V. — L'époque gothique
("^'EST le XI 11^ siècle qui a le plus vivement attiré les ^ regards et le plus aisément conquis l'enthousiasme des érudits contemporains ; c'est à lui qu'on a voulu rapporter tout l'honneur de cette réconciliation encore toute récente de l'esprit français avec le moyen âge mieux connu. Il ne faut pas s'en étonner : c'est certainement l'heure la plus éclatante, la plus radieuse d'une époque si longtemps laissée dans les ténèbres : tant de lumière devait un jour triompher des aveuglements les plus opiniâtres.
Au sommet de ce siècle se tient saint Louis, qui mérite en vérité de lui donner son nom: saint Louis, type incomparable de justice et de grandeur, de courage et de sainteté, modèle des rois chrétiens, arbitre de l'Europe, politique habile parce qu'il n'eut d'autre politique que l'honneur et la bonne foi, soldat de l'Église, confesseur et martyr. Sur d'autres trônes brillent alors d'aussi lumineuses vertus ; il y a un saint Ferdinand en Espagne, une sainte Elisabeth en Allemagne. Les Papes de ce temps ont une taille de géants : Innocent III est véritablement le roi du monde chrétien, et le centenaire Grégoire IX résiste avec des ardeurs juvéniles aux envahissements de Frédéric II. Cependant, on entend partout le bruit délicieux des Universités qui parlent le langage de la science chrétienne ; les écoles s'ouvrent partout ; l'ignorance s'enfuit, mais à pas encore lents. Les ouvriers et les marchands, dans un mouvement qui remonte à deux cents ans, s'organisent partout en corporations auxquelles il faut accorder de larges libertés. De grandes bibliothèques se forment de toutes parts ; les copistes ont de la besogne, grâce à Dieu, et reproduisent allègrement les chefs-d'œuvre antiques ou chrétiens. La passion de la science, et de la science encyclopédique, dévore tous les bons esprits qui deviennent de plus en plus nombreux. L'humanité sainte et savante se divise alors en deux grands groupes qui ne doivent plus jamais se réunir, se fondre entièrement. D'une part, sont les esprits mathématiques, exacts, lucides, qui ne veulent que de la vérité déduite par d'invincibles raisonnements, par de savantes et irréfutables
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déductions ; à leur tête brille la robe blanche de saint Thomas,et l'ordrede Saint-Donminique marche aux premiers rangs de ce bataillon glorieux qui trouve dans Aristote non pas un appui nécessaire, mais un allié précieux. D'un autre côté sont les esprits ardents, contemplatifs, aimants, qui lèvent leurs regards vers le ciel pour y trouver Dieu dans l'amour, dans l'extase, dans la vue face-à-face ; à leur tête est la robe grise de saint Bonaventure, et l'ordre de Saint-François semble former le noyau de cette autre école qui n'est pas sans avoir quelque lien avec l'école platonicienne. L'art, cependant, continue sa marche en avant. Grâce au système de l'arcboutant, qui, découvert au XI I^ siècle, est d'un emploi universel au siècle suivant, les cathédrales peuvent atteindre le ciel ; au lieu de la pénible ornementation des Romans, on voit l'imitation exacte de la nature triompher dans tous les édifices gothiques, et les feuillages de la vigne ou du lierre remplacer les acanthes défigurés. Beauvais, Paris, Amiens, Le Mans, Strasbourg bâtissent leurs sublimes basiliques. La sculpture, qui est véritablement notre art national, taille l'admirable portail de Saint-Etienne à Notre-Dame de Paris, et les belles statues en grès rouge de Strasbourg. La peinture, avec Cimabué, se sépare de Byzance, et, avec Giotto, va s'en affranchir tout à fait ; les manuscrits s'ornent de miniatures encore grossières, mais qui le sont de moins en moins. La musique trouve un jour le Dies irœ, et un autre jour le Stabat. Les poètes n'abdiquent pas : les troubadours et les trouvères chantent toujours, les uns au midi, les autres