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LES CLASSIQUES

A question des classiques, que l'on croyait éteinte pour toujours, vient de se rallumer soudain. Elle occupe,elle passionne les meilleurs esprits, et il est malaisé de s'y soustraire. Nous n'avons pas le dessein de passer notre chemin sans faire halte devant elle,et voulons au contraire la regarder en face, comme il sied à un honnête homme et à un chrétien. Nous avons toujours été attaché à l'école des classiques chrétiens, et nous n'en rougissons pas; mais, toujours aussi, nous nous sommes refusé à l'exclusion des classiques païens. C'est assez dire que nous sommes ici un « juste milieu » , et que, voulant concilier les deux partis, nous sommes fort naturellement appelé à recevoir les horions de l'un et de l'autre. Tel est le destin commun,et nous ne songeons pas a nous en plaindre. On nous permettra, à tout le moins, d'expliquer notre pensée et de défendre notre système.

Il ne faut point s'étonner si, malgré le sceau chrétien dont nous voulons avant tout marquer l'enseignement de la jeunesse, nous faisons aux grands génies de la Grèce et de Rome une large part dans la formation de l'intelligence et de la parole humaines. « Il faut enseigner plus chrétiennement les classiques païens et faire entrer plus largement les auteurs chrétiens dans notre enseignement agrandi et transfiguré » ; telles sont les 'conclusions auxquelles nous sommes arrivés en la compagnie de plus d'un sage et clairvoyant esprit, et c'est en ces termes que l'on peut impartialement résumer ce que nous oserions appeler la pensée de l'Église.

Chez les poètes et les orateurs antiques, l'Art a incon-

testablement revêtu le caractère d'une beauté presque achevée, et il importe, croyons-nous, de tremper dans le Beau l'intelligence de nos enfants.

Le Beau n'est pas seulement la correction de la ligne, l'agencement des couleurs, l'harmonie des sons : c'est, en toutes choses, la Proportion. S'agit-il de parole et de style, le Beau, c'est le mot juste, et les grands écrivains de l'antiquité peuvent ici passer pour d'incomparables modèles. « N'excéder en rien » : c'est ici le grand secret, mais combien difficile à trouver ! On sait que les architectes grecs avaient si exactement calculé et établi les proportions de leurs merveilleux édifices, qu'étant donné un seul fragment de colonne, il n'est pas aujourd'hui impossible de reconstruire le monument tout entier. Eh bien ! cette même science, cette même justesse, éclatent dans les drames d'un Sophocle, dans les harangues d'un Démosthènes, dans les Dialogues d'un Platon. Toutes ces œuvres sont « proportionnées », et nous ne connaissons pas, à ce point de vue, de meilleure école pour nos fils.

Ce n'est pas tout, et les temps que nous traversons nous font encore tenir en plus profonde estime la beauté très élevée des modèles antiques. Il n'est personne qui ne sache aujourd'hui ce qu'est le Naturalisme, et il serait inutile d'en donner ici une définition plus ou moins nouvelle. Donc, il s'est trouvé de puissants esprits qui ont découvert, vers 1870 ou 1880, que, depuis et y compris Homère, les poètes et les penseurs n'ont jamais eu l'idée d'observer l'âme humaine. Il est vrai que ces hardis réformateurs daignent admettre quelques exceptions à cette règle étrange; mais si peu ! Bref, voilà qu'ils ont fondé une nouvelle école, l'école de l'Observation. A vrai dire, ce qu'ils observent c'est principalement le laid, la boue, la lie. Nos naturalistes, oubliant que la vertu se cache, sont fatalement condamnés à ne rencontrer jamais au bout de leurs lorgnettes que la laideur du Mal et les grimaces du Vice, et c'est là, en effet, ce qu'ils peignent avec rage. Ainsi n'ont pas procédé les antiques, et ils ont eu de l'homme une idée très haute. Ils ne se servent du laid que comme contraste, et font bien. S'il est vrai de dire que l'on peut partager les écrivains de tous les temps en deux grands

