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Girars de Viane, éd. P. Tarbé, p

DANS l'épopée française. I95

aligner ici d'autres textes, et nous nous contenterons de proclamer ici, pour la dernière fois, que l'unique objet de tous nos Romans est la croisade ; que le centre géographique de toute notre action épique est le sépulcre de Jésus-Christ à Jérusalem ; que l'instant capital de toute notre épopée est peut-être celui où, dans la Chanson de Jérusalem, on voit les Croisés découvrir pour la première fois la Ville sainte et la saluer de leurs larmes...

Nous nous arrêtons ; mais nous ne pouvons terminer cette étude sur l'élément religieux de nos Chansons de geste sans formuler une dernière conclusion. Plusieurs fois.dans le cours de ce travail, nous avons eu lieu de comparer l'épopée française avec l'épopée grecque et indienne ; nous nous sommes particulièrement demandé ce que ces différentes poésies avaient pensé de l'homme et de Dieu. Cette comparaison a tourné tout entière à l'avantage de nos Chansons héroïques. Chez les Grecs nous avons eu la douleur de constater un polythéisme révoltant et ridicule, à côté d'un fatalisme dont le bon sens d'Homère n'a pas triomphé complètement. Chez les Indiens, ce sont bien d'autres ténèbres : un panthéisme monstrueux.un polythéisme dégradant, des obscurités laides, et, pour couronner tant d'erreurs haïssables, le dogme niais et honteux de la métempsycose. C'en est assez, et nous avons le droit de proclamer cet axiome, résultat d'un long et impartial examen : « Au point de vue religieux et philosophique, nos Épopées ont sur celles de la Grèce et de l'Inde une supériorité incontestable. La raison n'en est pas difficile à trouver : c'est qu'elles sont chrétiennes. »

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['ABBAYE de Saint- Victor, qui a donné son nom à notre poète, est plus célèbre que connue. Il ne sera donc pas inutile de lui consacrer ici quelques mots,avant d'en venir à la biographie d'Adam. C'est déjà connaître un homme à moitié que de connaître le milieu où il a vécu.

Un fils de paysan, né à Champeaux en Brie, petit village à trois lieues de Melun, et qui avait reçu à sa naissance le nom populaire de Guillaume, arriva, vers le commencement du XI I*^ siècle à une célébrité qui ne devait être éclipsée que par celle d'Abailard, son élève. A cette époque où les Universités, sans avoir le nom, la vie officielle et les statuts réguliers qu'elles eurent au commencement du siècle suivant, existaient déjà réellement sous la forme de ces grandes écoles voisines des cathédrales et notamment au cloître Notre-Dame de Paris, Guillaume de Champeaux, archidiacre de cette métropole, réunit autour de lui des milliers d'auditeurs, auxquels il communiqua ces hautes idées théologiques qui étaient à cette époque le fonds commun des intelligences (i). En I io8, dégoûté d'une gloire qui déjà s'était répandue dans toute la chrétienté, l'illustre professeur donna un grand exemple d'humilité et qui dut surprendre ses admirateurs. En dehors de l'enceinte de Paris se trouvait un ermitage (2), dont les historiens ont reconnu exactement l'ancien emplacement. Saint Victor, ce soldat marseillais, qui souffrit avec tant d'héroïsme le martyre sous Maximien, avait une petite

1. Voy. dans Y Histoire littéraire la Notice consacrée à Guillaume de Champeaux, t. X, p. 307.

2. Un ermitage, et non pas un prieuré.comme l'a cru M. Henri Martin lorsqu'il a écrit : « Guillaume de Champeaux s'était retiré au prieuré de Saint-Victor, dans un faubourg pe Paris, et y avait établi ime nouvelle école. » {Histoire de France, 4*^ éd., t. m, p. 314.)

198 UN POÈTE AU Xlie SIÈCLE.

chapelle dans cet ermitage. Ce fut là que se retira le maître du cloître de Notre-Dame, laissant ses élèves sous l'empire d'une voix plus aimée peut-être et plus puissante que la sienne, mais assurément moins pure, celle d'Abailard.

La règle attribuée à saint Augustin avait depuis longtemps attiré l'attention de Guillaume, et le pape Alexandre II avait, en 1063, approuvé ces corporations de chanoines réguliers dont le développement est un des caractères les plus curieux des XI"^ et XI I*^ siècles. L'ancien archidiacre prit l'habit de cet ordre et s'astreignit à suivre, dans sa vie cachée, la règle qu'il aimait entre toutes. L'évêque de Paris, son ami dévoué, avaitjpar austérité,embrassé la même règle et s'appliquait à la suivre en conciliant autant que possible ses rigoureux préceptes avec les charges de l'épiscopat.