au nord de la France ; mais c'est de l'Italie que va venir la grande lumière. Saint François d'Assise donne le ton : « L'amour m'a mis dans le feu, s'écrie-t-il, l'amour m'a mis dans le feu de l'amour ; » l'école franciscaine imite, sans les égaler, les accents de celui qui arrêtait la fureur des loups et faisait des sermons aux petits oiseaux. Enfin, Dante va naître, Dante qui, par ce seul début d'un de ses petits poèmes : « Morte villana, di pietà nemica, — Di dolor madré antica, » montre la force nouvelle du véritable style, fait sentir la valeur d'un mot mis à sa place et ouvre l'ère littéraire des temps modernes. Rien, rien n'a manqué au XIII^ siècle: il a possédé l'épanouissement de la politique chrétienne ; il a vu
de grands papes donner la main à de grands rois ; il a connu la beauté encore toute nouvelle des associations ouvrières ; il a eu tout à. la fois le géant de la déduction, saint Thomas, et le géant de la contemplation, saint Bonaventure ; il a vu tomber les roses miraculeuses de la robe de sainte Elisabeth, qui embrassait les lépreux ; il a cueilli les fleurs de la vraie poésie sur les lèvres du Bienheureux d'Assise ; il a fait entrer de fortes et pieuses générations dans la nef de cent cathédrales nouvelles, resplendissantes d'or et de vitraux. Quel siècle, quel siècle du moyen âge lui pourrait être légitimement comparé ?
Voilà ce que disent les admirateurs du temps de saint Louis, et volontiers ma voix leur fait écho. Toutefois, et pour ne parler aujourd'hui que de notre littérature nationale, je pense qu'il y aurait peut-être quelque exagération à aller plus loin dans la voie de ces éloges, et, pour dire nettement toute ma pensée, je me persuade que le XH*^ siècle est, parmi nous, véritablement supérieur au XII I^. Mais il convient de développer cette pensée, qui, d'ailleurs, commence à devenir celle de la plupart des historiens et des critiques...
Je consens donc à voir dans l'admirable règne de saint Louis le sommet incontesté de la politique chrétienne, mais à la condition toutefois de remarquer qu'un de ses contemporains s'appelait Frédéric II ; que déjà le roi de France lui-même, ce roi si catholique, était entouré de légistes païens, et que son propre petit-fils, quinze ans après sa mort, en plein XI Ile siècle, fut l'un des souverains les plus césariens, les plus absolutistes, les plus ennemis de l'Église et de la vraie liberté. Personne n'admire plus que moi le génie universel d'un Innocent III et la fermeté sublime d'un Grégoire IX: personne ne reconnaît plus volontiers leur évidente influence sur les hommes et sur les choses de leur temps ; mais j'ai le droit de faire observer que, dès la fin de ce même siècle, la Papauté allait être méconnue, outragée, déshonorée par un roi de France dans la personne d'un Pape indignement calomnié. Certes, je tombe à genoux devant l'autel radieux des basiliques de ce temps-là, l'œil inondé de lumière, l'âme inondée d'amour ; mais je dois me rappeler que c'est au X 1 1^ siècle qu'appartient, de l'aveu de tous les archéologues, l'honneur
d'avoir invente le gothique et de lui avoir donné ses premiers et peut-être ses meilleurs développements. Enfin, c'est surtout au XII^ siècle qu'a commencé le grand mouv^ement des Universités : saint Bonaventure, après tout, procède de saint Anselme, et l'école dominicaine n'aurait pas fait ces nobles et rapides progrès sans l'essor qu'avaient imprimé aux esprits saint Bernard d'une part, et, de l'autre, l'école encyclopédique de Saint- Victor de Paris. Voilà ce que la vérité me contraint d'avouer. L'Église, d'ailleurs, ne peut rien perdre à ce que l'on transporte ainsi d'un siècle sur un autre une gloire qui, de toute manière, lui appartient entièrement.
Quant à la littérature de la France, nous croyons que le doute n'est plus permis sur la véritable et profonde supériorité du XI le siècle.
