‹ La lithographieChapitre 32 sur 55 · ARMEE SANS-CULOTTE · texte numérisé non relu

ARMEE SANS-CULOTTE

Lithographie au pinceau par Raffet, en i8|2, chez Bry.

montrer sa science sans en faire parade inutile. Il a su s’assimiler le ton ou l’allure spéciale à chaque temps. C’est par cette note philosophique et analytique de l’individu surpris dans son cadre particulier qu’il surpasse les autres. Ses gens de la Révolution ne sont pas des modèles de i83o costumés en sans-culottes pour la circonstance, ce sont les sans-culottes eux-mêmes empruntés à Duplessi-Bertaux et aux images populaires. Puis, lassé un peu de s'en tenir aux choses d’auparavant, devenu plus libre grâce à la réputation qu’il s’était acquise, Raffet, tourmenté de ce besoin de vérité dont nous avons esquissé les phases, accepta du prince Demidoff l’offre d’un voyage en Asie. Là, tout allait être d’étonnements pour lui, et de surprises. Noter au jour le jour des mœurs, des costumes et des usages divers, écrire sur nature de ces tableaux inconnus en France, et qui sortaient des banalités ordinaires, voir tout et bien, s’extasier, ô le rêve! s’extasier beaucoup et fixer son extase! N’est-ce point une très jolie et très naïve lecture que celle de ce carnet de voyage de Raffet publié depuis par son fils, et qui mentionne, avec la naïveté des esprits jeunes et enthousiastes, les moindres circonstances ? A peine a-t-il quitté Paris qu’il est dans les Vosges, les premières montagnes qu’il eût encore vues, des masses rondes qui se dressent là tout à coup, et qui stupéfient les Parisiens tout au plus initiés aux collines par le mont Valérien. Rien ne lui échappe de ce qui laisse plus froid son compagnon de voyage blasé. Il a tout de suite la compréhension de ces montagnes, il les redit avec la perfection d’un objectif; il voit ensuite de grandes plaines, d’énormes rivières autri-

chiennes, des steppes danubiens immenses. Puis des

LE colonel du 17e LEGER. — Lithographie dè Raffet.

hommes singuliers, bateliers ou cochers, bergers ou

laboureurs; des soldats enfoncés dans des roseaux au milieu des marais et surveillant les passages. Quelquesuns de ceux-là sont les fils des adversaires du grand Napoléon, des vaincus de Wagram ou des envahisseurs de 1 8 1 5 . Raffet saura mieux dire plus tard les terrains, les hommes aussi, s’il lui arrive de représenter quelque page de la grande épopée. Enfin c’est la Crimée et d’autres épisodes, le voyage à travers les déserts, la nuit ou le jour, la nuit à la lumière des torches que portent les soldats de l’escorte. Car il faut une escorte pour se guider dans ces steppes sans routes et se garder des mauvaises rencontres. Il note tout, croque tout au passage, au grand galop, sans rien omettre, parfois assis devant une charrette dont il détaille les moindres pièces, souvent dans la berline de route, cahoté, ballotté, mais imperturbable. Qu’Alexandre Dumas fasse ce voyage, il y aura eu au moins un incident par heure; Raffet est un froid, un Septentrional. Il n’a pas besoin de fleurir son récit, sa course est toute simple, si simple qu’elle en devient étourdissante.

Ce fut au retour seulement qu’il put composer ses lithographies. « Il brûlait d’en exécuter », comme il l’écrivait aux frères Gihaut dès son arrivée en France. Peut-être même, à la façon de ces virtuoses qui laissent s’écouler un long intervalle sans toucher à leur instrument et qui bénéficient d’une sorte de travail occulte et inconscient, Raffet se remit-il à sa besogne habituelle avec des ressources grandies. Le Voyage en Crimée marque, en effet, dans son œuvre un progrès stupéfiant et note le faîte. Portraits de ses compa-

gnons, études de costumes, représentations de l’armée russe en manoeuvres, paysages, villes, tout procède

d’un art définitif, tellement supérieur à ce qui s’était fait jusque-là, qu’on en vient à douter de la concordance des dates. De prime saut, Raffet avait entendu

SOLDATS DE I Lithographie au lavis par

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toutes les ressources modernes de la peinture, et c’était dans des lithographies qu’il les révélait, c’est-à-dire dans de simples dessins au crayon noir. De ce jour en avant il se maintiendra, il imaginera d’aussi complets chefs-d’œuvre, jamais pourtant il ne fera mieux.

Alors, sans qu’il abandonnât les scènes reconstituées, on le sent plus intéressé par les faits contemporains dont il veut que rien ne lui échappe. Au fur et à mesure de ses progrès, son amour de la vérité se développe; il sait que la chronique, pour garder toute sa fleur, ne doit point céder à la fantaisie ou à la poésie. C’est le mieux de tout dire, mais il ne faut dire que ce qui est. Pour cela, nulles phrases. Au point où le voici parvenu, il n’imagine point de supercheries de métier pour enjoliver son œuvre. C’est toujours le crayon, le frottis classique, quelquefois le lavis touché, par exemple, avec cette légèreté à la fois et cette puissance que peu de ses émules ont su atteindre. Quant à la ligne de l’esquisse, elle est d’une franchise et d’une audace infinies. Raffet est de ceux qui ne se repentent guère et qui ont dans l’esprit la scène tout entière avant de l’entreprendre. Dans la composition des batailles où se meuvent des milliers de personnages, c’est une orientation nouvelle, technique, essentiellement militaire, d’où l’ancien sujet de premier plan est banni. L'intérêt est en tous endroits, aussi bien dans les colonnes de troupes indiquées au lointain que dans les masses plus distinctes rapprochées du spectateur. La moindre figurine agit et se pose en belle place. Jamais, chez Raffet, de ces fouillis savants et paresseux par lesquels ses confrères escamotaient les foules pressées, un