Plusieurs des anciens élèves de Guillaume venaient lui rendre visite dans sa retraite ; plusieurs prirent goût à sa vie et obtinrent de leur maître la permission d'embrasser près de lui la règle de saint Augustin. Le plus célèbre de ces premiers Victorins fut Gilduin,qui doit être considéré comme le premier abbé du nouveau monastère.

Mais le monde avait trop perdu en Guillaume pour ne pas songer à le reprendre. Hildebert, l'illustre évêque du Mans, l'engageait vivement à recommencer ses leçons de théologie. L'évêché de Châlons étant venu à vaquer, on le contraignit de l'accepter. C'est en qualité d'évêque de Châlons qu'en 1 1 1 5 il sacra, comme premier abbé de Clairvaux, saint Bernard, dont il fut l'ami et dont, plus que personne, il était capable de comprendre le génie.

Enfin, après avoir montré toutes les vertus assises avec lui sur le trône épiscopal, il mourut en 122 1, le 18 janvier.

Qu'était cependant devenu le petit établissement de Saint- Victor? Il prospérait déjà. Gilduin avait peu à peu augmenté le nombre de ceux qui venaient chercher le repos et le salut dans l'ancien ermitage. Bientôt cet ermitage fut assez peuplé pour devenir une vaste abbaye (i). Louis VI s'en déclara le

I. « La tourelle et la fontaine qui forment l'angle de la rue de Seine et de la rue Saint-Victor, sont tout ce qui reste aujourd'hui des bâtiments de cette antique abbaye qui s'étendaient dans la rue Saint-Victor, depuis l'angle occidental de la rue de Seine jusqu'en face de la rue des Boulangers et, au midi, jusqu'aux murs qui bornent de ce côté l'emplacement de la Halle aux vins. » (H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel, p. 446). — La Bièvre traversait l'enclos du monastère.

fondateur en des lettres qui nous sont restées ('). C'était en II 13, pendant qu'il était à Châlons en Champagne, où se trouvait aussi Guillaume de Champeaux, attendant sa consécration. Le Roi comblait le nouveau monastère des plus précieux privilèges. Sans doute, il suivait en cela l'inspiration de Guillaume qui n'oubliait pas, au milieu des grandeurs, sa petite retraite de Paris et les compagnons qu'il s'y était donnés.

Depuis ce jour, l'abbaye royale de Saint- Victor fut la gloire de ce Paris qui comptait tant de gloires (2). On s'aperçut toujours qu'elle avait été fondée par des hommes d'étude, et Pasquier a raison de dire que les lettres y furent ioujojirs logées à bonnes enseignes. L'école de Saint-Victor fut pendant

1. Les origines et les premiers temps de l'abbaye de St- Victor ont été l'objet d'une thèse soutenue pir M. Alphonse Vétault à l'Ecole des Chartes (1868).

2. L'abbaye royile de Saint- Victor est un des grands établissements religieux dont il semble au premier abord qu'on se soit le moins occupé ; mais il y a en réalité peu de monastères dont l'histoire ait été l'objet d'études aussi importantes : le malheur veut que la plupart de ces documents soient restés inédits. A ceux qui voudraient écrire ou du moins connaître l'histoire si intéressante de cette abbaye, nous signalerons deux ou trois ouvrages dans l'ancien fonds de Saint-Victor à la Bibliothèque Nationale, qui sont une source précieuse de renseignements. Le premier a été, en particulier, composé avec tant de soin qu'il ne faudrait, croyons-nous, qu'un peu de travail pour en faire un livre parfait. Nous voulons parler des Annales ecclesiœ abbatialis Sancti Vicloris Parisiensis, de Jean de Thoulouse. Commencé par l'auteur le 25 février de l'année 1625, cet ouvrage où les chartes abondent et qui fut d'une exécution longue et laborieuse, fut entièrement consumé dans un incendie la veille de l'Epiphanie, en 1637 ; mais Jean de Thoulouse, avec un courage vraiment digne d'admiration, le recommença dès la semaine suivante et fit précéder la nouvelle édition de la rubrique suivante : Annales ecclesiœ abbatialis Sancti Victoris Parisiensis, iucepti anno i62j, die 2j februarii, sed igné foriuito absumpti in vigilia Epiphaniœ i6jj, reparari incepti die 12 mensis januarii ejusdem anni lôjy. (Bibl. Nat. lat. 146;9. ) Un remaniement en fut fait au xviii'= siècle sous ce titre : Antiqidtatum regalis abbatiœ S. V. Parisiensis, libri duodecim, auctore P. Joanne de Thoulouse (anno 1765. — Bibl. Nat. lat. 14375 et 14376.) Les œuvres du P. Jean de Thoulouse sont fort supérieures à celles des PP. Picard et Gourdan que l'on ne négligera pas cependant de consulter et dont voici les titres exacts : Chrouicon ecclesiœ Victorince labore et studio K. P. Johannis Picardi, canonici regularis ejusdem abbatiœ. (xvil^ siècle. — Bibl. Nat. lat. 14660.) — Fondation, progrès et antiquités de l'abbaye royale de Saint- Victor les-Paris, ordre de saint Augustin, par le R. P. Picart, chanoine régulier de cette abbaye (xviie siècle. — Bibl. Nat., ibid.) Les Vies et les Maximes saintes des hommes illustres qui ont fleuri dans l' abbaye de Saint-Victor, par le P. Simon Gourdan. (xviie siècle, Bibl. Nat. fr. 22396-22401.) On se convaincra aisément qu'il y a dans ces manuscrits, dont les plus modernes renferment un grand nombre de pièces anciennes, une source plus abondante qu'il n'est nécessaire pour tenter un érudit. Espérons qu'il se présentera bientôt un savant chrétien pour écrire l'histoire décisive d'un des plus illustres monastères, d'une des plus savantes écoles de la chrétienté. Faire l'histoire d'une abbaye à travers les siècles, c'est faire à la fois l'histoire de l'intelligence et de la charité dans le monde.

