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V. — Transition entre l'âge roman et l'époque gothique

IL est temps de faire halte au milieu du moyen âge, et de nous demander <i quels étaient alors les types de la littérature romane ». Prenons le règne de Philippe-Auguste pour le théâtre de cette halte.C'est bien là — dans l'histoire littéraire, mais non pas dans l'art — le moment précis de la transition entre l'âge roman et l'époque gothique.

Commençons par l'Epopée.

A la fin du XII^ au commencement du XIII^ siècle, nos épopées nous apparaissent sous la forme de longs couplets monorimes, d'un nombre indéterminé de vers, tantôt alexandrins et tantôt décasyllabiques, et qui sont munis de césures soit après la sixième, soit après la quatrième syllabe sonore. A l'assonance par la dernière voyelle a succédé la rime. D'ailleurs, ces romans épiques ont déjà reçu de singuliers développements ; ce sont déjà, en plus d'un cas, des rifacinientï, des remaniements, des délayages. Si les poèmes du commencement du XII^ siècle renfermaient quatre mille vers, vous pouvez être certains que ceux du temps de Philippe- Auguste en contiendront près de huit mille. Tout est plus littéraire et plus long, moins héroïque et moins sublime. Le type, c'est notre version à' Asprenioiit que nous voudrions résumer ici en quelques mots...

Charlemagne tient sa cour à Paris, un jour de la Pentecôte ; six rois le servent,splendeur sans pareille,et le grand empereur fait ses largesses à tout lemonde chrétien. Toutàcoup,au milieu de cette sorte d'adoration muette et de cette apothéose anticipée, on entend un grand bruit. C'est un Sarrazin ; c'est l'ambassadeur du roi Agolant qui vient solennellement défier Charlemagne au nom de son maître ; il est lui-même stupé-

fait de la grandeur du roi chrétien et songe intimement à se convertir. Quant au fils de Pépin, il contient sa colère et jette son cri de guerre. Peu de temps après, à la tête de sa grande armée, il passait à Montloon, se dirigeant vers les Alpes : Roland n'avait encore que douze ou quinze ans, mais c'était déjà Roland. C'est en vain qu'on veut l'enfermer au château de Laon : il tue son portier et rejoint l'armée de son oncle. La guerre commence : elle est longue, elle est rude. Par bonheur, le vieux Girard de Fraite, qui est le type du vassal sans cesse révolté, s'est enfin décidé à faire acte de féauté et à secourir son seigneur Charles. Mais les deux héros, c'est le jeune Yaumont, fils du roi païen Agolant, et Roland, neveu de l'empereur de Rome. Le poète s'est même permis, par un vol sans pudeur, de calquer servilement son personnage d'Yaumont sur le type de Roland à Roncevaux. Les deux héros en viennent aux mains, comme il s'y fallait attendre, et le jeune Français conquiert enfin son adoubement, sa chevalerie, en donnant le coup mortel au jeune païen que plaignent sincèrement tous les lecteurs de la chanson. Une dernière bataille s'engage entre les deujc armées, entre les deux religions, entre les deux races ; l'archevêque Turpin porte entre ses mains le bois de la vraie croix, qui tout à coup, comme un autre soleil, lance d'immenses rayons sur tous les combattants ; saint Georges et saint Maurice se mêlent aux soldats chrétiens, montés sur de beaux chevaux blancs ; Agolant est tué, les Sarrazins mis en pièces, leurs femmes baptisées, et le fils du roi de Hongrie, Florent, reçoit le royaume de Pouille et de Calabre. Le poème se termine par de nouveaux blasphèmes du vieux Girard qui prend de nouveau son allure de rebelle et menace une dernière fois Charlemagne et l'Eglise... Et tel est le type des Chansons de geste au commencement du XI 11^ siècle.

D'autres romans, cependant, faisaient aux Chansons de geste une concurrence redoutable : on les appelait dès lors les Romans de la Table-Ronde. Leur origine est celtique. Il est aujourd'hui prouvé que les Bretons insulaires et ceux du continent possédaient des traditions légendaires, et qu'ils chantaient ces légendes nationales et religieuses ; mais il pa-