groupes, ceux qui constatent et ceux qui concluent, c'est parmi ces derniers qu'il les faut placer. Ce sont les hommes de l'idéal. Sous le bleu d'un ciel incomparable, sur les bords charmants de leur mer t^lauque, à l'ombre de leurs montagnes aux contours gracieux, le long de ces admirables portiques dont un soleil brûlant cuit et dore le marbre blanc, devant ces milliers de statues dont pas une n'offre un trait grossier, aux sons d'une musique grave et noble, ces artistes, ces merveilleux artistes placent et disposent les personnages de leur drame, de leur épopée, de leur histoire ; ils nous les présentent bien drapés, élancés, superbes, et incarnent puissamment une vertu ou une force en chacun d'eux : celui-ci représente la fatalité, et cet autre, le dévouement; ces autres, la maternité et le sacerdoce; ces autres, la haine et la pitié. Ils ont tous cent coudées de taille, et leur stature, chose rare, ne nuit en rien à la perfection de leur beauté. Ce spectacle console, il élève, il grandit, et c'est pourquoi nous le faisons volontiers passer sous les yeux de nos enfants, auxquels nous avons juré d'inspirer le dégoût du naturalisme contemporain. Mais, hâtons-nous de le dire, si nous ouvrons aux anciens les portes sacrées de nos écoles, ce n'est pas seulement parce que nous les trouvons beaux, et que leur beauté nous parait saine : c'est parce que, dans les plis de leurs manteaux, dans leurs intelligences et dans leurs cœurs, ils nous apportent le Vrai en même temps que le Beau. Supprimer l'enseignement des classiques païens, ce serait commettre un crime contre l'Apologétique chrétienne et lui enlever une de ses forces les plus augustes, les plus légitimes, les plus puissantes. Les poètes, les philosophes, les historiens de la Grèce et de Rome sont les témoins de la Vérité. Ce sont (comprenez bien la force de ces mots) des témoins qui ne sont pas suspects et qu'il faut croire. A toutes les pages de leurs livres immortels, ils nous attestent, avec une précision mathématique, que la notion du Bien et du Mal a toujours été la même au sein de l'humanité vacillante; que tous les peuples ont cru, jusque dans les nuances les plus délicates, à l'évidente distinction, à la sanction nécessaire du Vice qu'il faut haïr et de la Vertu qu'il faut pratiquer : que l'idée de certaines puissances supérieures à l'homme, d'un monde suprahumain et même d'un

Dieu unique peut être facilement constatée dans tous les siècles et chez toutes les races. Quelle n'est pas la force d'un pareil témoignage ! Et comment nos petits sceptiques contemporains auraient-ils désormais l'audace de répéter devant nous : « Votre morale n'est pas universelle. Elle n'est pas de « tous les lieux, elle n'est pas de tous les temps. On l'a in- € ventée tel jour, à telle heure, et il en est ainsi de votre théo- « dicée dont il convient enfin de vous montrer moins fiers. » A l'insolence d'un tel langage, nous opposerons le langage tranquille et assuré d'Homère, d'Eschyle, de Pindare, de Cicéron, de Virgile. Nous allons plus loin, et affirmons que les anciens ont également connu un certain nombre de ces vérités traditionnelles, de ces vérités révélées, qui, parties des ombrages du paradis où Dieu les avait communiquées au premier homme ou de la montagne du Sinaï où elles avaient reçu une forme plus précise, ont fait véritablement le tour de l'ancien monde, connues partout et partout défigurées. Et il est aisé de prouver qu'il est deux dogmes, deux vérités dont les nations antéchrétiennes ont principalement gardé le souvenir et le culte : la misère, la profonde misère de l'homme souillé par une tache originelle, et son espérance obstinée en un Libérateur divin.

Nous en avons dit assez pour donner à entendre que nous ne saurions aucunement partager la dangereuse conviction de ce Vandale trop conscient qui nous disait l'autre jour : « J'ai contre l'art païen une telle haine que je souhaiterais pouvoir brûler tous les exemplaires de vos classiques, et que j'entrerais volontiers aux musées du Vatican et du Louvre, un marteau à la main, pour réduire en poudre tout le marbre de ces idoles. » Combien je préfère la belle et consolante doctrine de Rio, qui constate sur les traits de ces faux dieux les attributs dispersés du Dieu unique. Ces marbres, eux aussi, sont les témoins de la Vérité : il faut les interroger, et non pas les détruire.

Tels sont les purs, les nobles éléments des littératures antiques ; mais hélas ! ce ne sont pas les seuls, et malheur à nous si nous cachions les autres ! Les civilisations païennes offrent d'épouvantables laideurs, sur lesquelles il faut jeter la lumière, afin de les faire haïr plus chaudement, et pour faire

aussi plus vivement comprendre tout ce qu'il y a de bonheur et d'honneur à être chrétien. Michelet a dit quelque part que l'Inde a fait sentir à la terre « ce que pèsent trente mille dieux » : la Grèce et Rome n'en ont pas connu beaucoup moins, et la plus abjecte idolâtrie a souillé ces pays de la lumière et de la beauté.Les mœurs, de bonne heure et partout, y descendirent jusqu'à l'infamie, et force nous est d'avouer que le polythéisme contenait cette pourriture en germe. Voilà pour la religion et pour la morale; mais nous avons socialement bien d'autres ignominies à flétrir, et nous avons le devoir de signaler tout d'abord cet esclavage qui mérite d'être l'objet de l'indignation de tout honnête homme. Nous nous méfierions d'un enfant ou d'un jeune homme qui ne détesterait pas l'esclavage d'une de € ces haines vigoureuses que doit donner le vice aux âmes vertueuses />. Les ennemis de l'Église ont en vain tenté de peindre l'esclavage antique sous des couleurs complaisamment adoucies, afin d'enlever au Christ la gloire de l'avoir vaincu : ils ont en vain plaidé les circonstances atténuantes en faveur du fléau qui a déshonoré des siècles si glorieux; ils ont en vain cherché à voiler la lèpre qui a dévoré de si belles races. Il est vrai, il est trop vrai que des millions de créatures humaines ont été, durant des milliers d'années, assimilées à la brute. II est vrai, il est trop vrai que, dans les sociétés anciennes, l'esclavage n'a pas seulement été un accident, mais un principe. Et qu'on ne vienne pas nous dire que des nations chrétiennes se sont rendues coupables du même méfait : ces nations n'ont fait en cela qu'imiter l'exemple et reprendre les traditions de l'antiquité païenne, et le crime abominable qu'elles ont commis n'atténue en rien le crime de leurs modèles grecs et romains. Cette même antiquité n'est pas moins dangereuse au point de vue politique qu'au point de vue social, et la Cité antique est trop souvent une école de despotisme où la liberté des âmes n'est plus comptée pour rien. L'enfant appartient à l'Etat, qui l'élève uniquement pour lui et n'a cure de la famille. Tout, oui, TOUT est dû à l'État, et l'on n'a jamais exagéré à ce point l'idée de la Patrie. Car enfin, cette idée elle-même peut être fatalement exagérée, et l'on en était venu, à Rome, à décorer de ce nom magnifique « amour de la patrie » la

