LETTRE DE MGR FÈVRE
A l’auteur des Notes de voyage.
Louze, ce 16 août 1890.
Monsieur et excellent ami,
J’ai reçu, hier matin, vos Notes de voyage à travers l’ancien monde, Le volume est arrivé sans avarie, avec son pardessus brun-clair et ea corde de sûreté. Le jour de l’Assomption, vous le devinez, le curé de Louze fait, toute la matinée, la navette entre l’église et son preshytère. Confessions à entendre, communions à donner, préparatifs de la fête, préoccupations du jour, tout cela vous prend, par-ci par-ià, des bouts de minutes. Avant la messe, j'avais déjà parcouru le volume ; depuis, je lai In, Je voudrais maintenant vous en dresser le compte-rendu pour la vérité, c’est-à-dire pour établir, entre ces noteu et mon intelligence, une Linie équation.
D’abord le volume est beau et solide. Du papier fort, un caractère pas trop gros, un noble format, une introduction, une table, des gravures très réussies, une série de lettres sur tons les pays qui nous tiennent au cœur : voilà, j'espère, un bel assemblage, Les imprimeurs et éditeurs méritent de sérieuses félicitations, hominage que je leur adresse à d'autant meil-
leur escient que je suis de la partie, non comme imprimeur, mais comme bibliophile. En France, on n’imprime plus guère, on gâche ; mêine ce qui se fait de mieux n’est pas bien fait. IHEn matière de livres, tout ce qui s’est publié après 1830, est plus ou moins de la pacotille : c’est au delà qu’on trouve les vrais livres. Que vos éditeurs et imprimeurs veuillent bien me permettre cette prière : qu’ils traitent avec un religieux respect le papier qui reçoit Îles rayons de la pensée humaine ; qu'ils fassent de beaux et bons livres. Ce culte rendu à la pensée contribue plus qu’on ne l'imagine au respect de soimême et au bien social. Quand l’imprimeur se démoralise, ventt finis. j'entends pour les livres.
Les Notes de voyage sont dédiées à la jeunesse Canadienne. Amour de l’étude, besoin de croyances, esprit dégagé de préventions, cœur libre de haînes, zèle de propagande, ardentes sympathies, désintéressemert, dévouement, bonne foi, enthousiasme pour tout ce qui est bon, beau, simple, grand, honnête, religieux ; tels sont les principaux attributs de la jeunesse, Vous avez bien fait de dédier votre livre à la jeunesse française de votre pays. C'est une semence qui x en elle son principe de vie ; elle germera sur le sol généreux auquel vous la con-
fiez. D'autant plus que lesprit de la jeunesse s’attache plus volontiers aux péripéties d’un voyage qu’aux démonstrations d’une thèse ; et que vous touchez réellement, sérieusement, aux principes, aux faits et aux personnages qui éveillent, dans les âmes, le plus puissant attrait,
A la vérité, vous ne livrez que des notes : ce n’est pas un tableau, c’est une ébauche. On vous le pardonnera aisément. De nos jours, qui peut achever une œuvre de quelque importance? Et qui, en un temps s1 court, dans des conditions si difficiles, au milieu de tant de di-tractions et de fatigues, eût pu se fiatter de mieux faire ? En attendant mieux, voici l’esquisse, le canevas et le programme d’un grand travail. Puissent, en le voyant, vos jeunes lecteurs s’écrier comme le grand artiste : Anch'io son pittore, et saisissant le pinceau, jeter sur cette toile, déjà si riche, une plus riche abondance de couleurs et de chair, de lumière et ‘d’ombre, de sentiment et de vie. Les uns commencent ; les autres continuent: personne u’achève. Il n’y a, ici-bas, que des commencements.