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raît également certain qu'aucun de ces chants n'est textuellement parvenu jusqu'à nous. C'est la période celtique. Vers la fin du X*^ siècle, un chroniqueur du nom de Nennius, fit entrer dans le domaine de l'écriture et de l'histoire un certain nombre decescontes,dont nous ne possédons plus l'original. € C'est là (comme le dit l'un des historiens les plus autorisés de notre littérature nationale), c'est là qu'est nommé pour la première fois Arthur, qui est, non pas un roi, mais un chef militaire et le vainqueur des Saxons en douze combats. » L'œuvre de Nennius,cependant, n'aurait pas eu une profonde influence, si elle n'avait été e.xploitée et développée au XII^ siècle par Gaufrei de Montmouth dans son Historia regmn Britanniœ. Ce Gaufrei n'a pas inventé la gloire d'Arthur qui était avant lui le centre des contes et des chants Bretons ; mais il a fait de cet Arthur le conquérant de l'Europe et le vainqueur de Rome, qui, après avoir épousé la belle Guanhumara, est trahi par son neveu Modred et qui, mortellement blessé dans une bataille contre ce traitre,est transporté dans l'île d'Avalon où il vit encore en compagnie des fées (0- A la période latine succède la période romane, et c'est alors que la légende bretonne va successivement se diviser en plusieurs cycles qu'il importe de connaître. Gaufrei avait donné dans son Historia une place considérable à l'enchanteur Merlin et à ses prophéties qu'il avait audacieusement fabriquées.Cefut là comme un cycle nouveau ; mais X Historia elle-même avait rapidement conquis une belle popularité, et on la traduisit plusieurs fois en notre langue. Le Brut de Wace fut, en 1 1 55, une de ces traductions libres ou imitations intelligentes : c'est dans le Brut qu'on trouve la première mention de cette fameuse Table-Ronde où s'asseoient i. en parfaite égalité » les meilleurs chevaliers de la cour d'Arthur. A côté de ces longs poèmes, les Ar/i", petites compositions plus parfaites et d'un parfum plus antique, mettent en lumière un nouveau personnage, Tristan de Laonnois, ce fiancé d'Iseut qui mourut avec elle. Nous n'avons pas cependant parlé encore du Saint-Graal, dont les origines celtiques sont assez mal connues.mais qui finit par se transfigurer en un

I. Pour tout ce qui concerne la Table-Ronde, voy. Gaston Paris, Littérature française au moyen âge, p. 87 et ss.

vase sacrosaint qui, entre les mains de Joseph d'Arimathie, aurait servi à recueillir sur le Calvaire le sang libérateur de l'Homme-Dieu. Tous ces cycles — ceux d'Arthur, de Merlin, de la Table-Ronde, de Tristan et du Saint-Graal, — étaient et demeurèrent assez longtemps indépendants l'un de l'autre. Un homme d'esprit et de talent conçut l'idée de donner à la plupart d'entre eux l'unité qui leur manquait et d'en faire une synthèse. Cet audacieux fut le poète franc-comtois Robert de Boron, qui, au commencement du XIII« siècle, rattacha le Graal au cycle d'Artus en écrivant une trilogie dont les trois parties portent ces titres significatifs : <i Joseph d'Arimathie, Merlin, PercevaL » Par malheur, tous les poèmes qui ont pour objet le Saint-Graal ont eu cette étrange destinée de n'être pas achevés. On ne sait, d'ailleurs, ce qu'est devenu ce précieux réceptacle du sang divin, et plusieurs chevaliers se sont mis vaillamment à sa recherche : c'est Perceval, c'est Gauvain, c'est Lancelot, et voilà pour ainsi dire, trois cycles nouveaux, trois derniers cycles...

La forme de ces poèmes de la Table-Ronde est toute différente de celle de nos Chansons de geste. Ce sont des vers de huit syllabes à rimes plates, légers, rapides, sautillants. Rien de primitif, rien de grossier dans ces légendes d'origine celtique,qui sont romanisées et christianisées au point d'être méconnaissables. Chrétien de Troyes est le plus parfait de ces poètes de la nouvelle école qui furent plus amusants que les vieux trouvères, et par conséquent plus recherchés, surtout par les femmes. Rien n'égale l'élégance de l'auteur de Perceval et du Chevalier an lion: c'est un charme qui a le seul défaut de durer trop longtemps. La langue est pure et limpide ; le style excellent: la grâce domine. Dans la plupart de ces romans, nous assistons tout d'abord à quelque banquet d'Arthur et de ses chevaliers : un inconnu, revêtu d'armes étranges, se présente soudain et défie quelqu'un des barons du Roi : il est vainqueur et se précipite dans les aventures. Ce ne sont désormais que châteaux mystérieux, dames inconnues, enchantements de tout genre ; les fées pullulent, et le héros parvient enfin <;< à épouser une jeune fille qui lui apporte en dot un royaume »... Et tel est, au commencement du XI IL siècle, le type de nos romans de la Table-Ronde.

