‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 132 sur 161 · I. Résurrection de Lazare · texte numérisé non relu

I. Résurrection de Lazare

écrites en vers romans : c'est d'abord la scène assez inutile, mais populaire, du marchand qui vend de l'onguent aux saintes femmes ; c'est ensuite le dialogue entre l'Ange et Madeleine, où l'auteur répète très longuement et sans aucune utilité ce que l'auteur du texte latin vient de dire en termes exprès. Il est évident que ces deux scènes ont été intercalées APRÈS COUP dans un Mystère latin préexistant que l'on a laissé subsister dans toute son intégrité, mais que l'on a pris soin d'orner de didascalies françaises. Otez le texte français : il reste un texte latin fort complet et sans lacune. Nous ne pensons pas qu'on ait encore fait cette remarque. Elle est applicable aux couplets en vieil allemand qui se trouvent dans la Passion de Munich.

Ce grand développement de la langue vulgaire dans ces derniers Mystères n'est qu'un de leurs caractères distinctifs, mais il est pour nous du plus haut intérêt. Car du moment qu'on eut l'idée d'écrire PLUSIEURS SCÈNES en français, on dut évidemment se dire qu'il était plus aisé d'écrire en français le drame tout entier.

C'est ce que l'on fit, et rien de plus naturel qu'une telle extension.

Ici, nous appelons l'attention du lecteur sur un procédé nouveau, qui a eu une influence considérable sur la formation des grands Mystères français.

C'est ce que nous appellerons le PROCÉDÉ DE L'AGGLU- TINATION.

On a pu constater que, jusqu'à présent, nos Mystères n'ont en général été consacrés qu'à un seul fait sacré. C'est tout au plus si on a réuni, sous le titre à'Hérode, ce qui concernait la Nativité, l'Adoration des Mages et les Innocents; mais, dans le drame de la Xativité de Munich, nous nous apercevons aisément qu'on a cousu, qu'on a soudé entre eux plusieurs Mystères antérieurement séparés et indépendants : 1° les Prophètes du Christ, 2° l'Annonciation, 30 les Mages, 40 les Innocents, 5° la Fuite en Egypte, etc. Et que dire de la Passion du même Recueil, où nous trouvons d'abord les épisodes de la Vocation des Apôtres, de la Guérison de Vaveugle, de ZacJu^e, de VEntrée à Jérusalem, qui n'avaient encore été le sujet d'aucun Mystère, qui ne se rattachaient pas directement au

sujet et qui paraissaient enfin en violer l'unité ? De telles œuvres devaient nécessairement donner naissance à nos grands Mystères en langue vulgaire, qui ont avec elles une étonnante ressemblance.

Il ne serait peut-être pas inutile de flétrir en passant la crudité déjà révoltante et le ridicule pédantisme qui contaminent nos mystères latins les plus récents. La Nativité de Munich, à ce dernier point de vue, est pleine de ces savantasseries qui n'auraient jamais trouvé place dans nos premiers drames liturgiques. Évidemment le théâtre se laïcise.

Mais nous avons à insister, après M. Edelestand Duméril, sur un caractère bien plus grave de ces derniers Mystères en langue latine. On ose enfin, comme nous venons de le voir, y aborder un sujet que les auteurs de tropes et de mystères n'avaient jamais osé aborder jusque-là : la Passion. Et ce sujet si profondément dramatique, qu'on n'avait pas voulu traiter par un bel excès de respect, devint précisément le sujet qui intéressa, captiva, enthousiasma le plus vivement les cœurs et les esprits de nos pères (i). Ce n'est pas ici le lieu d'énumérer les Passions du XV^ siècle, dont les plus célèbres sont assurément celles d'Arnoult de Gresban et de Jean Michel. Ce n'est également pas le lieu de discuter le Grand Mystère de Jésus, publié par M. de la Villemarqué, lequel n'est pas, comme l'a cru le savant éditeur, un drame d'origine bretonne, mais une belle imitation d'un Mystère français qui est certainement antérieur aux versions des Gresban et des Michel (2). Quoi qu'il en soit, lisez le Drame breton, lisez nos Mystères français, et vous vous convaincrez aisément que LEUR CHARPENTE EST CONSTRUITE A L'IMAGE ET RESSEM- BLANCE DE NOS DERNIERS MYSTÈRES LATINS.

Etant donnés ces derniers Drames qui étaient déjà presque anti-liturgiques, qui étaient farcis de scènes françaises et composés de plusieurs petits drames plus ou moins habilement juxtaposés, il était absolument nécessaire qu'on arrivât

1. Les Confréries de la Passion furent approuvées par Charles VI en 1402, et ce fut en 1548 seulement que le Parlement leur fit défense déjouer leur Mystère.

2. Nous avons naguère signalé le premier, dans un manuscrit de M. Ambroise- Firmin Didot, un Mystère de la Passion en provençal, qui appartient au XIV« siècle. {V. Paul Meyer, Daurel et Béton, p. cxix. )

un jour à nos Drames en langue vulgaire, longs, pédants et à plusieurs journées. Encore un coup, « ceci a produit cela ».

j XIII. — Les Mystères français et leur influence.