La poésie épique, tout d'abord, ne jette plus au XI 11^ siècle que de pauvres lueurs. Elle était jadis sauvage, farouche, spontanée, primitive, et, pour tout dire en un mot, naturelle : elle est désormais travaillée, alambiquée, fausse, prétentieuse, et, pour tout dire en un mot, artificielle. Les trouvères ne se livrent plus guère à une inspiration vraiment originale : gens habiles, et désireux surtout d'enfler leur bourse, ils se contentent généralement de délayer en dix mille vers ce que leurs prédécesseurs ont décrit en deux mille ; leurs longs poèmes, d'ailleurs, vont bientôt être lus au lieu d'être chantés. Victorieux dès la seconde moitié du siècle précédent, les Romans de la Table-Ronde et les poèmes d'aventures sont ceux qui, partout, ont le plus de vogue ; la femme y tient beaucoup, et même trop de place ; les âmes sont amollies et efféminées par la lecture de ces petits vers où l'invraisemblable triomphe. Les chansons d'amour et les fableaux pullulent : mauvaise herbe et qu'il eût fallu énergiquement arracher. Les fableaux, imités de l'antiquité païenne et qui seront à leur tour imités par La Fontaine, sont particulièrement méprisables : c'est l'esprit gaulois dans sa fleur ; c'est spirituel, bien dit, grossier, charmant, mais surtout païen et plus que païen. Comme d'ailleurs il est impossible que le sens abject soit honoré dans une nation sans que tout aussitôt elle perde le sens de la foi, il est arrivé que nos pères sont devenus incroyants dans le même temps qu'ils
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devenaient moins purs. Nous possédons une œuvre où ces deux viletiies de l'incrédulitc railleuse et de la liberté gauloise se sont rencontrées et fondues : c'est ce Roman de Renart, dont nous avons parlé ; c'est cette œuvre pour laquelle on n'a pas assez de <i ces haines vigoureuses que doit donner le vice aux âmes vertueuses. » Le Roman de Renart, c'est Voltaire montrant au XI 11^ siècle la grimace de son sourire, c'est le triomphe anticipé de Voltaire. Cependant, avec toutes ces tendances, il ne faut pas s'étonner si notre esprit littéraire perd un peu de sa netteté première, de son bon sens, de sa lucidité. Nous arrivons à cette longue, obscure et ennuyeuse composition qui a usurpé un succès si étrange pendant tous les siècles du moyen âge ; nous arrivons à ce Roman de la Rose, si scandaleusement surfait et que Gerson fut plus tard obligé de combattre avec la vigueur d'une belle âme noblement indignée. Nous voilà dans l'allégorie, dans le raffiné, dans l'allusion, dans les ténèbres : Dieu nous en fasse sortir au plus vite !
Un seul genre poétique prend véritablement quelque développement au XI II*^ siècle : c'est le théâtre. Encore est-ce au prix de certains sacrifices qu'un chrétien peut difficilement accepter. Le Drame, qui jusque-là était resté dévotement dans l'Église, en sort enfin ; la langue française y avait pénétré, elle s'y installe et en chasse le latin ; les anciens Mystères qui étaient consacrés les uns à la Nativité, les autres à la Passion, les autres enfin à la Résurrection du Christ, tendent à se rapprocher et à se fondre entièrement les uns avec les autres. Ce travail est long, il est remarquable. Attendez, attendez quelque cent ou deux cents ans, et vous verrez ce qu'il a produit. Il a produit ce grand, ce prodigieux, cet immense Drame qu'on appelle la Passion de Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui contient en réalité tous les anciens Mystères liturgiques harmonieusement condensés, qui commence à la création du monde et s'achève au jugement dernier. On le joue, non plus dans les cathédrales qui n'en pourraient aisément subir toutes les libertés, mais sur les échafauds élevé« devant les églises ou à la porte des villes. La scène est divisée en plusieurs étages, et chaque étage en plusieurs compartiments: en haut est le Père éternel avec ses anges ; en bas, Satan
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rampe avec ses démons. C'est le monde en abrégé ; l'auditoire est une ville tout entière. Pourquoi faut-il que le style de ces Passions ne soit pas à la hauteur de leur pensée ? C'est le reproche qu'on peut adresser à presque toutes les œuvres du XII I« siècle et des siècles suivants. Il ne doit pas nous empêcher de rendre justice à une littérature si profondément originale et d'où est sorti le théâtre de Shakespeare.