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Tout à côté des romans de la Table-Ronde, il faut citer les romans d'aventures, qui ont généralement reçu la même forme littéraire et dont le sujet est souvent emprunté à quelque vieux conte, véritablement universel, qui se retrouve chez tous les peuples. C'est la Manekine, c'est l'histoire touchante de cette femme vertueuse qui ne veut pas se remarier, que l'on condamne à être brûlée vive, et au lieu de laquelle on brûle un mannequin. C'est Meraugis de Portlesguez, par Raoul de Houdan ; c'est BlancJie d'Oxford et JeJian de DauiDiartin ; c'est surtout ce charmant poème de Flore et Bla7ichefleur, c'est la légende si touchante de ces deux enfants qui s'aiment tendrement, qui ont été nourris et élevés ensemble. Mais hélas ! quand Flore revient de Montoire où il a été faire ses études, on le conduit à un tombeau magnifique : « Blanchefleur est morte, lui dit-on, et c'est là qu'elle repose. >> Et Flore, à cette nouvelle, de sentir qu'il va mourir, qu'il meurt. Cependant il se défie de cette mort de son amie à laquelle il voudrait ne pas croire: il ouvre le tombeau, et le trouve vide. C'est alors que, comme un chevalier errant, il se lance à la recherche de sa fiancée. Ses voyages furent longs, et rudes furent ses peines ; mais il eut la joie de retrouver enfin sa Blanchefleur à Babylone... Et tel est, sous le règne de Philippe-Auguste, le type des romans d'aventures.

A la même époque circulaient avec une vogue encore puissante, plus d'un roman tiré de l'antiquité, tel que \ Alexandre dont la rédaction originale remonte aux premières années du XI I*^ siècle. L'/i/^;t'rt;^^r^ se transforma plus tard en une véritable chanson de geste, pour laquelle on composa des suites trop nombreuses et trop longues. Benoît de Sainte-More fut attiré par d'autres épisodes de l'antiqojité grecque et, sur le modèle des romans d'aventures, composa les Roinaiis de T/ièbes, de Troie et d'Eneas. Il est d'ailleurs aisé de voir que le moj^en âge, qui n'a jamais eu le sentiment de la couleur locale, n'a jamais compris l'antiquité.

Le détestable Tnouvement des fableaux ne prit une accélération notable que sous le règne de saint Louis. Il est néanmoins certain qu'on en composait dès la fin du XII*^ siècle et que les plus anciennes branches de Renart remontent au

môme temps. Les contes pieux avaient cependant beaucoup plus de vogue, et Gautier de Coincy, né en ii 77 et mort en 1236, contribua à leur assurer pour longtemps une puissante popularité. Les Miracles de Notre-Dame sont un type auquel on peut ramener de nombreuses compositions de la fin du XIL\ du commencement du XI 11^ siècle. Ecoutez la traduction d'un de ces charmants récits : « Je vous veux conter un beau miracle sur un humble moine. Simple était, et simplement servait Dieu. Ce n'était pas un grand clerc comme était saint Anselme. Le Miserere et les Sept Psaumes, qu'il avait appris d'enfance, il les disait par bonne créance, selon sa simple intention; mais il était très dévot à la Mère de Dieu, qu'il aimait fort :à nu-genoux il la priait, tout en pleurant par maintes fois. Il était cependant tout angoisseux en son cœur et tout troublé, parce qu'il ne savait aucune prière pour faire spécialement mémoire de la Dame de Gloire. Il y pensa si longtemps qu'il en trouva une de sa façon. Il prit cinq lettres, Mari a, et eut assez d'intelligence pour attacher un psaume à chacune des lettres de ce mot. Il n'y chercha d'autre philosophie, et au nom de la Vierge Marie, qu'il aimait et tenait chère, il faisait souvent cette prière. Ces psaumes, il les savait fort bien. C'était Magnificat^ Ad Doininuni^ Rétribue^ In convertendo et Ad te levavi. Tant que dura sa vie il récita cette psalmodie en l'honneur du doux nom très saint. Et quand il plut à Dieu de faire venir sa fin, il advint un bien beau miracle après sa mort. Car dans sa bouche on trouva cinq fraîches roses, claires, vermeilles, feuillues, comme si on venait de les cueillir. Ce miracle nous fait voir bien clairement combien est aimable et débonnaire la douce Mère du Roi de gloire. »

Et tel est le type des contes pieux durant les premières années du XII I^ siècle.

