‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 101 sur 161 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3.«Humanum regimen derivatura divino etipsum débet iniitari. Deus autem.quamvis sit omnipotens et summe bonus, perniittit tamen aliqua malafieri in universoquae prohibera posset, ne cis sublatis majora bona toUantur, vel etiam pejora malasequantur. Sic ergo, in regiinine humano, illi qui prœsunt recte aliqua niala tolérant, ne aliqua bona tollantur vel etiam in aliqua pejora mala incurralur. » (S.Thomas, II, 2, quest. 10, art. 11).

DANS l'Épopée française. 189

s'en dépouiller dans l'intérêt même du salut de ces infidèles qui. ainsi tolérés, peuvent être petit à petit ramenés à la foi (ï).» Rien déplus clair: saint Thomas opine, non pas pour l'égalité des cultes, mais pour une tolérance pleine de bon sens et de charité. Nos pauvres poètes n'ont jamais eu le moindre soupçon de ces grandes doctrines. Tandis que Thomas d'Aquin plane au-dessus de la montagne ils rampent dans le plus bas de la plaine.

Nous avons gardé, pour la citer en dernier lieu, une belle parole d'un concile. Ce concile est un peu postérieur, il est vrai, à nos derniers romans, mais il me paraît rendre très heureusement la pensée générale de l'Église. Les Pères du concile de Plaisance, en 1388, font cette proclamation solennelle : « La Religion chrétienne ne doit pas rejeter les Juifs et les Sarrasins, parce qu'il est constant qu'ils ont en eux l'image de notre Créateur (-). » Telle sera aussi notre conclusion.

Et à ceux qui allégueraient les droits de la guerre en faveur de nos poètes ou de leurs héros, nous répondrons que la guerre elle-même, chez un peuple chrétien, doit être chrétienne. Nous sentons bien que nous marchons ici sur des charbons ardents, et que le terrible problème de la liberté des consciences, de la liberté des cultes, est là devant nous, tout près de nous. Nous nous garderons bien de l'aborder dans un travail où toute discussion de ce genre ne serait pas à sa place. Il nous semble, cependant, qu'entre les Ecoles catholiques qui s'agitent si douloureusement et se divisent depuis si longtemps au sujet de cette question, il y aurait peut-être une réconciliation possible sur un terrain commun. Ce terrain serait celui de la charité. <"< L'Erreur, sans doute, n'a aucun droit par elle-même, et la Vérité seule en a. Mais envers ceux qui professent l'erreur, nous avons le devoir d'une charité immense, infatigable, sans limites. » Les deux propositions que nous venons de formuler ne sont-elles pas la vraie solution du grand problème ?

1. « Vel ad vitandum dissidium vel impedimentum salutis eorum qui, sic tolerati, convertentur paulatim ad fidem. » (il, 2, quest. 10, art. 11).

2. Concilium Placentinum, anno 1388. (Labbe, xi, col. 2074): « Christana religio Judaeos et Sarraccnos non débet rejicere, quia nostri Conditoris imaginem constat eos habere. »

I90 l'idée religieuse

XV. — De l'élément religieux dans nos Chansons de geste. — Résumé analytique et conclusion générale.

IL semble que l'on pourrait résumer en deux affirmations très claires tout ce que nous avons essayé de démontrer jusqu'ici. Et voici ces affirmations :

/. Les Chansons de geste n'ont rien de théologique et ne peuvent passer pour V œuvre des clercs ; mais elles sont sincèrement populaires et nous permettent de constater r antique popularité de nos croyances.

II. Les Chansons de geste reflètent les idées religieuses, quelque peu grossières, de la société féodale. Leur esprit est avant tout l'esprit des croisades.

Nous croyons que les preuves ne manquent pas en faveur de ces affirmations. Nous n'avons pas craint, d'ailleurs, d'accumuler les textes : quelques textes exacts valent mieux que toute une dissertation.

L'infériorité théologique de nos romans a été vingt fois dénoncée par nous à l'attention de nos lecteurs, vingt fois constatée jusqu'à la plus complète évidence. Jamais nous ne pourrons croire que des prêtres aient été ignorants à ce point des magnificences très poétiques de la théologie. « L'éternel entretien des personnes divines dans le ciel ; l'incarnation ayant pour but de relier le monde divin avec le monde humain, de même que l'homme avait pour but de relier en une unité parfaite les deux univers immatériel et visible ; l'homme, chantre et pontife-né de la création matérielle tout entière qu'il doit immortellement représenter près de Dieu grâce à la résurrection de son corps ; la vierge Marie, par son sublime flat, par son libre consentement à l'incarnation, devenant la corédemptrice immaculée du genre humain ; la rédemption, cette substitution de Dieu à l'homme, purifiant l'humanité dans le sang d'un Dieu et la poussant vers la béatitude ; » nos trouvères n'ont rien connu de ces harmonies ni de ces profondeurs de nos mystères. Ils ont balbutié une langue que beaucoup d'esprits supérieurs parlaient déjà très nettement à leur époque. Ils ont été moins instruits que le dernier étudiant en théologie des Universités de leur temps ou de ces Écoles claustrales qui avaient précédé les Univer-