Mais ces notes, pour rudimentaires qu’elles soient, représentent d’ailleurs un grand travail, Je crois soupçonner à peu près ce que c’est que d'écrire. T’âme de l’homme est un abime :
dans ses profondeurs sont cachées des choses merveilleuses. Un sentiment instinctif révèle leur présence ; une sorte de malaise mystérieux provoque leur émission. Ur beau matin, la lumière d’en haut nous les fait entrevoir ; la réflexion les féconde; et le feu de Penthousiasme, qui les dilate, amène leur épanchement. Toutes ces choses secrètes de l’âme ne sont pas susceptibles d’une expression ; il y en a qui flottent dans le nuage séducteur d’une indécision perpétuelle ; d’autres qui reculent sans cesse sur le terrain fuyant de l’inabordable ; et parmi celles qui se peuvent exprimer toutes ne relèvent pas de ce faible organe qu’on appelle la plume. Si infime, si appauvri que soit ce noble instrument, c’est pourtant lui qui aide à ia révélation des mystères de la vie intime, aux illuminations de la pensée, aux délicatesses du cœur, à leffloraison de âme. Ecrire, c'est mettre son âme eur le papier. Et qand l’âme s’est distillée goutte à goutte sur quelques feuilles fugitives, quand elle s’est débordée, comme un torrent, en quelque grand travail, elle se reconnaît, elle se voit, j'allais dire elle se mire, dans le livre comme dans un miroir. Douces illusions, assez mêlées de réalité pour qu’on les respecte, suffisamment ivspirées par de hautes aspirations pour qu’on
les estime, assez atteintes de l’infirmité humaine pour qu’on les honore de sa compassion. Ah! Zoïles méchants, ne touchez pas à nos songes, et ne troublez pas trop nos enchantements.
Je ne parle pas des livres sans émotion. Les livres ont leur destin, disait un fabuliste ; nous connaissons par expérience toutes les amertumes de cette destinée. Si amer, cependant, que soit le ca:ïce, ses lies n’empêchent pas qu’on le boive à longs traits et qu’on l’épuise avec amour. Les duretés du sort sont rachetées par les splendeurs d’une haute vocation et le fiel même a de singulières douceurs. Oui, le livre, ce fragile papier, cette voix sans accent et sans visage, même quand elle erre dans le désert, c’est encore une des plus hautes puissances. Il n’y a même ici-bas, au fond, qu’une puissance : la pensée. Et malgré nos occupations utilitaires, malgré nos charges d'état, malgré la frivolité de nos goûts, nous n’avons pas encore entièrement perdu le sentiment de sa noble mission.
Voyez un peu. Dans la vie privée, le livre est le pain de l’enfant et le lait des vieillards. Dans la tristesse il nous console, dans la joie il ajoute à notre allégresse.
Après le travail 1l charme le repos : dans le
repos il prévient l’ennui. Le matin, le soir, à midi, il est toujours là, sans importunité ni négligence. C’est un ami discret. Les moins sérieux peuvent dire avec Gœthe et Ballanche: ‘ Je n’ai jamais eu de peine que n’ait dissipée un quart d’heure de lecture.”
Si je porte plus haut mes regards, quel spectacle ! A la tête de tous les peuples il y a un livre ; ily a un livre à la tête de toutes les grandes civilisations. Depuis quarante siècles, la Chine et l'Inde obéissent aux Kings et aux Védas. La Perse antique avait le Zend-A vesta ; la Grèce polie, les chanté d’Homère ; le Nord grossier, l’Edda. Des races confuses se sont immobilisées sous le Koran. Nous, Européens, nous sommes les aînés de la famille humaine, les avant-coureurs du progrès, les contre-maîtres de la création, parce que brille sous nos yeux le fanal des deux Testamentse, La Bible, interprétée par l’Eglise, prêchée par la parole apostolique, arrosée de sang et d’encre, voilà le meilleur titre à la prééminence de la chrétienté.
En apparence, je m’éloigne de mon sujet ; pas autant qu’on le pourrait croire. Je voulais d’abord mettre en relief le mérite que vous avez eu, monsieur, de rédiger ces notes, non pas seulement au pied lev:, mais toujours debout et toujours marchant. La conception est une grâce
de la solitude ; la composition est une œuvre de cabinet. Il faut que l’écrivain soit parfaitement dégagé de toute occupation, maître de Juimême, aux écoutes de son âme, face à face avec la vérité. À ce prix, il peut donner à la vérité une exacte et belle expression. Le voyage, surtout un voyage de six ou huit mois, est, avec l’art d’écrire, en opposition directe. Non pas que la pensée fasse défaut ; elle nous vient, au contraire, du dehors, avec une abondance excessive ; elle remplit l’esprit avec une facilite prodigieuse. Mais ce qu’il faut choisir dans cetie abondance, ce‘qu’il faut sonder dans cette étendue, ce qu’il faut mesurer dans cette hau. teur, on n’a pas le temps d’y songer. Puis, il y a le point de vue juste à choisir, l’expression fidèle à donner, le don des dons, la vie à répandre. Trouver cela, le trouver aisément, le trouver abondamment et exactement, le trouver pendant six mois, en allant de Quebec à New- York, de Dublin à Londres, de Paris à Romieet de Naples à Montréal, j'avoue qu’à mes yeux, c’est un tour de force.
