PORTRAIT D’ERNEST FEYDEAU ENFANT
Lithographie par Gavarni.
s'avisa de fonder une gazette sous le nom de Journal des gens du monde . A.vec un peu de l’argent des
autres, il y mit tout de soi, comptant sur la grosse réussite et escomptant la faveur de ses contemporains. Forgues, un bon ami, Pavait prévenu. Il lui disait :
« Prenez garde! » Mais Gavarni riait et haussait les épaules. Une fois, pour avoir pris garde, il avait failli se noyer dans un torrent des Pyrénées, qu'il était en train de franchir sur une planche vermoulue. Le guide lui avait crié de prendre garde! Il s’était arrêté, s’était retourné, et avait pensé choir dans l’eau.
L’histoire se termina comme Forgues Pavait prévu.
Au dix-neuvième numéro, le Journal des gens du monde sombrait, entraînant Gavarni dans son désastre.
La France jouissait d’une institution singulière sur le fait de dettes; le débiteur malheureux fut enfermé à Glichy, sur la requête de ses créanciers, et dans ce milieu mélangé, d’où les douceurs extérieures n’étaient point prohibées, où le patient pouvait, grâce à la géné- ^ rosité de ses amis, vivre à la pistole et faire bombance, Gavarni prit peu à peu cette tournure d’esprit sceptique et désabusée qui devait transformer son talent de fond en comble. Il sortait de Glichy avec cette horreur des hommes d’affaires, des tripoteurs, des juifs, qu’il allait exploiter dans des suites célèbres publiées dans le Charivari , sa vraie œuvre, celle que tout le monde connaît et loue. Si l’on joint à ce premier noyau de choses vécues les accointances folles avec des femmes de passage, les menus faits d’une existence à bâtons rompus, on aura à bien peu de sujets près toute l’économie de cette production incessante, jetée dans les journaux, dans les livres; l’origine de * toutes ces suites fameuses, Baliverneries parisiennes, le
PLANCHE TIRÉE DES « FOURBERIES DE FEMMES », 2 e SERIE.
Lithographie à l’estompe par Gavarni, en 1840.
Chemin de Toulon , Fourberies de femmes ,
Gentils-
hommes bourgeois, dans lesquelles la légende féroce fait quelquefois oublier le sujet dessiné, tant elle a de
profondeur, de malice, et de puissance. C’est vers 1837 qu’il avait entrepris les Fourberies de femmes; il revint ensuite sur le même thème avec la Boite aux lettres . Puis il s’attaque aux Etudiants , un état dans l’Etat, une institution maintenant réapparue chez nous, et qui méritait bien les honneurs d’une chronique particulière. Il les montrait paresseux, indolents, coureurs, avec la pointe de bohème restée de tradition, depuis François Villon. Bientôt il chanta la Lorette sur le mode gai, puis les Enfants terribles , sa plus merveilleuse trouvaille, restée le type du genre, et que tant d’autres ont démarquée depuis. On disait caricatures, mais ce mot faisait bien rire Gavarni; ce n’étaient même pas des charges, à peine une exagération du terme juste.
A vrai dire, le dessin y était déjà un peu relégué au second plan, l’écriture mise au bas comptait pour le plus fort appoint. Il ne se donnait plus la gêne de composer longuement ses scènes; il les jetait de verve et l’idée delà légende lui passait lorsqu’il les avait terminées. Sa lithographie s’est enrichie depuis 1843 de l’estompe au bouchon, dont il tire des noirs savoureux, et dont il chatouille les ombres de traits de grattoir. Mais ses types d’homme et de femme ne varient guère, il a adopté des physionomies dont il abuse, et qu’il emploie du haut en bas de l’échelle sociale, les femmes surtout, vulgaires et couperosées. Lorsqu’il lui arrive alors de tenter un portrait, il est trompé par sa pratique habituelle; la duchesse d’Abrantès prend chez lui des airs de concierge, ses princes sortent de Glichy.
