IV. — La Renaissance du XI' siècle et l'âge roman
L'EPOQUE latine laissait un bel héritage aux siècles romans. Quelle qu'ait été, en effet, la profondeur de la décadence romaine, un nouveau principe triomphait depuis mille ans dans cette littérature trop oubliée : c'était le principe chrétien. L'âme avait détrôné les sens, l'esprit régnait. Les petites et mesquines idées de rantiquité,qui,sauf cette glorieuse exception, Platon, avaient seulement considéré l'Art comme la plus noble de toutes les voluptés,ces idées n'avaient plus cours. On ne consentait plus à aspirer vers le Beau que pour faire triompher le Vrai ; on ne se consumait plus dans les laborieuses et inutiles recherches d'un style harmonieux et parfait : on tenait uniquement à exprimer avec netteté une pensée que l'on consacrait toute à Dieu. Toutefois, il était à souhaiter que la beauté de la forme vînt un jour s'unir à cette beauté du fond, et qu'un grand style fût un jour l'ex-
pression adéquate de la grande pensée chrétienne. Par malheur le Moyen Age ne devait que rarement connaître cette harmonie si désirable, et, pendant longtemps encore.l'Antiquité devait avoir sur nos siècles chrétiens cette supériorité de la forme qu'on a trop vantée, mais dont il faut faire estime.
Cependant, sur toute la surface de la France, on peut constater l'accélération d'un grand mouvement. Notre langue est presque mûre. Chantée, parlée depuis de longs siècles déjà, elle peut désormais être écrite ; elle l'est. Il ne nous reste guère des I X^ et X^ siècles que la charmante cantilène de sainte Eulalie et les poèmes de Clermont ; mais, au XI^, nous possédons les plus magnifiques monuments,et voici la Chanson de Roland.
La première poésie qui naît au sein d'un peuple primitif, c'est la poésie épique : or, les Français de l'an mille peuvent, par de certains côtés, être considérés comme un peuple primitif. Ce sont les invasions, ou, pour dire le vrai mot, ce sont les Germains qui leur ont donné ce caractère, et, quoi qu'on en ait dit, notre Epopée est d'origine barbare, C'était une race chanteuse que celle de ces envahisseurs : le vieil Empire, lui, ne chantait plus depuis longtemps, et les Gallo-Romains, dépouillant de plus en plus leur nature celtique, chantaient moins que d'autres. Mais les Germains, race brutale et amoureuse du sang répandu, possédaient de toute antiquité certains poètes guerriers, ceux-là même dont Charlemagne recueillit les œuvres. Ils continuèrent à chanter sur le sol qu'ils avaient conquis ; ils le firent dans leur langue d'abord, puis dans celle que les vaincus leur imposèrent, et qui était le roman ou le français. Leurs héros étaient ceux de la patrie ; l'éternel sujet de leurs chants était la guerre. Les érudits reconnaissent aujourd'hui que l'époque Mérovingienne eut ses épopées ; mais Charlemagne parut, et fonda décidément la poésie nationale en lui fournissant, dans sa vie, un sujet digne d'elle.
Pendant toute la seconde race, les épiques se groupèrent autour de certains héros et de certaines familles de héros c'est ce qu'on appelle des cycles ou des gestes. Le plus important de tous les cycles, chez nous, c'est celui de Charlemagne, et la Chanson de Roland en est le type le
plus parfait. C'est un poème de quatre mille vers décasyllabiques, assonnancés par la dernière voyelle, d'une versification et d'une langue véritablement primitives. Mais, sous ce grossier vêtement, que de beautés ! Pour la première fois, le Christianisme éclate dans une épopée sincèrement populaire et tout à fait spontanée. Il se donne librement carrière : il élève, il transfigure tout. Charles et son neveu Roland sont des héros qui ont cent coudées de plus que ceux de l'antiquité ; ils ont l'âme plus large, la vue plus longue ; ils sont plus naturels, plus hoinnies, et cependant ce sont des géants. Ils ne combattent plus pour de petites causes, pour d'étroites patries ; non, mais pour Dieu. Inaccessibles à la mollesse, ils laissent à peine quelque place auprès d'eux à la femme qui d'ailleurs, dans nos plus anciennes Chansons, est virile et sait rudement supporter le malheur. Une seule pensée les anime durant leur vie qui dure cent ans : c'est celle d'écraser les Infidèles et de chasser cette race maudite des frontières de la chrétienté délivrée. Vaincue à Roncevaux, la France nous apparaît plus grande dans sa défaite que dans ses triomphes, et la mort de Roland est le plus sublime épisode de toute notre épopée nationale. Mais, au reste, cette défaite fut effacée par cent victoires.
Autour de la geste du Roi, autour de ce centre glorieux se forment d'autres cycles. Il convient de citer en première ligne les poèmes consacrés à ce Guillaume d'Orange,qui peut passer pour le Charlemagne du Midi : Aliscans n'est pas loin d'égaler la Chanson de Roland, et c'est ainsi que deux défaites ont inspiré à nos trouvères leurs deux plus beaux, leurs deux plus célèbres ouvrages. Un troisième grand cycle c'est celui de Doon, où éclatent les deux rébellions d'Ogier et de Renaud de Montauban. Mais de tous côtés et dans chacune de nos grandes provinces, on voit se constituer des gestes qui en raison même de leur origine, méritent le nom de provinciales : c'est Girars de RonssiUon et Aubrile Bourgoing, ce sont les Lorrains, c'est Raoul de Candn-ai et vingt autres romans qui ont un sincère parfum d'antiquité. Enfin, le XIc siècle ne s'écoulera point sans que les Croisades aient donné naissance à un dernier cycle, qui ne sera ni le moins étendu ni le moins glorieux.
AVANT LE XVIlC SIÈCLE. 47
En résumé, la France possède à l'époque romane une véritable épopée que la Renaissance n'a pas voulu connaître et devant laquelle elle a, de parti pris, fermé les yeux. Quand Voltaire a prétendu que les Français n'ont jamais eu la tête épique, il a avancé une proposition qui est prouvée par la Henriadc.