conquête inique du monde ancien par l'astuce du Sénat romain et la violence des armes romaines. Il serait injuste, enfin, de ne point dénoncer le caractère de la philosophie antique, qui s'est élevée parfois à de si beaux sommets et a enseigné de si lumineuses vérités, mais qui a été si ondoyante et diverse, et a entraîné l'humanité en de si funestes chemins : tour à tour matérialiste jusqu'au cynisme, éclectique jusqu'à l'indifférence, idéaliste jusqu'au rêve, et souvent inférieure au bon sens traditionnel de la foule. On a eu la témérité de comparer le Portique au Christianisme. C'est là une théorie hasardeuse, faite pour séduire quelques esprits prévenus, et l'orgueil du stoïcien qui méprise \ç.profanum vidgiis et n'estime que sa propre vertu, ne saurait être mis en balance avec cette humilité du chrétien qui rapporte tout à son Dieu et s'estime le dernier des hommes.

Tel est le jugement qu'il convient de porter sur les classiques païens,et l'esprit avec lequel il convient de les lire. Nous promettons de grandes joies à ceux qui les voudront étudier avec cette méthode impartiale et sûre. A chaque vérité qu'ils auront le bonheur de découvrir en leurs livres, ils s'écrieront : « Je connais cette vérité, et l'Église me l'a apprise. » A chaque erreur qu'ils auront la douleur d'y rencontrer, ils se diront : « Je connais cette erreur, et l'Église m'en a préservé. » Voilà qui console et fortifie.

Nous nous estimerions véritablement coupables, si nous ne faisions pas aux classiques chrétiens l'accueil auquel ils ont tant de droits, si nous ne leur réservions pas une place qui fût digne de leur caractère, de leur fonction, de leur génie. Nous n'ignorons pas, d'ailleurs, à quels anathèmes nous nous exposons en n'applaudissant pas ici à certaines exagérations qui ont récemment troublé les plus solides entendements. Si profond, si ardent que soit notre enthousiasme pour l'art chrétien, pour la parole chrétienne, il nous serait difficile d'admettre, avec un de nos devanciers, que « l'on peut regarder saint Bernard comme le fondateur de la langue française », alors que ce noble langage éclate déjà dans les serments de 842, dans la Cantilène de sainte Eulalie, dans le Saint Léger,

dans le Saint Alexis, clans la Chanson de Roland, dans ces œuvres des neuvième, dixième et onzième siècles qui, bien longtemps avant la naissance de saint Bernard, avaient conquis une si étonnante popularité dans tous les pays de la langue d'oïl, et au delà. Il nous serait également impossible de professer que l'Art chrétien n'a vraiment existé dans le monde qu'antérieurement à Raphaël, et que Raphaël l'a tué. Ce sont là des excès regrettables, comme aussi la thèse de ceux qui affirment que le moyen âge n'a rien produit d'estimable avant 1200 ni après 1300. Il faut avoir l'esprit plus large, et ne pas s'emprisonner en des admirations si étroites. Quand il s'agit de classiques chrétiens, il importe d'abord de bien préciser l'époque où tel auteur a vécu, où telle œuvre a été écrite. On ne saurait, au hasard et dans le même temps faire lire et expliquer à un enfant les Acta sincera Martyrum et les Lettres de saint Bernard : les Acta qui ont été en quelque manière sténographiés sous la dictée des martyrs ou de leurs juges et dont la latinité est rigoureuse et pure, et les Lettres de saint Bernard, si variées, si ingénieuses, si charmantes, mais qui sont écrites en une tout autre langue, laquelle est morte. Jusqu'au neuvième siècle, jusqu'à l'avortement de la grande tentative de renaissance carlovingienne, on peut dire que le latin est une langue vivante, et les Pères ont littérairement suivi la tradition classique. A vrai dire, c'est le même parler que celui des anciens, quelquefois aussi châtié, et l'on ne nous fera jamais comprendre qu'il y ait quelque inconvénient à former l'esprit d'un jeune homme avec la prose d'un saint Léon et d'un saint Jean Chrysostome, avec les vers d'un Prudence et d'un saint Grégoire de Nazianze. C'est là, c'est bien là ce qu'on appelle le beau latin et la belle grécité, et il n'y a là matière à aucun scandale. Les élèves n'en seront même pas étonnés et ne se sentiront aucunement dépaysés; mais les choses ne se passeraient pas de même si on leur faisait apprendre ou traduire quelque auteur du douzième siècle, et ce n'est vraiment plus le même pays. D'où nous conclurions volontiers — si nous ne craignions pas de prendre ici un ton par trop pédagogique — que l'on peut fort utilement se servir, dans l'enseignement secondaire, des auteurs chrétiens de la première époque ; mais qu'il serait