DANS l'Épopée française. 191

sites. Et ils sont d'autant plus coupables que, sous leurs propres yeux, Dieu avait pris soin d'allumer les plus magnifiques flambeaux qui aient peut-être illuminé l'Eglise: un saint Anselme, un saint Bernard, un Hugues de Saint- Victor, un saint Thomas d'Aquin, un saint Konaventure. Lorsque l'on tient la plume et que l'on a l'honneur de vivre sous le règne de tant de grands hommes, il est presque honteux de s'en tenir aux premiers éléments du petit catéchisme.

Mais cette ignorance enfantine n'a pas en vain été tolérée par le Providence. Oui, nos épiques ne sont que des enfants ; oui, ils n'en savent guère plus long que les marchands, les bourgeois et les vilains de leur temps : mais c'est précisément à cause de cette ignorance que nous trouvons, comme nous l'avons dit, leurs poèmes si attachants et si précieux. Avec eux, nous sommes à peu près assurés de savoir ce que croyaient exactement la noblesse, la bourgeoisie et le peuple des douzième et treizième siècles. Nos trouvères n'ont certainement pas dépassé le milieu religieux de ces classes de la société, et ils étaient évidemment compris de tous les illettrés de leur temps. Dès lors chacun de leurs mots devient digne d'attention, et c'est ainsi que nous avons dû constater combien la croyance à la spiritualité de Dieu et au mystère de la création était profonde à cette époque, puisque les expressions i Diex Vespirital » et « Diex H creator » sont devenues de si bonne heure des formules,des chevilles même, dans le texte de leurs Chansons.De même.pour la divinité de Jésus-Christ ; elle n'est plus l'objet du doute le plus léger : Jésus-Christ nous est partout montré comme créant le monde, et H fils sainte Marie est perpétuellement confondu avec le Père céleste. Le miracle apparaît constamment dans nos épopées ; il s'y épanouit naturellement à chaque page, et il est aisé d'en conclure que l'idée du surnaturel était familière à tous nos pères. L'éternité des peines de l'enfer n'est pas exposée moins clairement que l'origine, la nature et la fin de l'homme. Enfin le Pape, décoré toujours et partout du nom d'Apostole, est bien, aux yeux de nos trouvères et de leur auditoire,le représentant suprême, la plus haute expression, le sommet du pouvoir apostolique. Encore une fois, pas un mot n'est inutile

192 l'idée religieuse

dans nos poèmes, et aucune de nos conclusions ne nous semble forcée.

Quant à la violence de l'esprit féodal, elle se fait jour, elle se donne carrière dans nos Chansons. Les épouvantables menaces de Girard du Fraite contre Turpin et contre le Pape, le pillage des biens ecclésiastiques tant de fois raconté dans nos romans, de nombreuses épigrammes contre les clercs, épigrammes qui manquent de finesse mais non point de méchanceté : tout cela n'atteste que trop vivement les préventions de la société civile contre la société cléricale. Et néanmoins il ne faut rien exagérer : ce sont là de petites taches sur un tissu qui, malgré tout, conserve une belle blancheur. Nous pourrions citer cent vers, deux cents peut-être, contre l'esprit religieux de nos Epopées nationales ; que de milliers nous pourrions citer en faveur delà thèse contraire! En vérité, l'esprit de nos poèmes n'est autre que celui des croisades

Nous en convenons avec le savant auteur de la traduction de Garin le LoJierain : « Il y avait déjà plus d'un siècle que nos places publiques retentissaient des chansons d'Ogier le Danois, de Girart de Roiissillon, de Guillaume d'Orange et des Quatre fils Ainion quand sonna l'heure des croisades (i). )> Rien n'est plus vrai ; mais cette heure des croisades fut singulièrement grave et solennelle pour toute la chrétienté. Puis, il y avait longtemps que les Sarrasins inquiétaient l'Église. Depuis le septième siècle, ils avaient été la plus cruelle préoccupation de tous les peuples de l'Occident latin. La grande épée de Charles Martel les avait chassés du sol français, mais -non pas du sol chrétien. Ils étaient en Espagne, tout près de nous. Les insolents vaisseaux de ces Normands du midi venaient à tout instant jeter l'alarme sur les côtes de notre Provence et de l'Italie. D'ailleurs ils étaient maîtres de ce que les chrétiens ont si bien nommé « la terre sainte ». Ces sauvages foulaient le saint sépulcre. De temps à autre, il arrivait des pèlerins effarés de la Palestine, et ils racontaient des choses horribles. Un étrange frisson agitait depuis longtemps tous les membres de la chrétienté ; je ne

Page 1