner pour vivre, à combiner de ces modes excentriques dont le débit s’affirmait d’année en année. Une recherche incessante l’avait bientôt mis en possession de pratiques personnelles qui lui assuraient une réelle supériorité dans la partie. Il voulait surtout, comme le voulait aussi Devéria, que
les corps vécussent et tinssent leur place sous les toilettes. Il copiait alors le modèle nu, étudiait et cherchait. Ce temps d’incubation fut le plus fécond de sa carrière; il se forma au mot à mot de son art dans un moment où il lui était loisible d’apprendre, et, plus tard, effroyablement lancé, forcé aux tâches rapides, il vivra sur cet acquis et ne grandira plus guère. Comme nous le disions plus haut, ce fut la Mode , fondée par Emile de Girardin, qui contribua à le tirer de l’ornière. S’il tenait encore des autres une sorte de tradition dans la manière de dessiner sur pierre, il les dépassait déjà de l’esprit particulier dont il enveloppait ses figurines, de la fine ingéniosité mise par lui dans les moindres scènes. En plus, il savait bien voir, et bien redire ce qu’il avait vu. La Loge à V Opéra, publiée par la Mode, est à placer tout près des meilleures eaux-fortes du xvme siècle; elle en a l’allure distinguée, les surprises jolies. Gavarni se révèle à la fois dessinateur et coloriste, tel qu’on ne saurait imaginer cette simple histoire mieux décrite, ni plus absolument dans la lumière vraie.
D’ailleurs, ne sommes-nous point revenus au point exact pour estimer à leur valeur ces choses gracieuses? Ce que les frères de Goncourt appelaient, en 1871, dans leur notice consacrée à Gavarni, « les chapeaux en tourtière, les abominables manches à gigot >k est redevenu possible, le cycle du ridicule étant révolu et l’opinion ayant changé son orientation sur le fait des toilettes mondaines. A peu de chose près, les Parisiennes de Gavarni sont celles d’à présent, et nous goûtons dans ces croquis harmonieux toute la saveur
d’une préface à nos modes contemporaines. Le fait est que ce que nous admirions tant chez Achille Devéria
UNE LOGE A l'oPERA,
Lithographie par Gavarni, en 1831, pour le journal la Mode.
se retrouve dans Gavarni au même degré, avec peutêtre une distinction plus aimable, sinon avec autant
LA LITHOGRA PHIE.
de franchise. La différence s’en marquerait plutôt par la diversité des milieux oü chacun d’eux fréquentait; Devéria, moins lancé dans le tourbillon des fêtes, moins dandy; Gavarni, par contre, ne respirant de Paris que l’atmosphère des salons ou des bals, les fêtes du demimonde, coudoyant les joyeux, et menant très large une vie de garçon exempte de soucis.
Cette première manière de Gavarni note chez lui la phase documentaire et datée de son talent. Par la suite, il élargira son champ d’observations et tendra à la philosophie générale; plus il s’occupera de l’esprit, plus il se désintéressera du dessin, qui, peu à peu, se transformera chez lui et se réduira à quelques formules simples. Entre i83o et 1840, il a conservé la recherche précieuse, le détail de la figurine ; il est plus historien que raisonneur. A côté de ses planches de la Mode , ses chefs-d’œuvre, il exécute en 1 8 3 3 une série de portraits d’enfants, parmi lesquels ceux de la famille Feydeau, qui sont auprès des portraits de Devéria et des crayons à la mine de plomb d’Ingres ce que l’art français a produit de plus délicat dans ce commencement de siècle. Il en était resté, dans la pratique, aux vieux moyens, excellents d’ailleurs, la figure très poussée, le corps et les habits rendus méticuleusement par des hachures. A cette heure, que nos idées sur Gavarni se sont établies sur ses productions hâtives de la fin, nous aurions peine à croire que ces portraits et le Thomas Vireloque fussent du même artiste. Nous sommes de ceux qui regrettent beaucoup les premiers essais, et qui goûtent moins les travaux vertigineux de la seconde ou de la troisième catégorie. Malheureusement pour lui, Ga-
varni, qui avait connu, dans cette année 1 83 3 , le grand succès parisien, et qui présumait trop de ses forces,