‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 112 sur 161 · EUSTACHE DESCHAMPS · texte numérisé non relu

EUSTACHE DESCHAMPS

I Eustache Deschamps a mérité quelque gloire, ce n'est point, à coup sûr, par la perfection de son style. Ce poète trop fécond est visiblement inférieur à ceux des siècles précédents. Prenez au hasard une strophe de Thibaut de Champagne ou de Quenes de Béthune, et comparez-la à une strophe de Deschamps: vous serez frappé de la supériorité du treizième siècle. La distance est vraiment prodigieuse. Le style de Thibaut et de ses contemporains est serré ; la langue une ; la pensée nette. Deschamps est flasque : ce mot dit tout. Il ne se donne point la peine de polir son œuvre : il ne prend pas le temps d'être court. Il est redondant et chevillard. Il aime à jongler avec les rimes, et ce passe-temps l'amuse autant qu'il nous fatigue. Je renonce à parler de son pédantisme et de sa savantasserie qui sont faits pour exaspérer les plus patients de ses lecteurs. C'est dommage : il méritait mieux. Son intelligence est ouverte, éveillée, facile. Il est fin, d'une bonne finesse et qui, chose rare, tourne rarement aux gauloiseries. Sa piété est sincère et droite, et il a horreur de toutes tartuferies et trufferies. Il y a dans son âme une loyauté et un sentiment de l'honneur qui ne se démentent pas un seul instant. Cette âme est en vérité très élevée : elle honore son siècle et la France.

La France ! ce mot me fait penser à la véritable « dominante » de cette œuvre si longue et si lourde, et j'affirme que ce poète, encore trop peu connu, doit être considéré, durant ce triste règne de Charles VI, comme le type achevé de tous les bons français. On n'avait jamais vu le pays si bas : un pauvre roi fou qui apparaissait de temps en temps aux fenêtres de son palais et en qui l'on s'obstinait à acclamer

la France ; une reine-monstre ; l'Anglais maître bientôt de la plus grande partie du sol national ; une éclipse presque complète du sentiment de la justice ; des mœurs abominables et, partout enfin le triomphe d'une réaction impie contre ce règne de Charles V qui est peut-être le plus beau de toutes nos annales après celui de saint Louis. Voilà ce que voyait Eustache Deschamps, et voilà contre quoi il protestait. Il ne lui fut pas donné de voir cette lumière, Jeanne d'Arc ; mais il eut la consolation et la gloire d'être le contemporain de ce Duguesclin dans lequel il saluait « la fleur de la chevalerie ». Aucun événement de son temps ne lui est d'ailleurs indiffèrent, et il consacre au moindre fait une ou plusieurs de ses ballades. Il faut dire ici toute notre pensée : Eustache Deschamps est, par beaucoup de côtés, un journaliste qui écrit d'aventure ses premiers-Paris en vers. Vous en allez juger.

NOTRE journaliste ou si vous le préférez, notre poète aime passionnément l'Église et passionnément la France ; ce sont là ses premières amours. Il les met en scène, il leur donne tour à tour la parole. Ecoutez d'abord la « lamentation de l'Église ^ que je traduis fort littéralement et qui pourrait, comme tout le reste, se passer de traduction : « Las, je me plains, détruite et désolée. — Le monde entier se révolte aujourd'hui contre moi. — Jadis, on m'appelait sainte Église. — Pierre et Paul, par leur prédication, — Par la fermeté de leur foi, par leurs œuvres, — Par leurs actes de charité et leurs paroles de vérité, — Par leur pauvreté si saintement endurée, — Me convertirent maint peuple, — Jusqu'à ce qu'un jour ils eurent pour moi le chef décollé. — Mais, à présent, mon état est bien changé : — Nul ne veut plus pour moi être mart}T. » Ce dernier vers est le refrain de la ballade, et Deschamps s'entend merveilleusement à bien frapper ces refrains, comme à y bien revenir et redescendre. L'Eglise s'adresse alors d'une voix plaintive à Dieu lui-même comme à son souverain et vrai libérateur : « O vrai époux, envoie de Sion, — Par ta grande bénignité, — La vengeance contre l'iniquité de ces méchants, — De ces serviteurs de Satan. — Ne m'abandonne pas, moi qui suis ton épouse, — Mais

secours-moi, doux Dieu, par ta pitié. — Nul ne veut plus pour moi être martyr (^). »

Le langage de la France n'est pas moins trempé de larmes : « Je pleure le temps que j'ai perdu ; — Je pleure Vaillance, Honneur, Sens et Chevalerie. — Je pleure Connaissance, Force, Bonté, Vertu, — Je pleure Largesse, Amour, doux Maintien, Courtoisie, — Je pleure Humilité,Liesse, joyeuse vie — Et le beau nom que j'avais, — Et la hardiesse, et la noble baronnie, — Quand aujourd'hui l'on ne cherche plus partout qu'à se tromper l'un l'autre. '^ Et la pauvre France ajoute : « J'ai vu jadis honorer mon écu, — J'ai vu jadis redouter ma seigneurie, — J'ai conquis la terre par ma vaillance — Et voici qu'aujourd'hui personne ne fait plus envers moi son devoir. — Je périrai, et c'est pourquoi je crie, — Quand aujourd'hui l'on ne cherche plus partout qu'à se tromper l'un l'autre (2). » C'était une actualité en 1400... et c'en est une en 1893.

Le poète ne se contente pas d'ailleurs de constater la lamentable situation de son très cher pays : il est de ceux qui concluent. Avec l'accent d'un honnête homme et l'énergie d'un rude moraliste, il rappelle à chacun les devoirs que tous ont désertés : « Les chevaliers, dit-il, doivent défendre l'Église et le peuple, et pour ces deux doivent leur sang répandre. L'Eglise doit.f^ tnaintenir saintement Qt prier Dieu pour tous. Le peuple doit tx?L\2iA\ç.x pour les estais des nobles soustenir ; il doit les honorer, payer la dîme à l'Église et apprendre les arts mondains (3). » Voilà, me direz-vous, qui n'est guères hardi et qui, à coup sûr,n'a rien de révolutionnaire.Je l'avouerai sans peine ; mais, enfin, si chacun se fût alors tenu à sa place et eût accompli ces très nobles et très modestes devoirs, la pauvre France s'en fût peut-être mieux trouvée.

Ce n'est pas la France seulement qu'Eustache aime d'un aussi vivace et ardent amour : c'est Paris. On croit lire, en le lisant, certaines pages de Victor Hugo où le culte de Paris est poussé jusqu'à l'idolâtrie. Vous souvenez-vous de ce vers ridicule : «Paris c'est l'infini »? Eh bien! il y a dans Deschamps

1. Ballade 243, t. II, de l'édition du marquis de Queux de Saint-Hilaire, p. 75.

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