opportun et sage de se contenter, pour laseconde,d'Anthologies intelligentes dont le professeur lirait aux élèves quelques fragments habilement choisis, et surtout bien commentés. Ces réserves une fois faites, nous avouons hautement que nous verrions, avec une joie très vive, commencer l'éducation latine avec les Actes des martyrs et les écrits des Pères. On formerait ainsi, croyons-nous, d'aussi bons latinistes, et de plus virils chrétiens. Et par le temps qu'il fait, nous avons encore plus besoin d'âmes vigoureuses que de thèmes cicéroniens.

C'est là, c'est dans les œuvres de ces écrivains trop dédaignés, que l'on se trouve en présence de la plus belle race qui ait jamais foulé notre terre. On ne connaît pas assez la race chrétienne; non, on ne connaît suffisamment ni ses origines, ni l'âge héroïque de son histoire. Les Mœurs des chrétiens^ du bon abbé Fleury, ne sont plus aux mains de nos enfants, et nous le regrettons très sincèrement. On ne se fait plus une idée de la physionomie réelle, et, pour ainsi parler, du style des premiers siècles de l'Église ; on ne se figure pas, d'une façon assez vivante, cet envahissement pacifique du vieux monde païen par des milliers de catéchumènes désarmés, haïs, persécutés, vainqueurs ; on n'essaie pas de se représenter le ravissement des oreilles humaines quand elles entendirent prêcher la doctrine nouvelle (quelle doctrine !) par tant de témoins qui mouraient pour elle. Nos enfants frémiraient d'enthousiasme si nous leur lisions quelque page des Liturgies apostoliques, si défigurées qu'elles aient été par l'hérésie et par le temps. Écoutez plutôt : « O notre Dieu, qui êtes un, qui êtes le seul vrai Dieu, ami des hommes, ineffable, invisible, incompréhensible, sans commencement, hors du temps, insondable, immuable, créateur de tous les êtres et rédempteur universel ; qui nous remettez nos péchés, qui nous rachetez de la mort et nous couronnez de vos miséricordes, nous vous supplions d'accorder à vos fidèles la confirmation de vos promesses et la concorde que produit la charité. Pitié, Seigneur, pour tous ceux qui souffrent : visitez les prisonniers, nourrissez ceux qui ont faim, consolez ceux qui pleurent, enseignez leur voie à ceux qui l'ont perdue, illuminez les âmes qui sont dans les ténèbres, relevez les tombés, donnez la force aux faibles,

guérissez les malades, souvenez-vous des morts et recevez avec bonté les prières de ceux qui confessent votre nom; dirigez enfin, Dieu bon, dirigez tous les hommes dans le chemin du salut et les réunissez tous dans le même bercail.» Imaginez le charme tranquille de ces paroles prononcées gravement dans quelque catacombc, pendant qu'au-dessus de leurs tètes ces chrétiens entendaient le bruit du vieil empire qui croulait et de la marée de barbarie qui montait. En vos heures de tristesse ou d'ennui, rappelez-vous la beauté de nos commencements, et énumérez en vous-mêmes tous les éléments de vie que l'Église apportait au monde : au lieu de trente mille dieux, un Dieu ; au lieu de la volupté, le sacrifice ; au lieu de l'esclavage, l'égalité; au lieu d'un César souverainpontife et maître des âmes comme des corps, un pouvoir spirituel très haut placé et qui ne relevait point des Césars. Nous ne parlons pas de la charité, et il n'est pas sans doute nécessaire d'apporter ici son acte de naissance. Les économistes de notre temps l'appellent altruisme et s'imaginent peut-être, en la débaptisant, nous en arracher la gloire. L'histoire est pour nous, et nous ne craignons rien.