le XII^ siècle le refuge des saines doctrines philosophiques et théologiques. Son enseignement ne fut pas, comme on l'a trop prétendu, uniquement mystique et platonicien.il faudrait en finir avec ces distinctions qui ne sont jamais vraies quand on les croit absolues, et qui semblent de toute façon subtiles et dangereuses. On veut trop faire de saint Thomas un dogmatiste intrépide qui n'eut son cœur embrasé d'aucune flamme mystique; on veut trop faire de saint Bonaventure ou d'Hugues de Saint-Victor qui fut son modèle, des mystiques entêtés dont l'intelligence ne voulut s'abaisser à aucun raisonnement, à aucune discussion dogmatique. Si nous lisons avec impartialité les œuvres de ces grands philosophes, nous verrons, comme nous l'avons dit plus haut, qu'en effet le cœur a dominé chez les uns, chez les autres la raison ; mais que les plus péripatéticiens furent de grands mystiques, que les plus mystiques furent de grands logiciens.

En résumé l'école de Saint-Victor annonça et prépara dignement saint Bonaventure. Elle fut mystique, si l'on veut décidément se servir de ce vocable à plusieurs sens ; mais alors il faut entendre sous ce mot une véritable philosophie qui ne laissa peut-être dans le monde aucune question sans la creuser et qui éclaira des plus vives lumières tous les problèmes sur la cause première, sur la création, sur l'âme humaine. Les nombreux élèves qui fréquentèrent cette école n'y étaient attirés que par l'espoir d'y rencontrer la solution, ou tout au moins la discussion de ces grands problèmes. L'éclat de cet enseignement joint à l'éclat non moins vif que jetaient, malgré leur modestie, les vertus des nouveaux chanoines, attira sur eux les plus grandes faveurs. Les papes Pascal II (ler décembre 1114), Honorius II (février 1125), Innocent II (15 mars 1132), les archevêques de Sens et les évêques de Paris rivalisèrent avec les seigneurs laïques pour augmenter les biens et les droits de l'abbaye. De tous côtés, de nouveaux monastères se fondaient sur le modèle de celui de Paris et s'y rattachaient comme à leur chef naturel. A la mort de Gilduin,il y avait quarante-quatre maisons de chanoines réguliers qui dépendaient de Saint-Victor. La maison-mère garda pour elle le privilège d'une éducation plus délicate et d'une science plus profonde. Il paraît bien aujourd'hui qu'elle cul-

tiva toujours les lettres avec ardeur : les manuscrits qu'on y conservait forment maintenant un des fonds les plus riches et les plus précieux de notre Bibliothèque nationale.

Tel fut le monastère dont Adam — après Hugues et Richard — fut la principale gloire au XI I^ siècle (').

ADAM a caché sa vie, et ses contemporains l'ont peu connu. S'il fallait nous en tenir aux textes du Xll^ siècle, nous ne pourrions sans doute lui consacrer ici que quelques lignes. Force nous est donc d'avoir recours à certains documents des siècles suivants, dont la valeur scientifique est certainement moindre, mais est loin d'être nulle. C'est quelque chose encore que la tradition d'un monastère, quand cette tradition a pour objet l'un de ses plus glorieux enfants, et nous avons, ce semble, quelque droit à invoquer ici le témoignage des historiens victorins des XV^ et XVI I«^ siècles. Nos lecteurs sauront bien, d'ailleurs, se conformer ici aux lois de la critique ; ils pèseront avec soin la valeur de ces témoignages et leur attribueront leur juste poids.