Tous les autres ^^«/rj-, du reste, tombent aux XI V^ et XV^ siècles, dans une décadence de plus en plus difficile à guérir. Le mouvement lyrique aboutit aux couplets d'Eustache Deschamps et aux jolis, aux trop jolis vers de Charles d'Orléans.
Le mouvement épique s'arrête court après Philippe le Bel, et c'est alors qu'on assiste au triste spectacle de nos vieilles épopées mises en méchante prose parles plus pédants, les plus médiocres et les plus avides de tous écrivains. Oui, on disloque ces vieux vers, on étouffe ces rimes, on délaie ces poèmes qui étaient eux-mêmes extraordinairement délayés. On y jette de la mythologie (et quelle mythologie !), du sentiment, des amourettes, de la politique, de la scolastique, de la science : on en fait enfin quelque chose de si plat, de si souverainement ennuyeux, qu'on parvient à endormir et à dégoûter de ces fictions l'Europe tout entière, qui les avait empruntées à la France. Et quand la Renaissance arrivera, elle aura seulement sous les yeux ces ridicules romans en prose, ces Aîille et Amys, ces Meurvin, ces Mabrian, où elle s'imaginera voir toute la poésie épique de l'ancienne France, et pour lesquels elle se prendra d'une haine irréconciliable. Il faut pardonner à Ronsard d'avoir tant méprisé la littérature poétique du moyen âge: il ne la connaissait pas. Il ne lui fut donné que de lire Huon de Bordeaux ou Galien restoré.
L'Histoire ne fut pas entraînée dans le même abîme de ridicule. Sans doute elle ne se maintint pas à la hauteur où l'avait placée le grand Villehardouin ; mais elle fut simple, anccdotique, naturelle, naïve, vivante avec Joinville ; brillante, chevaleresque, aventureuse, narrative, guerrière, charmante avec Froissart ; politique, matoise, fine et profonde avec Comynes. Il eût fallu que ce beau mouvement fût continué ; mais la
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Renaissance et les guerres de religion le suspendirent pour un siècle. Aux Histoires du moyen âge succédèrent les Mémoires du XVI'-" siècle. Avons-nous gagné au change ?
Nous n'avons ici à faire halte que devant Villehardouin et Joinville, que nous prendrons pour types des deux époques romane et gothique, opposées l'une à l'autre...
Ce sera l'étonnement de l'équitable postérité que nous ayons, à l'aurore de notre histoire nationale, possédé de tels historiens, et que nous ayons mis, durant trois siècles, tant d'ingratitude à les oublier. Je ne pense pas qu'aucune nation ait jamais été ingrate à ce point, et c'est un des crimes de la Renaissance. Les Renaissants, en réalité, ont été de grands révolutionnaires. Le caractère propre du révolutionnaire est de faire table rase de tout ce qui l'a précédé. C'est ainsi que Ronsard a biffé le moyen âge ; Malherbe, Ronsard ; Descartes, saint Thomas et dix siècles de philosophie religieuse. « Le monde, se sont dit tous ces orgueilleux, le monde commence avec nous, et il faut tout faire à nouveau. A l'œuvre ! » C'est ainsi qu'en France on dédaigne depuis trois cents ans tous ses devanciers. On eût bien fait rire Boileau, si on lui avait parlé d'un certain Villehardouin et si l'on avait eu la témérité de comparer cet inconnu à Hérodote. Fi donc! Un Français valoir un Grec! Et l'empereur Baudouin être aussi intéressant que Crésus ! A d'autres. Il était axiomatique qu'avant Villon (pourquoi Villon ?) la littérature française = zéro.