Ce n'est pas assez d'introduire dans l'enseignement les classiques chrétiens : nous ne nous tiendrons pour satisfaits que si l'on y introduit plus largement encore les classiques du moyen âge, la Chanson de Roland, Villehardouin, Joinville, Froissart, Comynes. Mais pourquoi parler ici de témérité? Grâce à Dieu, la vieille routine est morte. Elle a mis longtemps à mourir, mais c'est fait. Les vieux préjugés sont enfin dissipés, les vieilles barrières sont tombées. Entre la France d'autrefois et celle d'aujourd'hui, il n'y a plus de Pyrénées, et l'on peut librement aller, sans scandaliser personne, de Bossuet à Villehardouin, de Saint-Simon à Joinville et de Corneille à ce Roland que l'auteur du Cid aurait tant aimé. Aux élèves de seconde on vient d'imposer officiellement l'étude de notre vieille épopée et de \ Histoire de saint Louis, et j'espère que ces jeunes épaules ne trouveront pas ce nouveau poids trop lourd. Il faut encore, il faut, qu'avant

La Littérature cath. i8

quelques années, tout rhétoricien ait dans son pupitre un petit livre de trente pages, intitulé: Les plus anciens viomiments de la langue française, (\và commence parla traduction (texte en regard) des Serments de 842 et se termine par celle du saint Alexis. Cet utile Recueil circule depuis longtemps dans les Universités allemandes, et il est honteux qu'il n'en existe pas encore une seule édition française. Nous l'aurons demain, et ce petit livre saura se faire aimer. Ce sera une surprise, pour la plupart de nos collégiens, que de voir, à ses origines, la Poésie française offrir uniquement le caractère chrétien. Une complainte sur la Passion du Christ et trois Vies de saints en vers, voilà les quatre plus anciens monuments de notre Poésie nationale ; mais il faut se hâter d'ajouter que l'amour de la Patrie française se faisait jour à la même époque en des milliers de chants populaires qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. C'est cet amour qui vit, qui frémit, qui triomphe dans le Roland, et voilà le secret de notre passion pour le vieux poème. Notre antique épopée, sans doute, est littérairement une des œuvres qui honorent l'esprit humain, et il n'a manqué à notre Homère, ni la puissance de la composition, ni le sens de l'unité, ni la peinture des caractères, ni la justesse du mot, ni la hauteur de l'idée ; mais ce ne sont pas ces rares qualités qui allument notre enthousiasme. Nous irons plus loin et confesserons que cette langue est rude, trop rude; que cet art est naïf, trop naïf, et que nous n'avons pas affaire à la désespérante perfection de l'antique Homère. Même il serait regrettable que l'on confiât ces vers primitifs à la mémoire de nos enfants et qu'on les leur offrît comme un modèle achevé de langage et de style. Il serait plus regrettable encore que les professeurs les étudiassent uniquement au point de vue de la syntaxe et de la phonétique, et que l'on sombrât dans la philologie. Un grand érudit le disait hier, et nous applaudissons de tout cœur à la justesse de ce langage pres.que inattendu: « Il ne faut pas considérer seulement les textes français du moyen âge comme un champ d'exercice propre aux philologues, comme une matière à corrections et à rectifications; mais il faut mettre en lumière tout ce que ces textes apportent de

données précieuses à l'histoire des institutions, des mœurs, des idées, du Ljoût. Il faut y voir enfin et y faire voir, non pas uniquement des documents de notre langue, mais des documents de notre civilisation. » Ainsi procéderont, n'en doutons pas, tous les professeurs de seconde : ils ouvriront le Roland, le liront chaudement à leurs élèves et le leur commenteront historiquement. C'est la vraie, c'est la seule méthode. Et ce que les élèves devront principalement constater dans ce cher vieux poème, c'est l'existence de notre PVance, c'est son existence certaine, évidente, glorieuse, il y a huit cents ans et plus. Il faut déclarer une guerre mortelle à cet odieux paradoxe qui circule encore dans nos collèges et ailleurs: c'est que notre France a commencé en 1789. Tant qu'il nous restera une goutte de sang dans les veines et un soufïïe au corps, nous protesterons contre cette dangereuse sottise. C'est avec rétude,c'est avec l'amour de leur ancienne littérature que les nations voisines et, en particulier, l'Allemagne,se sont créé une «conscience nationale» et sont arrivées à ce qu'elles possèdent aujourd'hui de puissance et d'unité. Au milieu de nos déchirements politiques, imitons-les : que la vieille France soit le terrain commun où toutes les âmes se rencontrent, où tous les partis se réconcilient. Les plus ardents révolutionnaires, s'ils sont Français, ne sauraient trouver mauvais qu'au lieu de prêter à la France une mesquine durée de quatre-vingts ou de cent années, nous lui assurions très authentiquement une antiquité de quatorze siècles. Achevons de les convertir, en leur faisant de la France d'antan une peinture vraiment scientifique et qui n'ait rien d'outré : montrons-la puissante et rieuse, aimable et forte, satirique et guerrière; tenant fièrement la première place dans la magnanime entreprise des croisades ; jetant ses enfants, par cent milliers, sur toutes les côtes de la Méditerranée qui n'a jamais mérité comme alors le nom de lac français ; fondant tour à tour l'empire franc de Constantinople, le royaume franc de Jérusalem, le royaume franc de Chypre; illustre dans la poésie et dans l'art, en même temps que dans la guerre; imposant, longtemps avant Dante, sa littérature et ses héros à toute la chrétienté occidentale; peuple chanteur, railleur, gouailleur, et qui, avec tout cela, savait être pieux

jusqu'à l'héroïsme et chrétien jusqu'à la sainteté, au demeurant le premier peuple du monde.