L’esprit de ses légendes était tout entier dans ces
sous-entendus malheureusement intraduisibles, où revivent toutes les calembredaines de ces temps. Une lorette demande à un lithographe combien on peut tirer d’estampes sur la pierre qu’il vient de terminer; il lui re'pond : « Autant que vous pourriez faire de Roméos, Juliette! » Une fille a affecté de tourner le dos à son père, un vieux brave homme, dans une promenade, parce qu’il n’était pas assez bien mis; il s’écrie : « Ah! tu ne me reconnais pas aux Champs-Elysées, quand je n’ai pas mis ma redingote... Mais malheureuse, quand tu es venue au monde, toi, qui t’a reconnue? » Une coquette dit à sa bonne : « Tiens, voilà un jeune homme qui m’écrit qu’il voudrait avoir tous les trésors de la terre pour les mettre à mes pieds. — Alors, faut croire qu’il n’a pas le sou ! » répond l’autre. Un monsieur interroge une fillette dans un jardin : « M’amie, comment s’appelle madame votre mère? — Monsieur, ma mère n’est pas une dame, c’est une demoiselle! » Et ce feu d’artifice de balivernes étincelantes, joyeuses, jamais triviales, se continue vingt ans, soulignant, par malheur, les mêmes bonshommes toujours retrouvés semblables, les pareilles lorettes, les invariables débardeurs ou débardeuses des bals masqués. Parvenu à sa fin, Gavarni avait exagéré encore, outré davantage son dessin et sa philosophie; il termina par ce Thomas Vireloque , sorte d’épopée sociale d’un loqueteux borgne, jetant contre le monde ses imprécations anarchistes , railleur et menaçant à la fois. Ce fut sa troisième et dernière phase.
Comme tous ceux qui réussissent, Gavarni suscita
une école d’imitateurs et de parodistes non sans talent, mais infiniment moins avisés dans leurs légendes. Il y eut Édouard de Beaumont, Charles Vernier, qui chaussèrent ses sandales et lui firent concurrence au Charivari même. Ni l’un ni l’autre ne connurent cette rude manière d’accommoder leurs contemporains. Beaumont est un musqué, un parfumé, qui ignore la brutalité puissante des légendes. Il dessine bien, il compose à ravir de petites idylles jolies, sans prétentions philosophiques. Charles Vernier est un sousordre de mérite inférieur encore, confiné dans les représentations chargées du bal de l’Opéra ou des cafés célèbres alors.
Entre tant de tempéraments spéciaux tournés à la critique, Auguste Raffet apparaît comme une synthèse singulière de tout ce qui l’avait précédé et de tout ce qui l’allait suivre. Très modeste, rappelant par plus d’un côté les vieux maîtres d’autrefois, sorti de l’ornière à force de génie et de persévérance, Raffet s’était assimilé, en les grandissant, à la fois les moyens de Charlet et de Vernet, ceux de Géricault, ceux mêmes de Devéria ou de Gavarni. Peintre inimitable et profond de la vie contemporaine, il ne s’embarqua jamais dans ces toiles énormes que certains esprits réputent indispensables au classement d’un artiste. Il fut, dans l’école française du xixe siècle, ce que Jean Fouquet avait été au xve siècle, un metteur en scène d’épopées grandioses dans le plus petit espace. Il inventa des moyens de ne copier personne, il voulut ne s’inspirer que de la chose vraie, palpitante, et, fortifié par une incessante recherche de l’inédit, il se
trouva quelque jour si bien sorti des chemins battus, qu’il demeura seul de son espèce, tout seul, ayant fait
L’OPÉRA AU XIXe SIÈCLE.
Lithographie à l’estompe par Édouard de Beaumont.
de la lithographie un art rival de la peinture, ayant bâti une œuvre immense, réchauffé le patriotisme
endormi, secoué les torpeurs, ressuscité le génie français des anciens temps.
Il eut au plus haut degré ce mérite d'assimilation dont bien peu de ses confrères connurent le terme vrai. Qu'il composât, pour des ouvrages rétrospectifs, des scènes de reconstitution, il y apportait la critique ingénieuse et raffinée, basée sur une intuition impitoyable des caractères et des époques, en même temps que sur l'éternelle philosophie qui nous montre les hommes pareils, ni meilleurs, ni pires, autrefois et aujourd’hui. A force de pénétrer les tendances et de les revivre, il se trouva redire l'histoire d’avant lui, comme il eut écrit la sienne propre. Son Napoléon, bien qu'inspiré de celui de Charlet et déduit de la légende, est un héros en chair et en os, moins demidieu peut-être, mais infiniment plus humain et plus réel que celui de ses prédécesseurs. Il entre, dans cette besogne, autant de science voulue que d’instinct, et cet instinct vient justement contre-balancer ce que l'érudition toute sèche pourrait avoir de raideur et de sottise.
Raffet n'avait point été le premier à traiter le sujet, il fut seul à le comprendre. Encore n'y cherchait-il point malice, ni gloire; ses travaux journaliers, exécutés au fur et à mesure des commandes, ne procédaient point d’un de ces plans préconçus dont les habiles tracent parfois les sommaires. Il faisait juste, parce que chaque partie de son œuvre s’inspirait des mêmes données honnêtes et sincères. Réunies et groupées, ces parties constituent un tout absolument homogène, bien que produites à différents intervalles. Raffet était dans