Les historiens ont déjà eu lieu de se plaindre avant nous de cette obscurité qui nous cache la vie d'Hugues et de Richard de Saint- Victor. Que dirons-nous pour notre Adam? Les Victorins du XVII^ siècle, surpris de cette absence presque complète de documents sur une de leurs gloires les plus chères, n'ont pas voulu accuser la négligence de leurs devanciers ; ils ont indulgemment attribué cette obscurité au respect qu'on avait eu pour une aussi sainte mémoire, et Jean de Thoulouse en vient à dire avec quelque poésie : « Quand nos pères ont vu cette admirable figure, ils ont renoncé à la peindre; ils ont fait en cela comme Timante, ce peintre de l'antiquité, qui, désespérant de jeter sur le visage d'Agamemnon assistant au sacrifice de sa fille une expression de douleur assez vive, assez paternelle, a couvert ce visage d'un voile épais qui le cache tout entier (2). »

1. Sur Hugues de Saint-Victor, voy. nos Œtivres poétiques d'Adam de Saint-Victor, (!'■« édition,) I, pp. XLiii et ss ; et sur Richard, pp. xxxix et ss.

2. « Porro tanti Pairis memoriam quia non possent Patres nostri exprimere pro meritis, his paucissimis vocibus indicarunt et quasi velarunt, Timantem multi celebratique nominis pictorem imitati, quodque non satis eleganti sermone quasi penicillo delineare non potuerunt, vélo, hoc est silentio conlegere satius esse duxerunt. » (Manuscrit de la Bibl. nat. lat. 14679, p. 1128).

Adam était breton (i), et ce fut sans doute vers 1130 qu'il entra à Saint-Victor. Loin d'indiquer une date précise, Jean de Thoulouse et les Victorins qui ont au siècle suivant retouché ses Annales, disent qu'il fut fait chanoine sous l'abbé Gilduin (2) qui, comme on le sait, gouverna l'abbaye depuis sa fondation jusqu'en l'année 1155, c'Qs.i-k-ôxrQ pendant plus de quarante ans. On voit par là que les chanoines réguliers ont tenu par trop à imiter Timante.

On ne fait aucun doute qu'Adam ait été contemporain de Richard, et en effet il serait impossible de le nier (3); mais de graves difficultés s'élèvent pour savoir s'il a été également le contemporain d'Hugues. La Notice attribuée à Guillaume de Saint-Lô commence par ces mots : « Circatempora excellentissimi doctoris magistri Hugonis de Sancto Victore floruit excellens et celebris doctor, magister Adam {^') ; » mais Jean de Thoulouse s'élève ici contre la Notice et fait observer qu'Adam a pu être tout au plus, dans sa première jeunesse, Xélève du grand théologien qui mourut suivant les uns en 1 140, suivant les autres en 1 139 ou en 1 141 (5).

C'est aller trop loin.La date de la mort d'Adam n'étant rien moins que fixe et variant de 1175 à 1 192, notre poète a pu être, pendant une dizaine d'années, le disciple et le frère spirituel d'Hugues (6). Et l'on ne sait trop ce que Jean de Thoulouse aurait pu répondre à cet argument.

1. Magister Adam, Sancti-Victoris Parisiensis canonicus professus, natione Brito, conversatione humilis et gratus... (Notice de Guillaume de Saint-Lo. Bibl. nat. lat. , 15058, fo 71 et lat 14970, f'' 73). — Les manuscrits de Jean de Thoulouse reproduisent cette assertion (Bibl. nat. lat. 14679, p. 1123 et Bibl. nat. lat. 14375 p. 277 et ss.). — Magister Adam Brito.... (Ancien ms. cité par Jean de Thoulouse Bibl. nat. lat. 14679, p. 1132). — Adam... oriundus ex Brit.xn.nia... (Gallia Chri stiana, t.VII, zo\. d-jo).— Ce grand et dévot serviteur de J.-C. vint de BRETAGNE d'oii il était originaire. (Le P. Simon Gourdan, Les Vies et Maximes saintes, etc. 1. c. V, chap. Lvi). — Enfin on sait qu'un des principau.x ouvrages d'Adam est inti tulé : Summa Britonis.

2. « Ecclesiae nostrae sub Gilduino abbate factus canonicus . » (Bibl. nat. lat. 14375, t. I , p. 277 et ss. )

3. « Circa tempus Richardi Victorini florebat Adam Brito. » (.Ancien ms. cité par Jean de Thoulouse. (Bibl. nat. lat. 14679, p. 1132.) — « Richardi Victorini contemporaneus, sed longe superstes... » (Bibl. nat. lat. 14375, loc. cit.).

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