Si le moyen âge a encore des ennemis, il n'en est pas ainsi de ce dix-septième siècle auquel nous arrivons, et nous voici en pleine lumière. Ce qui nous a souvent étonné, c'est que l'on s'étonnât de rencontrer, dans un même entendement, l'admiration pour le « grand siècle ^ et l'enthousiasme pour la poésie populaire du moyen âge. On ne conçoit pas que ces deux passions se concilient, et l'on s'efiforce de créer la même incompatibilité entre l'estime que nous faisons de la littérature classique et celle que nous professons pour les chefs-d'œuvre de l'école romantique. Comment! Racine et Lamartine, Corneille et Hugo, placés sur la même ligne et audacieusement proposés au même culte ! Défense nous est faite d'admirer tant de choses à la fois, et l'on nous met en garde contre l'anévrisme : « C'est dangereux, nous disent les rhéteurs, et le cœur humain n'est point de force à supporter le poids de tant d'amours. » Laissons dire, et admirons quand même.

Mais admirons avec intelligence et n'admirons pas tout.

Ce que nous avons dit plus haut de l'antiquité, il le faudrait répéter au sujet des grands écrivains du dix-septième siècle : plusieurs mériteraient d'être anciens et ont, grâce au christianisme, le coup d'aile plus vif, le vol plus haut. Où est l'orateur antique que l'on oserait sérieusement comparer à ce Bossuet qu'un Victor Hugo a eu l'audace de ne point classer parmi ses «quatorze grands génies de l'humanité»? Où trouver en Grèce, où trouver à Rome cet ensemble vivant de qualités prime-sautières qui fait l'originalité littéraire d'un la Fontaine et d'un Molière ? Y a-t-il une perfection de grammaire et de style qui soit au-dessus de cette perfection de la Bruyère, à laquelle on ne peut reprocher que de se laisser un peu trop voir, et n'est-ce pas le maître-livre qu'il faut mettre, comme leur meilleur modèle,sous les yeux de tous les apprentis écrivains? On comprendra, que je ne veux point passer en revue tous ces géants. Je préfère définir en un mot ce

siècle étonnant : ce fut surtout le siècle du respect. Respect des choses sacrées, respect de la langue que l'on considère comme l'une de ces choses. Et ce respect du divin a été poussé si loin, que les poètes de ce temps se sont interdit de parler de Dieu, de peur de n'en point parler assez révérencieusement. Craignant que la Poésie ne se rendît ici coupable de quelque légèreté, ils ont proclamé que, décidément. Dieu n'était pas poétique, et l'ont pieusement chassé de leurs vers.

C'est là leur premier défaut. Si l'on met à part ces trois chefs-d'œuvre qui s'appellent Polyeucte, Esther et Athalie, les poètes d'alors ne sont guère chrétiens que lorsqu'ils se font traducteurs. En leurs heures de contrition, ils s'attachent aux Psaumes et aux Hymnes du Bréviaire ; mais ne leur demandons rien de plus, et surtout ne nous attendons pas à de véritables cris sortant du pauvre cœur humain pour monter jusqu'à la miséricorde de Dieu. Tandis que Shakespeare continue la tradition des Mystères, nos tragiques rompent brutalement avec elle et ne daignent permettre qu'à des héros païens l'entrée de la scène française. Les autres sont arrêtés à la porte et éconduits par l'huissier. Pour français nos grands classiques le sont bien moins encore, et il n'est même pas venu à l'idée d'un Racine, ni même d'un Corneille, que notre admirable histoire nationale pouvait, d'aventure, leur offrir quelques beaux sujets de drame. Il suffisait à leurs yeux qu'un sujet fût français pour qu'il ne fût pas théâtral. Le grand dramaturge anglais (à qui l'on ne peut certes pas reprocher d'avoir dédaigné l'antiquité) étalait victorieusement, sous les yeux de ses spectateurs ravis, toutes les pages obscures ou radieuses, laides ou belles, de la sanglante histoire de son pays; il dramatisait toutes les annales d'Angleterre et passionnait ses auditeurs avec les gloires ou les crimes de leurs pères. Chez nous, rien de pareil, et le peuple qui possède la plus belle de toutes les histoires est aussi celui qui, durant de longs siècles, l'a, de parti pris, laissée dans l'ombre la plus épaisse. Charlemagne et Jeanne d'Arc eurent alors l'honneur de passer pour aussi peu poétiques que Dieu luimême. Il en est de même pour le sens de la nature, et la vérité nous contraint d'avouer qu'à part quelques vers de la

