LITHOGRAPHIE DE WILLETTE
Extraite de Y Estampe originale (Marty, éditeur).
l’idée? Dans la chronique à écrire sur la lithographie, tant de candides extravagances compteront pour leur valeur propre; c’est peut-être dire très peu. Louis Boulanger eut, dans le temps, de pareils enthousiasmes,
soient en raison directe des attentions et que la toilette compense les difformités de l’ossature ou la pauvreté de
d’aussi jeunes religions; il ne semble pas que la postérité ait été pour lui prodigue de louanges et d’honneurs.
Il serait injuste cependant de ne pas tenir compte de l’effort tenté. D’ailleurs, tous les nouveaux promus ne sont point forcément des excentriques butés et volontaires. La joyeuse assemblée renferme de délicats tempéraments, une majorité de très fins esprits qui se gardent à propos de la fureur outrancière. Vous y verriez des respectueux, des traditionnels, nouveau jeu par l’idée ou les tendances, mais incapables de s’abaisser aux équilibrismes et aux clowneries. Pour ceux-là, la lithographie ne compte que comme moyen; pour les autres, elle est le bon genre, le ton, nous dirions le chic. C’est un snobisme comparable aux façons de se vêtir, de couper ses cheveux et de chercher une taille pour ses culottes.
M. Roger Marx écrit, dans sa préface à YEstampe originale , qu’il serait oiseux d’enfermer l’esprit humain dans une formule déterminée1. Rien n’est plus juste en soi. Mais s’ensuit-il qu’on puisse impunément pousser les fantaisies jusqu’aux limites de l’ironie froide ou de l’aimable espièglerie ? L’ Estampe originale} devenue le moniteur des audaces lithographiques, dénonce un état moral assez imprévu. On soupçonne toute une classe d’artistes victimes de mirages adolescents et portés vers la sensation inhabituelle. Ce sont là des cas pathologiques fort subtils ou d’étranges envies de se railler du populaire. Le plus
i. V Estampe originale , fascicules grand in-folio publiés chez Marty ( premier fascicule).
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grand nombre de ces fervents est pour le coloriage
cruel, violent, daltoniste, témoins Ibels et sa piste de cirque, Toulouse Lautrec et ses rudimentaires sensa-
Extraite des Souvenirs d'un canonnier de l'armée d'Esbagne, par Germain Bapst.
tions polychromes, Nicholson et ses taches noires, très noires, ou ses bleus, trop bleus ; Guillou, paysagiste à l’ocre et au bleu de Prusse; Paul Signac, pointilliste, virguliste, insenséiste. Au milieu de ces tortures visuelles, beaucoup de choses apparaissent qui sont à nos regards, inexpérimentés encore, comme un repos bien gagné: une tête de femme de Gandara, une nymphe couchée sur une feuille de pavot; la dame aux chats de Shannon; un ravissant croqueton de Rothenstein, sans oublier la troublante histoire de Willette, la mondaine toute nue, affublée de plumes de paon, ayant jeté ses diamants pour boire à la gourde d’un manouvrier. Par instants, la note d’un mystique, revenu aux piétés mystérieuses de la légende dorée, s’énonce en ce milieu païen et railleur. Que dirai- je ? Jules Chéret est là dedans le classique, le rétrograde ; Willette un ancien ; Lunois, avec sa femme violette et saturne, presque un ancêtre, puisqu’il rappelle Besnard !
Odilon Redon a même un élève ou un admirateur dans le nombre, et celui-là se nomme Wagner!
Mais quelles que soient les volontés dont le clan se glorifie, il n’a su inventer rien de nouveau dans la pratique. Sa polychromie est celle de Senefelder ; elle est seulement tenue dans les tons passés et romantiques chers aux curieux de tapisseries anciennes. Dans le même rite, Lunois et Willette conservent la jolie vigueur d’autrefois, la petite phrase claire, toute française, que les Italiens n’ont point viciée. De Lunois, une bonne illustration pour les Mémoires d’un canonnier de l’armée d’ Espagne , publiés par Germain Bapst, livre de bibliophile; de Willette, beaucoup de petites his-
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toires sans prétention, douces à la vue et d’une philosophie puissante. Ceux-là parlent la langue des premiers lithographes pour exprimer leurs sentiments modernes, comme nous écrivons dans la prose de M. Jourdain. Les tenants de 1’ « aspiration », bien au contraire, se croient plus habiles de paraphraser Christine de Pisan ou Jacques de Voragine. Au fond, on les reconnaît trop bien sous leur travesti et leurs crevés. La troisième classe est celle des décadents, des impressionnistes; ceux-ci ont l’intention excellente, mais comme ils passent la mesure et ne font nul compte de l’opinion, ils s’évertuent pour un groupe restreint d’admirateurs. Il convient donc d’attendre en patience celui qui fera siennes ces modernités outrecuidantes et leur imposera une règle. Peut-être le messie n’est-il point aussi loin qu’on le pourrait croire; en attendant, au rebours de ce qui se passa jadis pour le romantisme, ce sont aujourd’hui les bourgeois, les beaux seigneurs, admirateurs d’Ibsen ou de Strinberg, curieux de Wagner, qui font aux précurseurs une petite renommée. Une seule chose touche, c’est l’entière bonne foi de ces jeunes gens, et le désintéressement artiste de leur directeur M. Marty. De notre temps, ce sont là choses bien rares et dignes de remarque. On peut ne pas les suivre, mais il les faut louer de leur conscience et de leur courage. Ce n’est pas la fortune qu’ils poursuivent.