BRUMAULD DE BEABREGARD, EVEl^BE D ÛRIEANS, Lithographie à la teinte et au crayon par Léon Noël, d’après Duval Le Camus.

jour, grâce aux notes de carnets publiées par son fils. En relisant ce beau livre de piété filiale, on se croirait

homme est un homme aussi loin que puisse porter la vue. Cette carrière d’artiste, nous la suivons au jour le

revenu, je le répète, de plusieurs siècles en arrière, au temps des maîtres modestes et sincères, pour lesquels Thorizon se bornait et se rétrécissait au labeur journalier. Tout émerveillé qu’il fût de son voyage en Orient, remué d’idées neuves, nous le voyons reprendre tranquillement son collier de misère, dessiner de simples et banales histoires, travailler à l’illustration du Napoléon de Norvins, oublier par instants son extase dernière. Il nous apparaît au milieu de ces tâches imposées par la vie comme un Clouet enluminant des poêles funèbres, comme Jean Fouquet peignant à la détrempe des parements d’autel. Mais lorsqu’il a loisir de revenir à ses œuvres préférées, quelle joie et quel enthousiasme! Il exécute de haut vol, sur ses croquis de voyage, plusieurs lithographies pour les frères Gihaut. Il revit un instant sa course vagabonde, se surpasse, s’anime, et crée ces immortelles pages qui se nomment : la Danse valaque , le Tombeau de Mariait , les Cosaques d'escorte à Taman , Y Infanterie hongroise, le Berger du Bannat. YEcole des enfants hongrois. Aquarelles, portraits dessinés, vignettes sur bois, lithographies, rien ne le rebute, il est prêt à tout, c’est une fièvre productrice inouïe, telle que pas une journée ne se passe sans une œuvre admirable. Jusqu’à son dernier triomphe, la Campagne de Rome, où ses moyens se sont agrandis, amplifiés encore de ses études passées, et qui restera, pour la lithographie en France, sa phase synthétique, la résultante de tous les talents, de tous les efforts de notre école nationale.

A l’heure où j’écris, la postérité se montre plus juste pour Raffet. Déjà, lors de l’Exposition dernière

de la lithographie, on avait eu loisir de comprendre énorme distance le séparait de ses rivaux. On

avisé sur le tard qu’avant de faire à Meissonier les honneurs du monument national, Raffet, son précur-

Lithographie par Lemud.

seur , méritait aussi pareille récompense. Pour un peuple militaire, l’homme qui a su donner un corps à l’idée patriotique, qui Ta immortalisée et fixée dans une forme populaire, s’accorde au rôle des hommes de guerre. L’entraînement guerrier ne procède pas seulement d’un choc furieux, il a besoin d’une distillation savante et longuement préparée. Pour se mieux comprendre, le soldat se doit pénétrer de l’importance infinie de son métier, et oü le sentirait-il mieux que dans le mei-veilleux poème écrit, dont certains artistes lui retracent les gloires? Raffet fut un de ces artistes; il tailla à ses moindres héros un large manteau d’épopée, il les déifia, si l’on peut dire, et les mit si haut dans le monde, même dans leurs revers, qu’on se prit à envier leur fortune, à souhaiter de les suivre.

Les artistes qui entourent Raffet et qui l’acccompagnent jusqu’à la fin de sa vie ne sont guère que sa monnaie. Ni Jules Dupré, ni Roqueplan, ni Dauzats ne le font oublier. Ce sont, à leur façon, des virtuoses, infiniment experts, mais qui ne pénétrèrent jamais la subtile philosophie de leur confrère. Certains s’abonnèrent à des spécialités, comme Léon Noël, Belliard ou Menut-Alophe, plus volontiers portraitistes. D’autres rêvèrent d’accaparer à leur profit la succession du burin, quelque peu tombée en déshérence, comme Aubry- Lecomte , Sudre, Belliard encore et Menut- Alophe. Mais déjà un peu de lassitude vient de la lithographie. Elle a, dans ces dix-huit années du règne de Louis-Philippe, fourni sa course à peu près complète. Ce qui vaut le moins en elle, la reproduction, aura la vie la plus longue. La chromolithographie a

fait son apparition chez Curmer, et, grâce à la maison Didot, va se perpétuer jusqu’à nous, pareille au papier peint des fabriques médiocres. La vie créatrice tombe; ce que nous allons retrouver dans un dernier chapitre appartient davantage à la fantaisie et au sport. Le lithographe original disparaît d’année en année, rêve d’autres succès, et comme si l’excès de popularité eût disqualifié l’invention de Senefelder, elle s’étiole, s’anémie, se confine dans les histoires plus banales de la romance et de la traduction. D’instant à autre encore, quelque belle planche bien écrite, signée de Lemud, de Nanteuil ou de Mouilleron, de Lemud surtout, dont les procédés moyens, mais imbus de sentimentalités précieuses, plaisaient aux foules. Puis une nouvelle révolution passe, bouleverse les idées, et du désarroi surnagent les derniers tenants de la lithographie, désorientés, détrônés par l’eau-forte ou la gravure sur bois, condamnés à redire l’œuvre d’autrui faute de savoir parler d’eux-mêmes. Ainsi la vignette du xvme siècle s’était arrêtée à Moreau le jeune, dernier terme de sa perfection. Raffet fut le Moreau le jeune de la lithographie.

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