XX. — Costumes
LES seuls vêtements admis sont, à l'origine, les vêtements liturgiques. Les enfants jettent sur leurs épaules des aubes blanches pour donner l'idée des anges étincelants de lumière. Les diacres mettent les aniicts sur leurs têtes pour figurer les Maries. Les dalmatiques et les chapes sont seules de mise. Rien ne ressemble moins que ce vestiaire de sacristie au vestiaire très profane de nos théâtres contemporains.
Avec les mystères du quatrième degré, dès que les mysten'a se changent en ludi, les costumes deviennent séculiers, et même on voit alors des rôles de femmes remplis par des jeunes filles ou par des dames. Dans les Trois-Maries d'Origny- Sainte-Benoîte, ce fait nous paraît facile à constater. Il est de nature à affliger les âmes solidement chrétiennes.
XXL — Conclusion.
VOICI donc que nous connaissons:
Le moment précis où se célébraient les Mystères ; Le lieu où on les jouait ;
Leur mise en scène aux différentes époques de leur histoire ;
Ce qui concerne leur mimique, Leurs mélodies,
Les acteurs qui les représentaient,
Et les costumes enfin dont se revêtaient ces personnages.
Il ne nous reste plus, pour parler en style moderne, qu'à frapper les trois coups et à assister à la représentation du Drame qui a pour titre : Les Innocents.
On a revêtu quelques petits enfants de robes blanches : ils arrivent sur deux rangs dans le chœur et y font une belle procession en chantant : Quain gloriosiini est regnuni. Un autre enfant qui représente un agneau, et porte sans doute une peau de mouton sur les épaules avec une petite croix à la main, marche devant eux,et toutes ces petites voix se mettent
à chanter : Emitte agnuni. Domine. Cependant sur un faldesteuil est depuis longtemps assis Hcrode, et, d'un autre côté du chœur, se tiennent humblement Joseph et Marie. Un Ange s'avance vers le couple sacré, et dit à Joseph: Toile piierum et matreni cjiis. Les divins voyageurs s'éloignent en silence. L'écuyer d'Hérode s'approche alors du trône de son maître et lui annonce le départ des Mages. Le tyran tourne immédiatement sa fureur contre les Innocents. Les bourreaux s'approchent ; l'agneau s'éloigne, cl. les voix des petits martyrs qui vont mourir le saluent une dernière fois sur la terre avant de le saluer éternellement dans le ciel : « Salve, Agmis Dei; salve, qui tollis peccata imuidi. Alléluia. » Et les mères de se précipiter sur les corps de leurs enfants, et un Ange d'apparaître dans le triforium et de crier aux petits immolés : « Expergiscifnini. » Les enfants, toujours couchés, jettent un cri sourd vers Dieu, et lui disent : « Quare non défendis sanguinem nostriim, Deiis noster ? » Cependant, la pauvre Rachel est introduite au milieu du chœur :
Heu ! teneri parttts, laceras quos cernintus artus ! Heu ! dulces iiaii sola rabie jugulati ! Heu ! quia rnerores nosirosque levure dolores Gaudia non possunt : nam dulcia pignora desunt.
Des consolatrices s'approchent en vain de cette désespérée :
Noliy virgo Rac/tel, noli, dulcissima mater., Pro nece parvorum fleius retinere dolorum.
Mais Rachel ne leur répond que par des sanglots :
Heu., heu., heu !
Quomodo gaudebo, dutn ynortua membra videbo ?
Tout à coup l'Ange s'écrie : Sinite parvulos ad me venire, A cette parole, dont l'appropriation est d'une délicatesse exquise, les petits se réveillent, joyeux, et entrent dans le chœur en chantant :
O Christe., quantum Patri exercitum invertis, doctus ad bella maximal
On aperçoit, dans le lointain, Joseph qui revient d'Egypte avec Marie : Gaude,gaude,gaude, Maria virgo; cunctas hereses interemisti in jmiverso vmndo. Et le chœur tout entier chante solennellement le Te Deiim.
On peut juger parce Mystère de tous les autres. Il est très évident qu'il y a là une littérature à l'état rudimentaire, voire un peu enfantine, et le seul mot de l'Écriture: Noluit consolari quia non sunt, vaut mieux que tout le drame que nous venons de résumer. Soyons justes, néanmoins, et reconnaissons une inspiration originale et saisissante dans le cri que les enfants jettent vers Dieu, dans le cri de Tx^nge qui les réveille. C'est grand.
Il ne nous reste plus rien à ajouter sur ce théâtre liturgique sans lequel notre théâtre ne serait peut-être pas né. Le Drame primitif du moyen âge était vraiment chrétien, et il n'était pas impossible de lui donner un caractère encore plus religieux. Par malheur, la Renaissance est venue, qui a tout gâté. Nous avons brutalement rompu avec la tradition dramatique chrétienne, et nous nous sommes précipités dans l'imitation peu intelligente d'une antiquité mal comprise. Il faut désormais, si nous voulons régénérer le théâtre, remonter à sa vraie source. Le Drame, lui aussi, est atteint par le péché originel : il s'agit de le baptiser.