Ceux qui méprisent le XIX* siècle doivent souvent se trouver dans l'embarras. Ils ne peuvent, en définitive, lui refuser certaines grandeurs que les autres siècles n'ont pas connues. C'est nous, gens de ce temps trop méprisé, qui avons été pieusement recueillir les reliques littéraires des siècles chrétiens : c'est nous qui les avons rendues à la lumière et à la gloire ; c'est nous qui avons réparé les dédains de Boileau et de Voltaire. Je me souviens en ce moment de ce passage incomparable du Prologue de la loi salique où il est dit de nos pères les Franks : « C'est cette nation qui, forte et courageuse comme elle était, a rejeté vigoureusement de sa tête le joug odieux des Romains, et qui, après avoir reçu le saint baptême a recueilli les corps des martyrs
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que les Romains av^aient consumés par la flamme et tranchés par le fer. Et elle les a enchâssés dans l'or et dans les pierres précieuses. » C'est exactement ce que notre siècle a fait pour les poètes et les historiens du moyen âge.
Il faudrait pourtant lui en tenir compte.
Si cette réhabilitation était nécessaire, c'était certes pour notre vieux Villehardouin. On n'a jamais été si fièrement Français, ni si fièrement chrétien que l'historien de la quatrième croisade. Je suis de ceux qui espèrent qu'un tel livre fera un jour partie de l'enseignement classique, d'où la routine sera chassée. Villehardouin est classique ; il l'est bien davantage que Joinville. Sa simplicité héroïque est un premier titre à notre admiration. Il ne connaît pas ce virus qui empoisonne notre littérature, l'épithète. On n'a jamais moins chevillé. C'est là de la littérature spontanée au premier chef, et l'on ne se figure pas le vieux baron « vingt fois sur le métier remettant son ouvrage ». Il raconte ce qu'il a vu, comme un vieux colonel raconterait aujourd'hui Leipsick et Waterloo ; comme Marbot en ses Mémoires. Il le raconte avec animation, et même avec chaleur, mais .sans jamais cesser d'être simple, et le scribe qui écrit sous sa dictée reproduit très exactement ces narrations militaires d'où tout boursouflage est banni. Puis, il ne fait pas de commentaires, ou il en fait le moins possible. S'il se laisse aller çà et là à la philosophie de l'histoire, c'est bien sans le savoir, et c'est rond. Il tient par-dessus tout à l'exactitude, et il faut croire qu'il avait une mémoire excellente, tant son récit contient de détails minutieux et précis. Il va jusqu'à reproduire certains discours qui véritablement sont très fiers et très beaux. Il m'est arrivé à moi-même, il y a quelques années, de composer avec ces discours de Villehardouin une sorte de Coficiones {ra.n(^Si\s et chrétien. J'affirme qu'il valait peut-être l'autre, et qu'il n'est pas de nature à produire toute une race, toute une pullulation de petits Brutus. Ce serait le Conciones du respect, et on y apprendrait (chose qiii n'est pas toujours inutile) à aimer Dieu et la France. D'ailleurs, le vieil annaliste cherche, dans ces discours même, à reproduire exactement ce qu'il a entendu. Il ne faut pas voir en lui un artiste en parole, fabricant de belles oraisons factices, comme ce
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Tite-Lîve auquel il ressemble si peu. Ses discours, ô bonheur ! ont rarement plus de dix lignes, et ne renferment pas un mot de trop. L'argumentation est serrée : pas de phrases, pas de fleurs.
Le seul reproche que l'on pourrait adresser à Villehardouin, c'est de n'avoir pas ce certain côté joyeux de l'esprit français, que Joinville représente si bien. Ce grand baron féodal ne sourit guère sous son heaume. Il n'est pas empesé, il n'est pas froid : il est sévère. On sent avec bonheur toutes les énergies de la franchise au fond de cette belle âme : il est surtout sincère, et, n'ayant pas beaucoup ri dans sa vie, ne rit pas beaucoup dans son livre. Il raconte, d'ailleurs, une des plus étonnantes choses qui se soient accomplies sous le soleil, et n'a pas souvent l'occasion d'être léger. Son siècle avait encore un peu de roideur, qui se comprend. Et, quand je dis son siècle, c'est du XI I^ que je parle : car Villehardouin, malgré la date de sa mort, appartient bien au XII^ siècle, comme Joinville au XI 11^. Nous avons cette heureuse fortune de posséder, pour quatre siècles de notre histoire, quatre historiens typiques : Villehardouin, Joinville, Froissart, Comynes. Où est la nation qui nous montrera de tels chroniqueurs ?