Fontaine et quelques pages de Sévigné, ce siècle, un peu guindé, n'aimait pas la nature pour elle-même. Les poètes eux-mêmes préféraient Versailles aux vrais bois et Lenôtre au Créateur des arbres. Il a fallu l'enseignement, si souvent malsain, de Rousseau et de son école pour nous donner ou nous redonner ce goût, cet amour charmant des champs et des montagnes, des forêts et de la mer. A vrai dire, ils sont trop grands seigneurs, ces rares esprits du dix-septième siècle. Grands seigneurs, ou protégés par les grands seigneurs: ce qui revient presque au même. De la société en général, ils ne connaissent guère que la cour, la haute bourgeoisie et la finance. C'est ce qu'ils peignent en leurs œuvres immortelles où les petites gens tiennent vraiment trop peu de place. J'affirme que les dix-neuf vingtièmes de la nation française n'ont pas été connus par Molière, par la Fontaine, par la Bruyère lui-même et par la grande Marquise. Or, ces dix-neuf vingtièmes-là, c'était la vraie nation française ; c'était le groupe immense des honnêtes gens, de ceux qui ne font point parler d'eux et dont nos littérateurs français n'ont jamais cure. Ce sont ces familles laborieuses, tranquilles, chrétiennes, qui élevaient paisiblement leurs nombreux enfants dans la crainte de Dieu et les formaient austèrement aux lois de l'honneur. Ce sont ces pères et ces mères incomparables qui pratiquaient en silence les plus pénibles sacrifices et ne s'accordaient pas une seule jouissance en toute leur vie pour laisser à leurs fils, avec l'exemple de leur simplicité, un patrimoine assuré et honorable. Nous les connaissons maintenant, ces admirables ancêtres, nous les connaissons d'après un certain nombre de documents intimes que l'on a récemment publiés, d'après des Mémoires, des journaux, des livres de comptes. Les voilà, tels qu'ils étaient; les voilà, tels que nos grands poètes et nos grands prosateurs ne nous les ont pas fait connaître. C'est là un de nos griefs contre la Fontaine et Molière, et nous ne cesserons de crier sur les toits qu'ils ne sont pas les peintres exacts de la société de leur temps. Nous aurons tout dit en reprochant à cette même époque le fatal « séparatisme » que Descartes a établi pour toujours entre les choses de la raison et celles de la foi. Nous savons que ces deux éléments sont distincts, mais nous

savons aussi qu'ils ne sont pas opposés et que, de séparatisme en séparatisme, on en est cartésiennement arrivé à séparer tout à fait le monde de Dieu. Certes, Descartes ne s'était pas proposé un tel but, qui eût fait profondément horreur à sa belle âme de chrétien ; mais il n'a pas eu une claire vue de l'avenir et n'a pas senti, comme Bossuet, que l'on abuserait de son système contre la Vérité. Cette clairvoyance a manqué à son génie incomplet, comme au génie d'un grand nombre de ses plus illustres contemporains. Il est permis d'en gémir.

A notre très grand regret, on ne parle pas encore de faire directement pénétrer les <i classiques du dix-neuvième siècle » dans cet enseignement que nous espérons agrandir et transformer ; mais dans toutes les Anthologies, mais dans les Recueils de Morceaux choisis, mais partout, nous ferions volontiers entrer l'élément trop dédaigné de la littérature contemporaine. M. de Laprade a eu la belle hardiesse de publier les Motxeaux choisis de Lamartine A L'USAGE DES CLASSES. Ce noble exemple ne sera point perdu.

Un tel langage est peut-être fait pour alarmer quelques esprits prudents, et nous sentons bien, à certain souffle dans l'air, que nous allons être traité de romantique.

Nous souhaitons, après Schlegel et Hugo et comme eux, que l'on ne se borne plus désormais à étudier deux ou trois siècles dans l'histoire littéraire de l'humanité ; nous estimons, comme eux, que toutes les littératures méritent l'honneur d'une telle étude, et que l'Orient et le moyen âge ne sont pas sans avoir quelque droit à notre admiration ; nous sommes enfin persuadé, comme eux, qu'il est temps d'élargir le champ de notre labeur et les horizons de notre idéal.

Nous pensons, après Chateaubriand et comme lui, que la critique littéraire a le devoir d'être moins grammaticale et plus philosophique ; qu'il est utile, qu'il est bon de comparer entre elles les littératures de tous les temps et de tous les peuples, et de leur demander surtout comment elles ont mis en lumière les différents caractères et les différentes passions de l'être humain.

Nous croyons, après Lamartine et comme lui, « qu'il faut aller chercher dans l'âme humaine les vraies cordes de la lyre » ; que la Poésie doit être avant tout la manifestation, harmonieuse et colorée, de nos angoisses et de nos espérances, de nos douleurs et de nos joies, et qu'enfin rien n'est plus poétique que l'homme, excepté Dieu.