Qu'on écrive deux ou trois lettres, en sty'e télégraphique, je le comprends ; qu’on soit, à cœur ouvert et plume courant à bride abattue, * en relation avec son épouse et ses enfants, cela va tout seul et repose plus qu’il ne fatigue,
Mais qu’à ses épanchements domestiques, à aca préoccupations d’affaires, aux soucis de son journa}, aux charges du voyage, on joigne la com position de vingt-sept grandes lettres adressées au public, sans qu’on y voie ni fatigue physique ni épuisement intellectuel, mais toujours ce calme jugement qui voit juste et qui le dit bien : si j'écrivais ailleurs que chez vous, monsieur, je demanderais la permission d'admirer, ou plutôt j'admirerais sans permission. Ma pensée se reporte à Veuillot écrivant Rome pen‘“ant le Concile et Paris pendant les deux sièges.
Si je disais que chacune de ces lettres est un chef-d'œuvre, ce serait trop dire ; mais l’ensemble, même au point de vue littéraire, est plus que suffisant, et, n’en déplaise aux censeurs du cru, il y a de fort belles pages, mais réussies. Le fond, d’ailleurs, emporte la torme, et sous le rapport du fond il me semble que vous êtes d’une exactitude à peu près irréprochable. J’ai vu moi-même la plupart des choses dont vous parlez et je puis vous servir de témoin ; les témoins ne vous manqueront pas, au. surplus, dans votre pays où l’on aime tant à prendre le chemin de PEurope.
Dans la multitude de questions qui se-sont offertes ou imposées à votre esprit, questions souvent disparates, parfois obscures, et quand
elles s’éclairent, très incertaines, vous dénonez votre écheveau avec prestesse et vous donnez la note juste. Ce n’est pas une dissertation ad hoc, ce n’est qu’une lettre ; voue glissez la plupart du temps sans appuyer; mais vous donnez la solution de la foi, sans adultération ni mélange ; vous caractérisez les hommes et les choses, sans emphase, mais avec le mot propre. C’est par son souci constant de bien voir que votre livre sera eurtout utile à la jeunesse.
Nos amis de l’Etendard vous ont reproché d’avoir laissé dans vos notes le menu du détail personnel. Là-dessus on peu différer d’avis.
Vous ne l’avez certainement pas fait par amour propre, mais seulement pour expliquer humble: ment les choses. Si vous souscrivez l’iota et si vous appuyez sur une virgule, c’est que ces signes authentiquent davantage votre récit. La crédibilité d’un livre repose sur une multitude de petits traits qu’il est difficiie de bien définir. En vous lisant, on vous suit; et en vous suivant, on refait avec vous le voyage.
A mes yeux, ce qui décuple l’utilité de votre livre, c’est son unité. Vous avez fait le tour de l'Europe dans une pensée de foi à Jésus-Christ. Nous savons que Jésus-Chriet, rédempteur des âmes, est -aussi le roi des nations. Pendant mille ane, Jésus-Christ a été le roi des nations
rachetées ; les papes étaient ses vicaires au spirituel ; les empereurs ses vicaires au temporel ; les rois, les nobles, les prêtres, ses humbles serviteurs ; tous les hommes jouissaient de la liberté des enfants de Dieu. C’est l’heure où, Jésus Christ rêgnant, la chrétienté rayonnait sur le monde occidental, et posait les bases de la vraie civilisation. Depuis, des hommes sont venus qui ont déclaré Jésus-Christ insuffsant au monde; ils ont dit que leur modération devait tempérer sa grâce, que leur sagesse devait donner des accroissements à sa lumière.
