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d’Anne de Bretagne de Curmer, lentement étudiées, polies, reprises, imprimées avec un soin minutieux et une conscience gothique. Sans doute il serait méchant de mettre en regard des originaux les meilleures planches de la série; les têtes se sont alourdies extrêmement, les couleurs se sont accentuées et apesanties. Un millimètre d’écart dans les repères, et voilà tout à coup une physionomie changée et amoindrie. Insensibles presque dans la reproduction d’objets, ces erreurs s’exagèrent dans les figures, au point que les meilleurs esprits en sont venus à proscrire la chromolithographie comme radicalement incompatible avec la transcription soignée.
Curmer eut souhaité leur donner un démenti , lorsque, sur la fin de 1867, il publiait les Heures fameuses d’Etienne Chevalier, éparpillées au xvne siècle, et dont la plus grande partie se trouvait alors en Allemagne dans la collection de M. Louis Brentano, jurisconsulte à Francfort. L’enthousiasme de Curmer pour ces œuvres magistrales de Jean Fouquet, le peintre tourangeau, grandissait de quelques travaux, d’ailleurs, bien timides, publiés alors par M. .Vallet de Viriville, et son rêve était moins de produire un nouveau livre d’heures, que non pas d’élever à Fouquet un monument digne de son prodigieux talent.
Après avoir réuni les éléments utiles, Curmer fit photographier les originaux de Francfort, dessiner par Lavril et Racinet ceux de Paris conservés à la Bibliothèque impériale, par Gewundel celui de Munich, et les aquarelles une fois préparées, on les livra à MM. Pralon, Regamey, Daumont et Lacroix, qui les
reportèrent sur pierre « avec un soin et une perfection toujours en progrès ».
Tant que nous ne les avions point vues dans leur splendeur, les miniatures de Jean Fouquet nous paraissaient avoir rencontré des interprètes dignes d’elles. Pour dire vrai, le livre de Curmer est une merveille de polychromie; rien n’y choque dans les figures de ce qui fait l'a grâce et la belle écriture d’un missel historié. Mais, par malheur pour le livre, les miniatures sont venues en France, elles sont aujourd’hui à Chantilly, chez Mgr le duc d’Aumale, et nous avons moyen de nous désillusionner. Curmer n’en restera pas moins le découvreur , l’inventeur de Fouquet; il a fait ce qui était à l’époque humainement possible de faire, son ouvrage est admirable, mais Fouquet est un trop hautain génie pour se laisser surprendre jamais. C’est tout son esprit qu’on lui enlève, sa fleur qu’on gaspille à travers les supercheries de tirages, de coloriages; il reste de lui un squelette d’œuvre; la vie s’en est allée, et on ne saurait guère mieux le comprendre d’après ces choses qu’on ne devine les finesses et les sous-entendus de la Joconde sous le burin du meilleur graveur.
En résumé, la chromolithographie n’a point donné ce qu’on espérait d’elle dans les scènes animées. Ni les productions de Curmer, ni les publications plus récentes du bibliophile Jacob chez Didot, ni tant d’autres essais dont il serait fastidieux de parler ici, n’ont su prévenir la chute. Elle s’est produite irrémédiablement en librairie. Les amateurs se sont faits très rares de ces œuvres décorées d’images lourdes et lan-
guissantes. Mais tandis que la vignette à personnages tombait ainsi dans le discrédit, la lithochromie ne cessait de progresser dans le sens de la reproduction archéologique. Depuis le splendide ouvrage imprimé à Vienne, sous le titre de Kleinodien des heil Romischen reiches deutscher nation ... von Fr an % Bock , les Français ne sont point restés en arrière. Les planches du catalogue Spitzer imprimées chez Lemercier montrent l’art chromique à son faîte. Et déjà ces besognes tatillonnes, pointilleuses à l’excès ne se tirent plus à la presse à bras, mais sur des presses à vapeur roulantes, à la façon des affiches bariolées dont nos murailles sont partout pavoisées. Qui sait même si quelque jour un artiste habile ne cherchera point, dans cette méthode un peu décourageante, le moyen d’écrire une idée personnelle? Chéret et ses imitateurs le font en grand, et c’est merveille de voir leurs aquarelles ou leurs pastels reproduits joliment à la course vertigineuse des machines, redire autre chose que des vieilleries oubliées. Je l’écrivais plus haut, Chéret est notre Debucourt, moins précis, moins raisonneur que son devancier, mais comme lui occupé seulement de tableaux contemporains. Il se faudrait étonner, ma foi, que parmi tant de jeunes, férus de modernisme et d’innovation, personne ne se rencontrât pour détourner à son profit une idée pareillement lancée. Il serait infiniment piquant de produire un livre tout entier historié de lithochromies à la Chéret, ce livre fût-il, par exemple, la chronique de nos modes ou de nos snobismes. Les chromotypies de Gillot, encore que bien séduisantes, n’ont point un pareil diable au corps; elles ont des
gracilités de filles impubères. L’affiche de Chéret est une Flamande bien en chair, superbe de robustesse et de vie; elle mérite mieux que le pilori infamant des vieux pignons salis et des palissades.
Peut-être les artistes de Y Estampe originale , apparus ces trois dernières années, contribueront-ils à cette évolution attendue. Ils ont simplifié les moyens chromiques, imaginé d’autres combinaisons, élargi considérablement les recherches. Ils ne manquent que de sagesse, car la fantaisie, admissible dans le cas d’une estampe isolée et indépendante, paraîtrait brutale en un livre. C’est affaire aux bibliophiles de leur fournir l’occasion d’une œuvre, laquelle une fois produite ne saurait rester unique ni dédaignée.