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Archives nationales, L. 892, n

3. Nous avons reproduit cette souscription dans la 2'"^ édition des Œuvres poétiques d'Adam. (Paris, 1881.)

SI l'on ne considère en notre Adam que le versificateur, on peut dire que son action a principalement porté sur un vers latin bien connu qu'on appelle le « septenarius trochaïque » et qui remonte certainement à une haute antiquité. En voici le type que nous empruntons à Sénèque le tragique: « Vos precor, vulgus siléntum — Vosque ferales Dëos. » Il pouvait se diviser en deux parties, lesquelles étaient aisément réductibles, la première à huit syllabes, la seconde à sept. Le premier de ces hémistiches avait sa pénultième longue (silcntum) ; le second sa pénultième brève (Dcos).

A travers les premiers siècles du moyen âge, ce vers perdit peu à peu la rigueur de sa métrique et se transforma graduellement en un vers uniquement accentué et syllabique et, pour dire le vrai mot, en un vers « rhytmique ». Dans l'hymne de la Dédicace : Urbs beata Jérusalem, qu'on peut attribuer au X^ siècle, la transformation est presque achevée: « Nova veniens de cœlo nuptiali thalamc? — Praeparata ut sponsata copuletur Domine?. » Comme on le voit, l'assonance est venue compléter l'organisme de ce vers dont l'influence a été si profonde.

Faisons un pas de plus.

A la fin du XI^ siècle, au commencement du XII^ la rime, la vraie rime, fut substituée, dans l'antique septenarius, à la consonnance par la dernière voyelle, et l'on obtint alors la belle strophe suivante, qui est composée de deux septenarii dont les deux hémistiches sont rimes :

Ad honorem tuum, Ç,\aisie,

Recelât Eccles/a Prcecursoris et Baptzj/^

Tui natalit/a.

Il advint qu'un versificateur inconnu eut, vers le même temps, l'idée ingénieuse de doubler le premier hémistiche de chaque septenarius, et c'est ainsi qu'on aboutit enfin (car c'est vraiment le point d'arrivée) à cette magnifique strophe de six vers dont rien n'égale la facture :

Her mundus exultavit

Et exultans celebravit

Christi natalitia ;

Heri chorus angelorum

Prosecutus est cœlorum

Regem cum laetitia.

C'est cette strophe qu'un des devanciers d'Adam, si ce n'est Adam lui-même, a fait pénétrer dans les « proses ;>, mais dont notre Victorin mérite à tout le moins d'être appelé le second créateur, tant il y a excellé.

Avant le XII^ siècle, avant Adam, ces € proses » ou « séquences » étaient simplement composées d'une série plus ou moins développée de phrases ou de clausulœ^ accouplées deux par deux et presque uniquement assujetties aux lois du syllabisme.

Adam a changé tout cela, et il a victorieusement introduit dans les proses le superbe Heri ntundus avec vingt autres rythmes de différentes mesures, qu'il a merveilleusement groupés ou entrelacés dans le tissu si original de chacun de ses chefs-d'œuvre (').

Voilà donc une nouvelle versification ; mais voilà aussi la liturgie renouvelée en l'une de ses parties les plus importantes: car, non seulement les proses, mais les hymnes même furent bientôt conçues et exécutées dans ce nouveau système.

Il faut ici nous représenter Adam élaborant ces nouvelles proses dans sa cellule, les soumettant au jugement d'Hugues et de Richard, puis réunissant le chœur de l'abbaye à l'occasion de quelque grande fête et lui faisant exécuter sur une musique nouvelle la dernière prose qu'il avait composée {f). Chaque jour quelque ancienne séquence disparaissait devant ces nouveautés.Les proses d'Adam ne restèrent pas longtemps

1. Pour plus de développement nous renvoyons le lecteur à nos Épopées françaises, (2me édition, t. I, p. 287, 288) et à notre Histoire des proses avant le XI 1^ siècle. Dès 1855, dans notre thèse à l'Ecole des Chartes, nous avions exposé notre système sur l'origine métrique des rythmes latins du moyen âge.

2. Chacune de ces proses devait coûter un grand travail à Adam. Non seulement, pour en composer les paroles qui résumaient tout le symbolisme d'une fête ou toute l'histoire de la vie d'un saint, il devait consulter les recueils de vies de saints et de miracles qui existent encore en si grand nombre dans nos bibliothèques, mais il faut encore se rappeler que, selon toute probabilité, il composait aussi la musique de ces pièces liturgiques. Dès lors, que de peines, que de soins divers ! Mettre d'accord la mélodie avec les paroles, les paroles avec la mélodie, faire essayer par le chœur de l'abbaye chacune de ces nouvelles compositions, les faire répéter à l'orgue, ce n'était pas l'affaire d'un jour ni d'une semaine pour chaque séquence. Et .Adam en a dû composer plus de cent.