Précédemment le Credo était le symbole de l'humanité ; le Décalogue, son code ; la prière et les sacrements, sa constitution ; le prince et le prêtre, daus des sphères différentes, avaient également le souci d'appliquer cette constitution et de la faire respecter. Eux, ils ont prétendu que l’Eglise devait rester à l’église et que le monde, au lieu de relever de Jésus-Christ, devaient relever d'eux-mêmes. Dans leur stupide arrogance, ils ont écrit cela sur un papier qu’ils intitulaient constitution, et ils ont cru que ce papier devait remplacer l'Evangile. La conséquence de ces visées impies, c’est qu’on s’est mis partout à démolir la chrétienté. Voilà trois siècles qu’on s’y emploie ; nous assistons à l’agonie de la civilisation chrétienne.
Or dans cet aboutissement des erreurs des trois derniers siècles, des chrétiens se sont rencontrées, affirmant que, pour nous relever de ces ruines, il suffisait de les canoniser. An lieu de réargir contre les aveuglements et les entraînements des temps, ils ont prétendu qu’il fallait laisser aller le monde comme il va et appeler progrès sa marche vers les abîmes. Par cette simple appellation, toutsera pour le mieux dans le meilleur des mondes. À ieur béate confiance, il n’y a qu’un point noir : c’est qu’il reste des chrétiens croyant à la vertu sociale de Jésus- Christ, des iutransigeants — c'est ainsi qu’on les appelle —- qui croient qu'aucun autre nom sous le ciel n’a été donné aux hommes pour le salut des âmes et des peuples.
Vous êtes, vous, monsieur, un de ces intransigeants, honnis des sages et des modérés, tournés parfois en dérision comme des fous, poursuivis parfois comme des criminels, condamnés même parfoi au silence pour ne pas troubler l'illusion du monde se sauvant par sa propre vertu. Vous avez voulu voir, si, en effet, le monde, séparé de Jésus-Christ, allait renouveler la terre et voguer sous de nouveaux cieux ; vous avex voulu réconforter votre foi en visitant ceux qui, comme vous, n’ont pas fléchi le genou devant le Baal du libéralisme. Vous êtes
donc venu en Europe ; vous avez vu, et, de retour dans votre patrie, vous répétez ce que vos yeux ont vu, Ce que vos oreilles ont entendu. C’est par là, monsieur, que votre livre est, pour le Canada, un livre de grand prix; et, pour la jeunesse, un livre de haut enseignement. À la première page, vous avez écrit d’une main amie, expression cordiale de votre bon souvenir ; veuillez, cher monsieur et excellent ami, agréer, en retour, mes renerciments et l’assurance de ma fidèle amitié.
JUSTIN FÈVRE, Vicaire général d'Amiens et protonotaire apostolique
Conférence et Discours — par À. B. Routhier, Docteur ès lettres, Professeur de Droit International à l’Université de Québec, juge de la Cour supérieure et chevalier de l’ordre de Saint Grégoire le Grand. In-8, 400 pages, Beauchemin, Montréal 1890.
Nous avons recommandé cet ouvrage aux directeurs de nos maisons d'éducation (p.6).
Ces discours forment dans leur ensemble
air
un musée littéraire qui fait honneur à Îa race canadienne-française.
« Ce sont, comme le dit bien M. Fréchette | r ), de francs et fiers épis, que M. Routhier a réunis dans une robuste gerbe, où brillent exubérantes comme toujours, sa verve et son érudition hien connue. »
Il ne sera pas inutile de donner ici la table des matières :
LA RELIGION CATHOLIQUE ET LA NATIONALITE CANADIENNE-FRANÇAISE. — Discours prononcé au congrès catholique tenu à Québec le 24 juin 1880.
LE ROLE DE 1,A NATIONALITÉ CANADIENNE-FRAN- CAISE, -— Discours prononcé à la convention le 24 juin 1880.
L’arr — Conférence prononcée à l’université Laval.
Discours prononcé à une séance de l’Institut Canadien.
Discours prononcé à l’inauguration du nouveau séminaire de Ste-Thérèse,en juin'1883
(1) Le Canada-Français, 1890, p. 283.
L'ESPRIT ET LE CŒUR DEVANT LA SCIENCE CON- TEMPORAINE ET LA FOI - Conférence prononcée au Gésu, à Montréal,
CAUSERIE SUR LA CHARITÉ — Faite à la salle de musique de Québec, dans la semaine de Pâques, 1831.
Discours prononcé à l’université Laval, en juin 1883, à la séance de clôture de l’année académique.