Au moment où Joinville écrivait, la féodalité était disloquée ; elle était, si vous l'aimez mieux, coupée en tronçons qui cherchaient à se rejoindre ; qui, sous Louis X, s'agitaient déjà et allaient, sous les Valois, retrouver un semblant d'unité. Le siècle de Joinville est un siècle délicat, élégant, j'allais presque dire raffiné. Il ne faut jamais oublier, en lisant Joinville, qu'il fut contemporain des auteurs de ce Roman de la Rose, de cette œuvre quintessenciée et malsaine. Il ne leur ressemble en aucune façon ; mais c'est un bonhomme, et un bonhomme qui a déjà dans l'âme quelques petits côtés prosaïques, et, faut-il le dire, bourgeois. Esprit charmant, cœur ouvert, il a presque toujours aux lèvres un bon et franc sourire qui fait plaisir à voir. Il est mille fois plus fin que Villehardouin et se meut plus prestement ; son esprit est plus léger, comme son armure moins lourde. Il raconte un peu plus pour le plaisir de raconter. Il va de çà de là ; il s'interrompt pour narrer un épisode ; il ouvre de longues parenthèses; il les oublie et s'endort parfois comme le
bon Homère. Il a de la naïveté, mais ce n'est plus une naïveté héroïque. On l'aime davantage, on le relit plus volontiers, et sa lecture ne porte jamais à la tête. L'héroïsme vous tient essoufflé, vous fatigue, vous épuise : Joinville n'a pas ces inconvénients, et jamais on ne s'est plaint d'une fatigue en le quittant. Je ne pense pas qu'il ait eu le regard aussi pénétrant ni l'âme aussi ferme que Villehardouin. C'est une fine intelligence plutôt qu'une intelligence élevée. Villehardouin eût vu dans l'âme de saint Louis certaines choses qui ont échappé à Joinville, et il serait injuste de juger le grand Roi d'après ce seul annaliste, si aimable qu'il puisse être. Entre ces deux historiens, il y a moralement l'intervalle de deux siècles.
La langue, dans leurs deux œuvres, offre les mêmes contrastes que leur esprit et leur style. Je n'hésite pas à proclamer que la langue de V^illehardouin est vingt fois plus parfaite. Sa perfection consiste dans son unité. A l'époque où il écrit, on n'a pas encore remis véritablement notre langue sur le chantier ; on n'a pas encore commencé cette seconde formation, cette formation savante qui va nous donner tant de mots nouveaux et médiocres à côté de nos antiques vocables spontanément formés. Déjà, dans Joinville, on sent cette mosaïque un peu criarde, et quelques nouveau.x matériaux y font tache sur les anciens. La langue de Joinville est plus abondante, elle est moins riche que celle de Villehardouin. Le français, avec Joinville, entre déjà dans la période de sa décadence : Villehardouin, tout au contraire, en représente la meilleure époque. Il est plusieurs fois classique
Il nous reste à parler des philosophes et des penseurs. Le XIII*^ siècle fut le temps de leur gloire ; car c'est un siècle essentiellement théologique, et nous avons essayé de parler plus haut, avec équité, de saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure et des deux Écoles qu'ils avaient fondées. Aucun génie n'a jamais paru que l'on puisse mettre au-dessus de saint Thomas ; aucun génie n'a jamais été plus influent et n'a entraîné plus de siècles dans son orbite. Il a tout embrassé, tout étreint dans les bras de son génie. Il a tout vu, et c'est l'esprit le plus catholique, c'est-à-dire le plus universel qui ait peut-être jamais brillé, dans le ciel de l'Église. Son raisonnement est serré, et nul ne peut lui échapper. Il met