Chose étonnante, notre poésie lyrique fut aussi peu primitive," aussi quintessenciée, aussi fausse que notre épopée était naturelle, spontanée et vraie. Les provençaux y furent nos maîtres. Race élégante, molle, efféminée, sentant encore la décadence romaine à laquelle elle était restée fidèle, elle eut quelques poètes énergiques et batailleurs comme Bertrand de Boni ; elle eut quelques satiriques passionnés et violents

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comme Pierre Cardinal ; mais elle posséda surtout cent beaux diseurs de fadaises, cent beaux faiseurs de madrigaux obscurs et monotones. Parmi les trois mille chansons des troubadours qui nous sont restées, on en peut compter plus de deux mille consacrées à de faux sentiments, artificiellement et péniblement amoureuses, froides, ennu)euses, énigmatiques, médiocres. Les poètes du Nord n'imitèrent que trop servilement cette servile littérature. Sans doute, on pourrait composer une belle Anthologie avec leurs chansons guerrières et religieuses ; sans doute, on peut retenir quelques rudes accents de Thibaut de Champagne et surtout de Quenes de Béthune. Mais, somme toute, cette poésie n'avait rien de naturel, rien de vrai. Elle méritait de mourir, elle est morte.

Cependant, si nous entrons un jour de fête dans quelque église du XI^ ou du XII^ siècle, nos regards y sont frappés d'un étrange spectacle. La liturgie y a presque partout revêtu le caractère dramatique, et les prêtres sont devenus les acteurs de ces drames vivants qui s'appellent la Nativité^ X Epiphanie, le Sépulcre, la Résurrection. Tout est encore latin dans ces œuvres primitives, et ce sont les paroles mêmes de l'office sacré qui en composent uniquement le texte vénérable. Ces deux clercs en vêtements blancs que vous voyez là-bas représentent les deux anges du tombeau, et ce prêtre est le Christ ; ces trois autres qui se penchent sur le sépulcre représentent les trois Maries. La prose Victiniœ paschali &s\.ch3intée par ces personnages qui se répondent. C'est un Mystère...

Eh bien ! ces Mystères liturgiques, qui sans doute sont dérivés des anciens Tropes, ces Drames naïfs sont l'origine de notre théâtre. La langue vulgaire y pénétre dès le XII^ siècle : témoin le beau drame d'Adam et le chant des Vierges folles. . . .

Au sein de l'Eglise, d'ailleurs, la période latine semble s'être pacifiquement continuée. Il n'y a pas eu chez elle de rupture, de solution de continuité, de nouvelle ère; mais le mouvement des intelligences s'y est particulièrement activé. Dégagée des entraves féodales, justement enrichie par l^s restitutions de ces seigneurs qui l'avaient ruinée aux siècles précédents, sentant enfin que l'avenir lui appartient, l'Eglise

frappe alors de son pied divin le sol de la France : un grand génie en sort, saint Bernard. Il a la fougue disciplinée qui est le propre de notre race ; il a l'ardeur, il a l'amour, il a le style. Sa belle langue latine, si claire, abonde en antithèses et surtout en images ; son raisonnement est revêtu d'une forme littéraire qu'il n'a jamais cherchée, et il est parla supérieur aux grands scolastiques du XI 11*^ siècle. A côté de lui, deux grands hommes se tiennent qui ne sont français que par adoption, c'est saint Anselme, c'est Hugues de Saint- Victor. Le premier est celui qui a donné le signal de la grande régénération théologique; c'est le plus aimant et peut-être le plus hardi de tous les saints. Quant à Hugues, il est la plus illustre figure de cette célèbre Ecole victorine qui a eu l'immense mérite d'être encyclopédique et de donner à son siècle tout entier et aux suivants la passion de l'encyclopédie. Sans Hugues de Saint-Victor, nous n'aurions peut-être possédé ni saint Thomas d'Aquin ni saint Bonaventure.

L'Histoire, pendant les XI^ et XII^ siècles, est une sœur de la théologie et parle latin comme elle. Le sentiment de la réalité devient plus vif, le goût de la légende s'affaiblit. De belles chroniques latines, rédigées avec la tranquille passion de la vérité, sortent de presque toutes les abbayes de ce temps. Parmi tous ces annalistes, ceux des Croisades se distinguent par une plus grande hauteur de vues, par la vivacité d'un récit plus dramatique. Mais enfin l'Histoire se sent plus forte, elle peut marcher seule, elle répudie la langue latine, elle ouvre ses lèvres, elle parle français. Son premier essai est un chef-d'œuvre. Cet historien au rude langage, cet Hérodote, c'est notre Villehardouin. On ne connaît pas assez ce grand homme dont nous aurons lieu de reparler plus loin. Les Français n'estiment pas assez cet historien très français, et il en est beaucoup qui ont lu Thucydide et n'ont pas ouvert la Congueste de Constantitiople...

Nous arrivons à l'époque gothique.

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