CHAPITRE VIII
Aloys Senefelder nous a suffisamment renseignés lui-même sur l’économie de son procédé pour que nous n’ayons point à y revenir davantage. Nous renvoyons le lecteur à notre premier chapitre, où se trouve in extenso transcrite la chronique de ses premiers essais. Tout s’y résume en ces deux propositions : i° Produire sur une pierre convenablement polie une tache grasse fixée par l’eau acidulée et susceptible de retenir un encrage gras ;
2° Ménager par des lavages et garder de l’encrage les parties de la pierre inutilisées et qui ne doivent rien produire au tirage.
Après un siècle quasi révolu de tentatives et de recherches, les praticiens de la lithographie, successeurs de Senefelder, n’ont rien innové. Nous en sommes toujours à la tache grasse et au lavage fixateur. Les encres, les isolateurs n’ont point varié non plus ; chimiquement, leurs recettes sont du tout semblables aux formules produites par l’inventeur. C’est une loi des arts graphiques de naître à peu près parfaits; la typographie, la gravure en taille-douce, la taille sur bois
n’ont bénéficié que de petits progrès de détail ; leur principe demeure invariable.
Si par la pensée nous grossissons les rugosités ou les pores naturels de la pierre, si nous les concevons comme une série de collines ayant à leurs pieds de minuscules vallées, nous nous rendons compte du travail qu’y vient faire le crayon gras promené à la surface. Il s’accroche de préférence aux cimes et laisse indemnes les vallées. Si l’artiste se contente de cette application superficielle et ne s’ingénie point à nourrir les creux par un pointillé, il s’ensuit que, lors du tirage et par les lavages répétés que l’on fait subir à la pierre, les extrémités se dégarnissent peu à peu et finissent par fournir des épreuves grisâtres, chauves, infiniment désagréables. Ceci avait suggéré aux premiers lithographes l’idée de substituer au crayon, si facile à émousser, un lavis au pinceau inondant d’un seul coup monts et vallées de la pierre. Nous allons tantôt voir quelles autres pratiques ils tentèrent encore sans grand résultat.
C’est donc le crayon gras, le premier inventé, celui de Senefelder, qui restera jusqu’à nous avec très peu de changements. Éminemment friable, il se doit tailler au rebours des autres, en commençant par la pointe. Lorsqu’il a fourni sur la pierre des effets trop puissants et trop gras, on l’emploie, toujours au rebours des autres, à revenir sur les empâtements. Il fait alors office de grattoir en accrochant et en ramenant à lui les parcelles déposées auparavant et en dépouillant de leur pléthore les surfaces trop violemment touchées.
Nous avons emprunté à Senefelder, à Engelmann
LA TECHNIQUE
et à Brégeault1 les explications pratiques qui vont suivre. Les aimables directeurs de la maison Lemercier ont bien voulu nous renseigner aussi sur les techniques récentes. A vrai dire, quelques heures passées dans un atelier lithographique serviraient mieux les curieux; les choses les plus abstraites y prennent un air de simplicité extraordinaire. Tout ce qui concerne la machinerie, les presses à vapeur, les procédés récents, à peu près impossible à décrire par des phrases, devient à la vue aussi péremptoire que le fameux œuf de Christophe Colomb maintenu en équilibre sur sa pointe cassée.
Les Piej'res.
On ne l’avouait pas lors des premiers enthousiasmes lithographiques, mais un des plus gros inconvénients du nouveau procédé provenait de la matière première, de ces pierres énormes, lourdes à manier, impressionnables à l’extrême, qu’il fallait entourer de soins, garder d’attouchements, sur lesquelles on n’osait respirer, près desquelles on ne parlait pas, de peur de graissages imprévus par l’haleine ou la salive. Composées de terre calcaire et d’acide carbonique, elles ont une affinité étrange avec les acides ou les sels qui combattent l’acide carbonique, le font s’évaporer
1. Les conseils pratiques de Senefelder sont au Cabinet des estampes Ad 66. Quant au livre de Brégeault, il fait partie des manuels Roret, et il fut imprimé en 1827. Il est aujourd’hui assez rare. Brégeault était lithographe du duc d’Angoulême.
et rendent le calcaire soluble et friable. Les seuls opposants à ces combinaisons chimiques sont les corps gras; c’est leur application raisonnée et savante à la surface de la pierre lithographique qui a donné moyen de l’utiliser pour les reproductions. Senefelder nous en a ci-devant décrit les premiers essais. Au fond, les plus étourdissants chefs-d’œuvre sortis du crayon de Vernet, de Delacroix ou de Raffet ont pour origine la lutte entre une graisse et une acide; que la graisse fléchisse, le chef-d’œuvre n’existe pas.
Les pierres propres aux travaux du dessin sont partout, mais toutes ne sont pas de qualité pareille. Après trois quarts de siècle et tant de recherches en France et ailleurs, il n’en a point été trouvé de supérieures à celles de Bavière. Senefelder était né au meilleur endroit. Eu égard à leur facilité d’exploitation, elles défièrent la concurrence; en dépit des charrois par terre, alors si coûteux, des douanes et de bien d’autres causes, elles furent toujours à prix moindre que celles de Belley, près Lyon, de Châtellerault, de Châteauroux ou de la Glape. Bien plus, leurs dimensions les plus grandes les laissaient sans défauts, alors que les meilleures pierres de France se rencontraient rarement sans tares, même sur une surface de vingt centimètres de côté. Aux débuts du procédé lithographique chez nous, M. de Lasteyrie accueillit tous les produits nationaux et publia diverses estampes où l’on avait soin de mentionner l’origine française de la pierre. Marlet dessina chez Lasteyrie plusieurs scènes de l’invasion de i8i5, qu’une mention autographiée et patriotique disait exécutées sur calcaires de France. En vérité, l’attestation
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n'était point flatteuse; on devinait le grain un peu gros,
et les défauts s’accentuaient sous les tirages rudimentaires. Malgré qu’on en pût avoir, il se fallut résigner,