Discours prononcé devant le congrès réuni à Montréal, le 24 juin 1884, fête de saint Jean-Baptiste.
Discours prononcé au b°nquet national, donné à l’hôtel Windsor le 24 juin 1884, en réponse à la santé : * La province de Québec ”.
UN SIMPLE COUP D'ŒIL SUR LA SCIENCE CONTEM- PORAINE — Conférence prononcée à l’Institut Canadien de Québec, le 23 décenibre
Discours prononcé à la Roche-sur-Yon, en Vendée, ie i7 avril 1884.
Discocrs prononcé au banquet donné à Québec, en l’honneur du 9me bataillon, à son retour du Nord Ouest, le 26 juillet 1885.
ADRESSE des citoyens de Québec présentée, en juin 1886, à S. E. le ca:dinal Taschereau, et rédigée par M. le juge Routhier.
Discours prononcé au festival donné au patinoir de Québec, en l’honneur de S. E, le cardinal Taschereau, le 20 août 1886.
Discours prononcé au congrès catholique de Paris, le 17 mai 1888.
Discours prononcé à l’université Laval, à l’occasion de la démonstration des citoyens de Québec en faveur du pouvoir temporel des papes, en mai 1889.
Discours prononcé au concert de la Société St-Jean-Baptiste, à l’Académie de musique, le 25 juin 1889.
AU SÉMINAIRE DE STE-THÉRÈSE — Réponse, au nom des anciens élèves, à l'adresse des élèves actuels.
Fragment.
Autre fragment.
Les sources pu proiT — Conférence.
MARIAGE ET DIVORCE — Conférences faites à l’université Laval en 1882 — Première conférence — Le mariage.
Deuxième conférence — Le Divorce.
* * * Paul-Emile, fait dans l’Union libérale du 21 février l'appréciation qui suit :
Tous ces travaux, donnent la même note,
sont inspirés, sont écrits et prononcés dans le même esprit, et peuvent se résumer dans ces mots : Amour de la Patrie et de la Religion.
Peut-être même quelques uns trouveront-ils que c’est trop de religion dans la bouche d’un orateur profane. Le juge Routhier lui-même Padmet quelque part, il passe pour être par nature enclin au sermon.
Mais ii est si sincèrement catholique, si profondément convaincu que l’avenir de son pays dépend intimement de la fidélité de ses compatriotes à leur foi religieuse ; et il aime tant ce pays, il a fait pour son avenir de si beaux rêves de gloire et de bonheur, qu’on lui pardonne de mêler souvent la note religieuse à ses discours patriotiques, d’accoler constamment le nom de la religion catholique à celui de la province de Québec.
D'ailleurs, plus le juge Routhier s’éloigne de l’âge où il publiait ses Causeries du dimanche, presqu’un péché de jeunesse ; plus surtout il s’éloigne d’une certaine école aux influences assez souvent funestes ; plus il vieillit, voyage, étudie et apprend, plus il tend à se débarrasser de ces phrases de commande où le lyrisme religieux côtoyait souvent l’emphase et quelquefois frisait la banalité.
Maintenant qu’il appuie moins sur cette note,
qu’il oublie ces légères exagérations, l’on retrouve en lui un véritable écrivain, un talent supérieur.
Il y a là quelque chose de singulier Quand le juge Routhier aurait admis quelque part qu'il passe par nature enclin au sermon, il ne s’en suit pas précisément qu’il y ait trop de religion dans ses discours, ce que Paul-Emile du reste ne conclut pas luimême : Peut-être même quelques uns...
« Maintenant qu'il appiie moins sur cette note, qu'il oublie ces légères exagérations, l'on retrouve en lui un véritable écrivain, un talent supérieur.
Lorsque M. Routhier appuyait plus sur la note religieuse, et qu’il se permettait de légères exagérations de ce côté, son talent paraissait donc moins, et l'écrivain véritable ne se montrait pas autant !
Il ne reste qu’à faire la preuve!
La note religieuse même chez l'écrivain profane ne peut que le fortifier et nourrir son talent.
Si l’idée religieuse et l’idée nationale sont
chez nous inséparables, M. Routhier ne péche pas, et par suite, il n’y a pas à dire : « On lut pardonne de mêler trop souvent la note religieuse à ses discours patriotiques daccoler constamment le nom de la religion catholique à celui de la province de Québec.»
