‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 110 sur 161 · VII, col · texte numérisé non relu

VII, col

2l6 UN POÈTE AU XII^ SIÈCLE.

Nous pensons que la date la plus probable de cette mort est l'année 1 192 (').

Adam mourut plein d'années, et, quelle que soit l'époque précise de sa fin, il mourut comme il avait vécu, dans la contemplation, dans l'amour des choses divines. On peut dire de lui ce qu'il a dit de saint Etienne : « Il s'est endormi dans le « Seigneur Jésus, celui qui avait toujours obéi à Jésus, et il « vit maintenant pour toujours avec le Christ » :

In Christo sic obdormivit

Qui Christo sic obedivit

Et cum Christo semper vivit.

On l'enterra sous le cloître de Saint-Victor. Sa tombe, ornée de clous de cuivre, était en face de la salle capitulaire (2). Les chanoines réguliers ne pouvaient pas, en se rendant au chapitre, ne pas voir cette tombe où reposait le modèle de toutes les vertus monastiques: c'était pour eux une constante leçon. Ils y pouvaient lire en même temps la belle épitaphe dont nous parlerons tout à l'heure et qui commence ainsi : « Haeres peccati, natuVa filius irae, etc. » Cette épitaphe ne leur suffit pas. Les Victorins crurent rendre un digne hommage à la mémoire du grand poète, en lui dédiant encore ces méchants vers (3):

1. On lit dans le Née ro/oge de Sa.int -Victor (anc. ms. de Saint- Victor, 1049) : « VIII idus Julii obiit magister Adam Brito, sacerdos, canonicus noster professus, 1192. » Jean de Thoulouse, qui renvoie à ce Nécrologe, place à l'année 1192 toute sa notice sur Adam ; Félibien et Lobineau sont du même avis, et les Annales de Saint- Victor citent encore d'autres autorités à l'appui de leur opinion : « Georgius Ensengrein a Carolo Schuticingio, doctore theologo et professore^Coloniensi, in Bibliotheca ecclesiasticaQoXomTR Agrippinœ excussa, anno 1599, t. I, p. 2, c. 6 et 7, testis fidelis productus, refert Adamum de Sancto Victore, praeclarum prosarum seu sequentiarum modulatorem, hoc anno 1192 diem clausisse. » (Bibl. nat. lat. 14679, p. ii27etss. — Nous n'hésiterions pas devant de si graves autorités, si les éditeurs des Antiquités de Saint-Victor n'avaient pas hésité avant nous; si, après avoir donné l'année 1177 comme la plus probable, ils n'en étaient pas venus à dire : « Praefixus exstincti patris Adami non constat annus. » (Bibl. nat. lat. 14375, loc. cit.)

2. « Sepultus est in claustro Sancti Victoris, subquadam tumba clavata ante ostium capituli. » (Ancien manuscrit cité par Jean de Thoulouse, sans autre indication, Bibl. nat. lat. 14679, p. 1132). — « In claustro ecclesias nostras, ad limen ostii capitularis dispositum, sub tumba clavis cupreis distincta, ad parietem capituli occidentali plagœ respondentem, légère habes decem versus... » fibid., loc. cit.) — « Sepultus quiescit ad limen capituli sub tumba clavis distincta cupreis, ad cujus vestigia légère habes quatuordecim versus... »(Bibl. nat. lat. 14375, loc, cit.).

3. « Majores etiam nostri ejus manibus aliud praeterea epitaphium dicaverunt : Nominis et pœnae, etc. »(Bibl. nat. lat. x^yj^Joc. cit.).

Nominis et pœnee primi patris hic situs havres

Terra fit, a terrie nomine nomen habens. Ne mireris, homo, quod Adam sub humo cinerescit

Cui cognomen humus materiamque dédit.

In vita reliquis illuxit, quoduce verum Dicat Adam quam sit fallax opulentia rerum. Quem fovit virtus, cui favit gloria mundi, Ecce sub externi cinerescit cespite fundi !

