I. Histoire littéraire, t. XXII, p
DANS l'Épopée française. 193
sais quoi de grand circulait dans l'air ; il y avait dans l'âme de tous les chrétiens le vaste désir de faire quelque grande chose. Tout à coup, à la fin du onzième siècle, en France,la voix d'un pape et la voix d'un ermite éclatent à la fois dans une illustre assemblée, moitié religieuse, moitié nationale. L'ermite raconte, le pape excite. On sait le reste. On sait combien de milliers de chrétiens se jetèrent sur l'Orient, combien d'entre eux périrent ; on connaît l'histoire de ce pèlerinage gigantesque et funèbre à travers toute l'Europe épouvantée ; on voit d'ici, on suit du regard ces femmes, ces enfants, ces vieillards mourant sur toutes les routes. On n'ignore pas enfin comment le grand drame, qui avait commencé à Clermont, se termina dans Jérusalem conquise. Un jour, le plus pur, le plus brave, le meilleur des chevaliers chrétiens, couvert d'armes brillantes.les yeux baissés, pensant à la passion du Christ bien plus qu'à son propre triomphe, fit son entrée dans la Ville sainte, et, d'un geste mémorable, refusa de porter la couronne d'or là où Jésus- Christ avait porté la couronne d'épines. Mais ce ne fut point la fin des triomphes, ni des défaites, ni des angoisses. Pendant tout le douzième siècle, pendant une partie du treizième, les yeux de nos pères furent fiévreusement tournés du côté de l'Orient. Neuf fois l'Occident s'y jeta, souvent vaincu, parfois vainqueur, toujours héroïque. Jusque dans le plus petit village de la chrétienté, jusque dans la plus petite maison de France, les plus ignorants de tous les hommes s'informaient de Jérusalem, s'informaient des Sarrasins. Jamais haine d'un peuple contre un peuple n'a peut-être été aussi vive. Le mot Sarrasin devint l'objet de toutes les colères et de toutes les imprécations. Toutes les veuves, tous les orphelins, toutes les familles des croisés, toute la chrétienté enfin ne vit plus qu 'un monstre et un fléau sur toute la terre. Et ce monstre dont il fallait à tout prix délivrer le monde, c'était l'islamisme.
Et vous croyez qu'une telle suite d'événements prodigieux, de faits profondément épiques, ne devait pas faire oublier tout le reste ! En réalité, on oublia toutes les histoires, toutes les légendes des anciens héros. Ou plutôt, on fit mieux : on ne les oublia point, on les transforma. On les imprégna de
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l'esprit des croisades; et, de fait, on n'aurait pu les imprégner d'un autre esprit : car il n'y en avait pas d'autre. Tous les ennemis de notre France furent alors changés en Sarrasins. Il n'y eut plus, il ne pouvait plus y avoir de Gascons à Roncevaux : sur ce champ de bataille incomparable, il n'y eut plus, il ne pouvait plus y avoir que des Infidèles.
Il faudrait se faire une juste idée de ce qui se passa à cette époque : car c'est un incident presque unique dans l'histoire de la poésie. Tout ce qu'on détestait en France depuis plusieurs siècles devint nécessairement musulman, et tous les grands hommes de la patrie devinrent autant de croisés. Charlemagne n'avait eu historiquement que peu de relations avec les Sarrasins : il fut transformé néanmoins en un nouveau Godefroi, et son règne fut considéré comme une croisade perpétuelle. La terre enfin, la terre tout entière fut regardée comme un champ clos où deux adversaires irréconciliables, un chrétien et un infidèle, se disputaient la victoire. Depuis leur premier vers jusqu'au dernier, tous nos poèmes en font foi. Les citations deviennent impossibles quand il faut tout citer.
Lorsque Roland et Ferragus vont commencer leur grand duel, le poète a soin de dire que : « Lun est por Crist qui en la crois pena, — Et V autre por la loi que MaJiovi predica ('). On ne saurait plus clairement indiquer le grand antagonisme qui éclate dans nos chansons de geste. Ces longues tentatives de conversion réciproque que nous avons à signaler sur les lèvres de tant de héros sarrasins ou chrétiens,ne sont-elles pas encore une preuve de la principale préoccupation de nos pères? Voulant définir nettement la fonction des chevaliers dans la société chrétienne, l'auteur de Girars de Viane ne manque pas de dire : « Chrestientc faisaient avencier — Et Sarrasins confondre et essilier'^ {f). Dans le plus ancien de nos poèmes, dans la Chanson de Roland, il est question d'un Sarrasin qui : ferusaleni prist jà par traïson, — Si viola le temple Salomon, — Le patriarclie ocist devant les f uns. Souvenir évident, non pas des croisades, qui sont postérieures à notre plus belle épopée, mais des causes qui les ont produites. Nous ne voulons pas