Paul-Emile conclut : « Routhier tient le premier rang parmi nos conférenciers, c’est un de nos bons écrivains, un de ceux à qui l’on songe tout d’abord quand on veut avoir
uu bon discours patriotiques ou académique. »
Nous citerons en particulier, l’appréciation que M. Charles Gauvreau fait du dis-
cours prononcé par M. Routhier au congrès catholique tenu à Québec en 1880. (1)
Discours admirable par le fond et par la forme qui souleva des applaudissements unanimes parmi les auditeurs et dont le pays tout entier s’abreuva pour ainsi dire pendant plusieurs semaines. Plus que jamais Routhier
(1) Cette appréciation a puliée, par L'Evangéline, 3 août 1390.
était à l’ordre du jour. On le citait, on le commettait — toujours avec admiration — comme pris d’orgueil de voir un canadien-français, un des nôtres, atteindre à des hauteurs superbes dans l’art oratoire.
En face de cet homme à la parole vibrante, au cœur chaud, à l’âme pleine d’un patriotisme sincère, je me moque des fanatiques qui voudraient clouner au pilori, et inettre au tombeau cette belle langue française, si harmonieuse, si vivace, si noble, si expressive. Je me ris des efforts surhumains des McCarthy, des Charlton et autres minores-ejusdem farinae qui ont entrepris ja tâche ridicule de tuer ce qui a plus de vie que toutes les langues du monde et plus de force que tous les peuples coalisés.
Dans ce discours du 24 juin 188#, le juge
Routhier veut nous convaincre — et il le fait facilement — “ que la nationalité canadiennefrançaise et la religion catholique doivent rester inséparablement unies ? — parce que — dit-il, la religion est le fondement de toute patrie et que le catholicisme est spécialement la sauvegarde de la nationalité canadienne-française,
Voilà deux grandes vérités qui demandaient un orateur de première force pour être déve- Joppées largement sans lieux communs et le
juge Routhier était l’homine qu’il fallait pour un tel sujet.
Voyez-le parcourant les annales des peuples pour y trouver à l’origine la notion évidente de la divinité, la divinité présidant à la formation des peuples, la divinité, seule base solide pour é lifier, seul soutient de toute constitution humaine, ‘ La religion, dit-il, est la pierre angulaire de tout édifice social ” — Puis il ajoute plus loin :
Toujours les temples ont été les vraies forteresses de l’état et les pontifes, les sentinelles avancées de la nation. Le foyer sans autel, la cité sans église, l’état sans Dieu ne sauraient constituer une patrie, pas plus que le corps sans âme ne peut-être un homme.
C’est un vaste et beau sujet que celui où il s’agit de parler de la religion et de la patrie et sous la plume de notre orateur national ce thème devient grandiose par la nouveauté des aperçus, la largeur nouvelle des horizons splendides, et le choix réussi des expressions heureuses.
On ne sépare pas ce qui est étroitement uni, et les temps modernes ont beau vouloir jeter le désarroi dans les croyances par des subtilités métarhysiques, ils ne réussiront pas à mettre Dieu d’un côté et les nations de l’autre, car
tout peuple est condamné misérublement s’il ue respire pas du côté du ciel.
Les païens avaient ancré au cœur le culte des dieux et on leur aurait arraché les yeux plutôt qu’une parcelle de leurs croyances, et sous ce rapport ils sont pour nous une leçon continuelle. De nos jours on voudrait que le ciel fut à Dieu et la terre à nous et pourtant la terre n’est pas à nous et le gouvernement de ce monde comme celui de l’autre appartient à Dieu.
Jésus-Christ est venu en ce monde. Il était roi et sa royauté sociale est à la fois une doctrine et un fait historique. Il faut que le Christ ait sa place en ce monde et quand les hommes la lui ont réfusée il a bien su la prendre quand il l’a voulu et quand il n’y a plus de place pour lui dans un pays il n’y a plus de place pour d’autres royantés. Souvent chassé, il revient avec une persévérance qui ressemble à de l’entêtement ; mais il arrive un jour funeste où il s'éloigne pour ne plus revenir, et alors malheur aux nations qui le laissent partir !
