XV. — Où se représentaient les Mystères
QUE le Mystère des Innocents ait été représenté dans l'église monastique de Saint-Benoît-sur-Loire, c'est ce qu'attestent toutes les rubriques de la mise en scène. La première didascalie suffirait à le prouver: «Ad interfectionem puerorum, Innocentes, gradientes per monasterium, orent Deum ». Les didascalies de tous nos Mystères nous prouvent que, sauf de très rares exceptions, nos Drames liturgiques des quatre premiers degrés se sont tous représentés dans les églises. Dans les Trois rois du manuscrit 904, les Mages se réunissent ante altare. Dans \ Adoration des mages ou dans XHérode de Saint-Benoît-sur-Loire, la scène commence ad prœsepe quod ad januas moiiasterii paratum erit, et se termine dans le chœur. Dans la Nuit de Pâques du manuscrit 904, la scène se passe « entre le chœur et le sépulchre ». U Apparition à Enimaiis et tous les autres drames de Saint- Benoît, tous les offices de Rouen qui sont si profondément liturgiques, sont célébrés devant l'autel, dans le chœur, comme un office canonial.
Nous avons parlé tout à l'heure de quelques exceptions : nous n'en connaissons pas d'autres que celle de l'Annonciation de Cividale qui se représentait sur la place, sur l'aître de l'église : « In festo Annunciationis béate Marie Virginis fit processio ad forum... In medio foro fit statio... Subito cantatur evangelium cum ludo... Quo finito, revertendo ad Ecclesiam, cantatur Te Deum ».
I. La raison de ce cas exceptionnel est facile à comprendre : les Mages offraient des présents, et c'est pourquoi leur mystère se représentait à \ offertoire.
Si nous arrivons au cinquième degré de nos drames liturgiques, nous voyons s'augmenter de plus en plus le nombre de ces exceptions. La Conversion de saint Paul doit être représentée, dit la rubrique de Saint-Benoît-sur-Loire, /// co))ipetenti loco. Il en est de même pour le Fils de Geti'on et, après une étude des didascalies de ces deux drames, nous avons tout lieu de croire que ce lieu compétent n'était pas le temple. La mise en scène de Daniel nous paraît trop compliquée pour avoir pu être réalisée dans l'enceinte étroite d'une église. Quant à la Nativité de Munich, la didascalie nous dit fort clairement qu'elle doit être représentée infronte ccclesiœ. Et de fait, il était impossible qu'on laissât chanter dans une église, devant la majesté du tabernacle, devant l'Eucharistie, certains couplets effrontés que nous ne citerons pas. In fronte ecdesiœ, c'était déjà beaucoup ; c'était trop.
Nous ne voulons point dire par là que longtemps encore, au XIV^, au XV* siècle, dans la première moitié du XVI^ siècle et plus tard, ON n'ait PAS CONTINUÉ A REPRÉSENTER DES DRAMES DANS LES ÉGLISES. Mille textes prouvent le contraire ; cent manuscrits du XV^ siècle, antiphonaires et bréviaires, nous attestent que le Drame liturgique a persisté énergiquement dans le plus intime de notre culte. Mais nous affirmons qu'on ne représentait ainsi que les plus anciens Mystères, les plus profondément liturgiques, et que dès le XII I<^ siècle on joua en dehors de l'église les hidi tels que le Daniel et la Nativité de Munich.
L'Eglise, en d'autres termes, aima toujours les Mystères et détesta les Jeux.
Elle fit bien.