UN POÈTE AU XIl^ SIÈCLE. 207

captives dans le cloître de Saint-Victor. Les fidèles qui fréquentaient rc\L,^iisc abbatiale firent partout l'éloge de ces riches mélodies, de ces paroles sublimes que plusieurs d'entre eux comprenaient encore. L'Église de Paris s'émut de cette admiration générale ; elle vint les écouter, elle les adopta presque toutes ; le missel de Paris en fut même plus rempli que celui de Saint- Victor. Les diocèses voisins suivirent l'exemple d'une église qui avait déjà une grande autorité dans la chrétienté. On pourrait suivre facilement la marche victorieuse de l'œuvre d'Adam à travers toutes les églises de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne.

ON a conservé, sur quelques-unes de ces proses, des détails qui trouveront ici leur place naturelle. Quand Hugues s'était décidé, après un long voyage, à entrer à l'abbaye de Saint-Victor, il avait apporté un riche trésor à ses nouveaux frères en échange de leur hospitalité. C'était le pied droit du saint patron de l'abbaye dont les Victorins de Marseille s'étaient dessaisis en sa faveur. Les religieux de Paris reçurent avec des transports de joie ces reliques tant désirées. Une telle joie, que des chrétiens seuls peuvent comprendre, dut inspirer Adam, et il composa à ce sujet, à une époque qu'il est malaisé de déterminer, une de ses plus belles séquences, celle qui débute ainsi : Ex radice caritatis {^).

Il s'était fait à Paris, particulièrement dans son cloître, une telle réputation de science liturgique qu'on ne voulait s'adresser qu'à lui pour la composition de nouveaux offices. C'est à lui que les Victorins demandèrent,en l'honneur de leur patron, la prose Ecce dies triumphalis qu'ils chantaient encore du temps de Jean de Thoulouse (2).

Mais le Missel ne fut pas le seul livre liturgique qu'Adam

1. «De tamoptato reliquiarum munere sacris lyram digitis increpuit [Adam]hocque inter cetera personuit : Ex radice caritatis, etc. » (Bibl. nat. lat, 14375, p. 138, dans \ Appendice.) Cf. nos Œuvres poétiques d' Adam de Saint-Victor, 2eéd. p. 108.

2. « Ex quibus noster Adam prompsit argumentum in sequentiis seuprosis, ut vocant, anno 1622, si unam excipias, apud nos obsoletis. Easdem placuit exscribere, tum quod ante centum annos spirarent lucem, tum quod, una velut in tabula, universorum ejus cruciatuum explicationem totam habes. Prima quidem quam quotannis in ejus solemniis usurpamus : Ecce dies triumphalis.... » Les deux autres sont Exultet Eccksia eiMartyris Fic/^r/j /««</«. Leur authenticité nous paraît plus que douteuse.

dut enrichir de ses pieuses compositions. Le Bréviaire reçut aussi quelque embellissement de ses travaux. A Saint-Victor de Marseille, on suivait le rite monastique et l'on célébrait, pour la fête du saint patron, l'office du Commun des martyrs. A Saint- Victor de Paris, on voulut avoir un office propre, et, dès le XI I*^ siècle, les anciens bréviaires et antiphonaires Victorins démontrent qu'on n'avait pas perdu de temps pour le composer. Toute la tradition de l'abbaye attribue cet office à Adam aussi bien que celui de saint Augustin qui était le second patron de l'Ordre et dont les chanoines suivaient la règle (0-On ^ pu voir par les hymnes que nous avons publiées, que ces offices ne sont pas indignes du génie de notre poète. Le 4 septembre de l'année 1169 (2), l'Abbaye royale eut un jour de fête. Les religieux célébraient au choeur l'octave de saint Augustin, quand ils reçurent la visite d'un prélat étranger, célèbre déjà dans tout le monde chrétien, par sa conversion, par sa sainteté, par ses malheurs. C'était Thomas Becket qui se trouvait alors à Paris et qui avait voulu connaître ce monastère illustre qui passait pour une pépinière d'éminents docteurs. Il y était particulièrement attiré par la renommée de Richard,qui continuait dans l'école les traditions de son prédécesseur Hugues. L'archevêque de Cantorbéry fut conduit dans la salle du chapitre, et on l'invita à prendre la parole, afin d'édifier les religieux qui s'empressaient autour de lui, avides de son éloquence autant qu'indignés de son exil. Thomas acquiesça à leur désir. Il prit pour texte de son discours : In pacefactus est locusejus. Sans doute il fut pathétique et plein de larmes, ce discours où l'orateur était sans cesse amené par son sujet et par son cœur à une comparaison douloureuse entre la paix de ce monastère et les agitations de son pays, entre les études tranquilles de ces religieux et les luttes acharnées qui devaient, d'après ses pressentiments, se terminer par le martyre. Après ce sermon, Thomas voulut s'entretenir avec Richard, et ils eurent ensemble, sur les plus hautes matières de la théologie, un dialogue dont les Victorins

1. « Valde probabiliter cxistinio ipsum eumdera sanctuni patrem Adamum authorem extitisse officii divini recitari et decantari soliti in festo sancti Victoris, niartyris, patroni nostri, et sancti Augustini episcopi ac ecclesiae doctoris, legislatoris nostri. » (Bibl. nat. lat. 14375, p. 277).

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