Puis l’orateur nous montre — dans deuz pages sublimes de véritable éloquence — le Christ naissant dans une étable parce qu’il n’y a pas de place dans l’hôtellerie, et tréhte trois ans
après — mourant en croix — partout chassé de la Judée — ; mais-en retour, là où le Christ ne peut pas rester passent les larmes, la désolation, le carnage, la mort.
Le peuple juif disait à Jésus : il n’y a point de place pour vous en Judée, et depuis ce temps le peuple juif n’a plus de place sur terre et l’orateur s’écrie :
‘ Messieurs, si nous avions le temps de feuilleter un peu l’histoire de l’Europe depuis létablissement du Christianisme, vous y verriez resplendir cette vérité : ‘que les gouvernements sans foi et les peuples sans Dieu sont voués à la mort. ”
L’orateur jette ensuite un regard sur la France, cette mère-patrie dont les gouvernements demeurent instables parce qu’on y a chassé ‘ Je divin crucifié qui est la pierre angulaire des trônes ” ; puis se rappelant un voyage en France en mars 1876, il nous montre l’état social de ce malheureux pays au moyen d’une comparaison des mieux réussies et qui arracha alors à son auditoire des bravos prolongés, pleins d’enthousiasme.
Tous les peuples sont obligés de croire en Dieu, mais il en est un particulièrement qui doit rester étroitement attaché à la foi: c’est le peuple canadien-français -- car Dieu lui a
montré une solitude toute particulière et lui a donné une mission toute‘spéciale ; en effet il n’y a pas une nation qui puisse montrer à son origine des gloires aussi pures que celles qui entourent notre berceau.
Et l’orateur nomme Cartier, de Champlain, de Maisonneuve, Mur Laval, les fils de Loyola et les saintes auxiliatrices de ces grands hommes, tous prouvant combien la Providence veillait sur nous. C’est encore la Providence qui nous a sauvés au jour suprême. Quand elle a vu que la mère-patrie pouvait nous perdre par son impiété, elle nous a violeminent arrachés de ses bras et c’est quand nous pleurions d’être orphelins qu’elle assurait notre salut.”
Le peuple Juif fut bien coupable, mais aussi bien châtié. Histoire dramatique et terrible où le crime est si tôt suivi du châtiment, l’offense de la punition, où Israël et Dieu ne se lassent pas, le premier de pécher et de se repentir, et le second de punir et de pardonner. La misé:icorde divine se lasse et le peuple et ses rois sont exécrés de Dieu. Mais il reste un prêtre qui ne sacrifie pas aux idoles : Elie ! et ce seul prêtre est tout puissant car il est prêtre du vraie Dieu. Israël sera sauvé parce qu’il lui reste un prêtre pour lui sacrer un roi et un prophète.
Voyons le peuple canadien. L’ennemi est venu à ses portes et il a dû subir le joug du plus fort. Les rues de Québec pleurent comme celles de Sion, car partout ce ne sont qne ruines et débris amoncelés. Le désespoir est là ii va tuer l’espérance et faire défaillir les courages. Mais non, le clergé est là aussi, le bon clergé, celui qui comprend sa mission et ii va mettre la main sur ie cœur de la patrie et lui crier comme Jésus à Béthanie : lève-toi et marche et la patrie vivra.
La conclusion à tirer de tont cela : c’est que Paction de Dieu est visible de notre bercean, et que nous sommes un peuple de prédilection ayant une mission à remplir ici-bas. L’Eglise a veillé sur nous ; le clergé a été notre rempart aux heures de défaillances, nous arrachant à une mort certaine ; c’est donc que Dieu a fait une alliance avec nous sur ce so] d’Amérique et de cette alliance découlent des obligations pour les deux parties contractantes, Assistance et protection de la part de Dieu ; et de notre côté attachement inébranlable à la foi, docilité aux enseignements de l’Eglise, union et harmonie entre les” pouvoirs ecclésiastique et civil.
Voilà dans son ensemble, le discours magis tral de l’Hon. Juge Routhier. Le lire c’est
beaucoup, l’analyser est assez difficile ; il fant Pentendre tomber des lèvres de l’orateur On est sous Je charme. Quelle belle intelligence et si bien servie par le geste, la pose et la voix. Tout tend à l’éloquence chez Routhier, Il a du cœur, du patriotisme, de la religion et lorsque l'émotion s’empare de lui, il la communiaux masses et l’on reste suspendu à ce qu’il dit, avec une joie débordante.