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le genou sur la poitrine de tous les adversaires de la Vérité, et c'est un poids invincible qui les étouffe. Son argumentation impitoyable se déroule ; il marche, vainqueur, de syllogisme en syllogisme, de déduction en déduction, de corollaire en corollaire. Ce n'est pas un philosophe, c'est un mathématicien. Il ne parle que pour prouver, et il ne cesse de prouver. Or, c'est précisément ce caractère de son génie qui, peut-être, a donné à saint Thomas, et, en particulier, à sa Somme Tliéoîogique une influence malheureuse sur la Littérature, sur l'Art. Ce grand homme a dédaigné la forme. Il n'a vu dans la beauté artistique qu'un ornement inutile de la théologie. Grâce à l'élévation et à la vigueur de son intelligence, il y a de belles et grandes lueurs littéraires dans sa Somme aux Gentils et dans tous ses ouvrages autres que la Somme théologique ; mais par malheur, ses élèves ont exagéré le seul et inévitable défaut de ce dernier ouvrage : ils ont donné à la théologie un aspect de plus en plus scientifique, de moins en moins littéraire. Ils en ont fait une suite de théorèmes. Ils ont consommé enfin le divorce entre la Théologie et l'Art, et ce divorce a été un malheur. Lorsque sont arrivés les esprits trop libres de la Renaissance, ils ont été prévenus contre des doctrines qui étaient enveloppées d'un style si rugueux, si sec, si plein de formules. Méprisant la forme, ils ont méprisé le fond, et n'ont pas compris tous les trésors qui étaient renfermés dans ces livres dont la seule enveloppe était à dédaigner. C'est peut-être là qu'il faut chercher le secret de cette ingratitude dont la scolastique a trop longtemps été l'objet.
Par bonheur, l'école franciscaine n'a pas voulu suivre le même chemin. Saint Bonaventure et son école ont trouvé une forme, un style plus dignes de leurs contemplations et de leurs extases. C'est une heureuse fortune qui arrive à toutes les écoles où l'influence des idées platoniciennes se fait quelque peu sentir. Les grands mystiques du moyen âge, qui d'ailleurs n'avaient pas besoin de Platon pour s'élever à Jésus-Christ, sont nés souvent de l'inspiration franciscaine. Toutefois, le beau latin chrétien se décompose de plus en plus entre leurs mains, et la langue de saint Bonaventure est déjà loin d'être aussi précise, aussi claire que celle de saint Bernard. Elle est flasque et trop systématiquement bourrée
d'antithèses qu'on rime trop souvent pour les accentuer davantage. Mais le jour vint où un génie inconnu ('), s'clevant au-dessus de tous ces petits accidents de langage, résuma en un livre incomparable tous les livres mystiques qui avaient été écrits avant lui. Il leur donna leur forme définitive et les abrégea si parfaitement, si substantiellement, qu'on n'a presque fait que le répéter, alors même que l'on s'est imaginé être original ou citer d'autres écrits. Qui a lu ce livre a lu tous les bons livres du moyen âge. La langue en est imparfaite peut-être ; mais la pensée en est si juste et si condensée, qu'on n'a pas le temps de penser à la langue. I.e fond n'a jamais si bien emporté la forme avec lui. L'auteur connaît si profondément l'Évangile et les Pères, qu'il semble les citer toujours. Il est si chrétien, qu'on ne saurait signaler, en dehors de l'Ecriture, une œuvre qui le soit plus complètement. Chacune de ses phrases contient une vérité si nettement exprimée qu'on en pourrait faire autant de proverbes ayant cours dans tout l'univers catholique.
Ce grand philosophe n'a oublié qu'une chose : c'est de signer son livre. C'est précisément ce que les autres philosophes n'ont jamais oublié.
Et c'est pourquoi nous ne savons pas s'il faut faire honneur de X Imitation de Jcsus-CJirist à la littérature de la Erance. Mais nous serons très fier et tout à fait joyeux le jour où l'on démontrera mathématiquement qu'un Français est l'auteur de ce livre, qui résume tout le moyen âge et vaut mieux que toute la Renaissance.