Enfin, Guillaume de Saint-Lô, ce même abbé de Saint- Victor à qui nous devons (selon Jean de Thoulouse) une Notice sur Adam d'un style alambiqué et prétentieux, tint à prouver j (suivant le même érudit) qu'il savait écrire en vers aussi mal [ qu'en prose, et le prouva en effet, dans le huîtain suivant, i consacré à la triple gloire d'Hugues, de Richard et d'Adam et dont ces grands esprits se seraient bien passés (ï) :

Sunt ibi doctores theoprimi Parisienses.

Principiatores studii, radiant velut enses,

Fragrant ut nardus. Hic Adam situs, Hugo, Richardus :

Nullus in his tardus, sed ad omne bonum vigil Argus.

Plurima scripserunt : factis, verbis docuerunt

Cum populo clerum. Scit hoc hsec civitas fore verum.

Hi très canonici, licet absint canonizati,

Mente pia dici possunt tamen esse beati.

Hâtons-nous d'en revenir à l'épitaphe qui décorait réellement la tombe d'Adam et méritait de la décorer. La voici en entier :

Hasres peccati, natura filius ircC

Exsihique reus nascitur omnis homo.

Unde superbit homo, cujus conceptio culpa,

Nasci pœna, labor vita, necesse mori ?

Vana salus hominis, vanus décor, omnia vana ;

Inter vana nihil vanius est homine.

Dum magis alludunt praesentis gaudia vitae,

Prœterit, imo fugit : non fugit, imo périt. Post hominem vermis, post vermem fit cinis, heu ! heu 1 Sic redit ad cinerem gloria nostra suum.

Hic ego qui jaceo, miser et miserabilis Adam,

Unam pro summo munere posco precem.

Peccavi, fateor ; veniam peto, parce fatenti ;

Parce, pater ; fratres, parcite ; parce, Deus.

I. « His in manuscripto codice subnectitur octonarium heroïcum in laudem trium celebrium patrum Hugonis, Richardi et Adami, a Guillermo de sancto Laudo abbate editum sub hac formula : Sunt ibi, etc. > (Mss de Jean de Thoulouse).

2l8 UN POÈTE AU XII^ SIÈCLE.

Pasquier, qui cite comme nous cette épitaphe in extenso^ ne peut retenir son enthousiasme : « Nous l'opposons, dit-il, à toutes épitaphes tant anciennes que modernes. » Pasquier a raison, et je plains les érudits de nos jours qui n'osent plus avoir un si spontané et si généreux enthousiasme. Ils se tiennent sur les hauteurs sèches de leur érudition : aucune action sublime, s'il s'agit d'histoire, aucune beauté, s'il s'agit d'art, n'ont le pouvoir de leur arracher un cri d'admiration. Il semble que, sous peine de mort, ils soient condamnés à une éternelle froideur et que leurs intelligences, tout occupées à découvrir le Vrai, se refusent à saluer le Beau qui n'en est pourtant que la splendeur.

Nous sommes donc de l'avis de Pasquier, et, dussions-nous passer pour médiocre érudit, nous ne nous condamnerons pas à cacher ici notre enthousiasme.

Oui croirait que cette épitaphe ait pu donner lieu à d'épineuses discussions ? Épargnons-les à nos lecteurs et donnonsleur-en seulement, en quelques mots, des résultats irrécusables :

1° Les quatorze vers qui la composent ne sont pas tous de notre Adam. Il n'a fait que les dix premiers : Deceni priuii versus ab eodem Adamo editi fuere (i). Et cette attribution même n'est pas absolument certaine.

2° C'est un Victorin, Jean Corrard, qui a écrit les quatre derniers : Quatuor posteriores, nec ejusdem styli, a fratre Johanne Corrard^ Victorhio, ante centiim annos vigente editi fuere (2). On les a ajoutés aux précédents sous l'abbé Bordier, vers 1 5 20 (3).

3° Les dix premiers vers qui sont d'Adam n'ont pas été composés par lui pour lui servir d'épitaphe; mais il en avait voulu faire seulement un petit poème sur la misère de l'homme. Après sa mort, on les a fait servir à un autre usage, en les écrivant sur son tombeau.

Ce qui prouve à l'évidence cette dernière assertion, c'est que dans un manuscrit de Saint- Victor (4), aujourd'hui à la

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