LES Mystères français eux-mêmes (c'est des Mystères religieux que nous entendons parler) ont donné naissance à des Drames qui sont laïques et civils par leur sujet et par leurs personnages. Dès le XIV^ siècle, nous possédons des mystères d'Aj/izs et d'Amiles, de Robert le Diable, de Berte aux grands pies. Faut-il parler de ce Mystère du siège d'Orléans, joué du vivant de Jeanne d'Arc, par les délivrés eux-mêmes, et que nous aurons lieu de mettre bientôt en meilleure lumière ? Certes, il est bien médiocre, ce pauvre Mystère ; certes, on aurait beaucoup de peine à y découvrir un seul beau vers ; mais il n'en faut pas moins remercier le Français inconnu qui le composa à l'honneur de la France. Ce dramaturge naïf et sans talent nous donnait un grand exemple : il nous invitait à créer un théâtre national. On ne l'a pas assez imité.

Quelque cinquante ans après, la France se passionnait pour l'Antiquité avec un enthousiasme véritablement dangereux et une exagération un peu niaise. On ne voulait plus parmi nous que des héros grecs et latins ; on rayait, d'un trait

\ de plume, mille ans de notre histoire ; on faisait la moue à Charlemagne et à Roland, et l'on ne trouvait pas leurs noms aussi sonores que ceux d'Hector et d'Agamemnon ; Ronsard

I enfin, comme nous l'avons vu plus haut, déclarait que tous ceux dont le cœur n'était pas grec et romain ne comprendraient rien à ses livres et n'auraient « qu'un vil poids entre

I leurs mains ». De laces imitations saugrenues et ennuyeuses des tragédies antiques, imitations qui n'eurent rien de chrétien ni rien de français, pas même la langue. Le mouvement vers le Drame national était arrêté court, et il appartenait à l'école romantique de lui donner, à trois cents ans d'intervalle, une nouvelle et nécessaire vitalité.

L'Angleterre n'avait pas été dévastée comme la France par la Renaissance victorieuse : le drame de Shakespeare est profondément moderne et national. Mais nous devons obser-

ver (on ne l'a pas assez dit) que le drame Shakspearien dérive directement de nos Mystères en langue vulgaire, qui dérivaient eux-mêmes de nos Mystères latins.

Ltudiez avec soin le grand poète anglais : c'est le même système dramatique, le même agencement, la même abondance de scènes et de personnages, la même variété de tons que dans nos Mystères français. Il est vrai qu'ici le génie anime, élève, agrandit tout ce qui, dans les œuvres de nos pères, était froid, bas et petit ; mais enfin l'origine n'est pas douteuse. Nous nous contenterons aujourd'hui d'indiquer au lecteur ce point de vue original, et terminerons par là cette longue histoire, trop peu connue, des transformations successives de nos Mystères liturgiques.

Telle est la véritable origine du théâtre moderne.

XIY. — De la mise en scène des Mystères latins et, tout d'abord, du moment où ils se célébraient.

ET maintenant revenons sur nos pas, et essayons d'assister par nos yeux à la représentation d'un de ces Mystères latins dont nous avons si longuement parlé. Prenons comme type un de ces Drames primitifs qui nous puisse donner à la fois une idée de ceux de la première époque et de ceux du second degré. Ce sera, si vous le voulez bien, le Mystère des Saints Innocents, tel que nous le lisons dans le manuscrit de Saint-Benoît-sur-Loire. Entrons ensemble dans l'église abbatiale, prenons place dans la grande nef, et attendons le commencement de cette solennité dramatique...

C'est à la fin de Matines, je pense, c'est avant \ç.Te Deum que commençait notre drame. Il tenait ainsi, et non sans avantage, la place des anciens tropes du Benedicamiis ; mais les autres Mystères n'étaient pas toujours célébrés au même moment, et on les intercalait volontiers en d'autres parties du saint Ofîfice(ï).

I. Xous avons attentivement relevé toutes les indications que nous fournissent sur ce point les didascalies de tous nos mystères :

1° Avant le Te Deum se représentaient les Mystères suivants : les Offices du Sépulchre, de Narbonne, du Mont-Saint-Michel, de Sens, d'Einsiedlen (mss. 306 et 790) et de Rouen ; la Résurrection de C'ividale ; la Nuit de Pâques, du ms. 904 ; \' Adoration des Mages, du ms. de Saint-Benoit-sur-Loire, etc.

2° Après le Te Deum. Les Pasteurs, du ms. 904.

3"' Av.\N r MATLNES. La Résurrection de Kloster Neubourg.

4° A VÊPRES. Les Voyageurs A& Rouen ; \ Emmaiis de Saint-Benoit-sur-Loire.

5>^ Après tierce. \J Étoile de Rouen, les Trois Rois, du ms. 904, etc.

Certains Mystères se chantaient ad /ièitu^n à telle ou telle heure de la journée liturgique; mais cet ad libitum est d'un sans-gêne qui sent un peu les temps modernes. La Résurrection d'Hilaire était représentée soit à Matines, soit aux Vêpres ; tantôt avant le TV Z?^;/w, tantôt avant le Magnificat.

Un seul Office dramatique (à notre connaissance du moins et sans parler de celui de la Présentation représenté à Avignon), était célébré pendant les cérémonies de la messe : c'était l'Office des Mages de Limoges qui se célébrait: cajitato offertorio^ anteqnani eatit ad offerendam (^).

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