Si c'est être romantique que de professer ces doctrines très chrétiennes et très larges; si c'est être romantique que de mêler, en une seule et même œuvre, le rire et les pleurs, trop réellement mêlés en chacune des heures de notre vie; de briser quelques vieux moules inutiles; de faire quelque estime de la couleur locale, et d'aller chercher parmi les petites gens les héros d'une épopée domestique et familière; s'il en est ainsi, nous sommes romantique. Mais nous aimons mieux nous persuader que nous ne sommes rien et que nous admirons le Beau partout où nous le trouvons. Nous sommes même fort loin d'être indifférent aux nombreux et funestes défauts du romantisme. Nous savons que les chefs de cette puissante et dangereuse école ont, hélas ! abusé de tout et qu'ils ont, principalement sur la scène, sacrifié la morale à la couleur. Nous n'ignorons pas que l'étude lyrique de leur âme a trop souvent conduit nos Lamartiniens à un égoïsme monstrueux et qu'ils n'ont pas craint de nous raconter, sous prétexte de poésie intime, tous les scandales de leur passé et toutes les laideurs de leur vie. Si le moi est haïssable partout, c'est en particulier chez les romantiques où il est fréquemment cynique. Ajoutons qu'ils n'ont pas le « sens du respect » et qu'il est rare de les voir offrir à leur lecteur un travail vraiment consciencieux et achevé. Mais tant d'excès et de travers ne doivent pas nous rendre insensibles à l'originalité, à la hauteur, au caractère vraiment humain de leur œuvre. Il importe avant tout d'être juste.

C'est cet amour de la justice qui nous guidera également dans l'étude des langues vivantes, et nous nous plaisons à espérer que notre jeunesse aura l'esprit de ne pas toujours regarder la France comme le SEUL peuple intelligent, spirituel, parfait, qui soit sorti des mains de Dieu. Ce dédain de nos Français, cette petite vanité bruyante leur a fait cent fois plus d'ennemis qu'ils n'en méritent. Cet amour-propre, nous

le voulons bien, est superficiel et à fleur de peau ; mais avouons qu'il est quelquefois bien agaçant. Malgré de récentes blessures encore mal cicatrisées, il nous faudra reconnaître tout ce qu'il y a de nobles éléments dans la littérature allemande ELLE-MÊME et saluer cette pléiade de génies qui, en Allemagne, à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, ont été l'honneur de l'esprit humain : nous nous inclinerons, sans nous abaisser, devant les Schlegel, devant Schiller, devant Gœthe et devant ces incomparables musiciens dont on citera bientôt telle ou telle phrase au milieu d'un livre élémentaire aussi facilement que l'on cite aujourd'hui une ligne de Fénelon ou un vers de Racine ; nous avouerons que ce peuple, qui est incontestablement notre ennemi, est doué du sens traditionnel, et que ses chants populaires attestent l'obstination avec laquelle il cherche à conquérir une unité qui nous est si contraire. Nous ne nous montrerons pas moins généreux envers le génie de cette Angleterre qui est si respectueuse du passé et de ce Shakespeare qui a su emprunter aux vieux siècles, en la transfigurant, la forme même de son œuvre immense; ni envers la fierté de cette Espagne qui fut au moyen âge le boulevard de la chrétienté; ni envers l'art exquis de cette Italie, où Dante a trouvé le style. On a dit que la vraie critique est l'art d'admirer ; mais enfin le Beau n'est pas d'origine française, et il y a à admirer au delà de nos frontières.

En toute œuvre il y a une dominante. La dominante dans l'enseignement, c'est de faire des chrétiens.

Ces chrétiens, nous les voulons cojnplets, déterminés, virils. Il est temps en effet que, dès le collège, Xd, generatio rectoruju commence à se former, à se grouper, à se défendre, à s'aimer. L'heure est rude, jeunes gens, et il vous faudra être hommes de bonne heure pour relever tout ce qui est à terre. Et ce qui est à terre, c'est la liberté des enfants de Dieu.

Pas de vaines colères, pas de protestations tapageuses, pas de divagations politiques. Ressemblez à ce jeune Pancratius, à ce fils de martyr que Wiseman a si bien peint en son immortelle Fabiola. Fils de persécutés, persécutés vous-mêmes,

VOUS avez le strict devoir de prier pour vos persécuteurs, de les convertir,de les mènera Dieu. Pour des vaincus, voilà une noble tâche, et c'est le cas de s'écrier : Gloria victis !

Mais si vous voulez réellement atteindre un but si désirable, il vous faut être en toutes choses LES PREMIERS ET LES MEILLEURS. Ne l'oubliez pas.

Il nous est souvent arrivé d'esquisser en nous-méme un portrait charmant du jeune catholique de nos collèges qui se fait, à quinze ans, une juste idée de l'étendue de ses devoirs et de la beauté de sa cause. Il est joyeux, cordial, sincère. Il entre dans la vie les yeux tout grands ouverts, comme quelqu'un qui avec l'aide de Dieu, ne craint pas de voir le monde. Son intelligence est éveillée et sa volonté droite ; son cœur bat facilement pour tout ce qui est bon, beau et vaincu. Durant les heures de récréation, on l'attaque, on le raille, on lui jette au visage vingt épigrammes contre la foi de sa mère, contre la sienne : tranquille et souriant, il répond et répond bien. S'il ne sait comment se défendre : « Il est trop vrai, dit-il, que je suis un ignorant ; mais, parmi mes frères les catholiques, il en est plus d'un qui vous réfutera mieux que moi. Attendez. » Puis, il se lance dans le jeu avec autant d'impétuosité que dans la polémique : aussi fort aux barres qu'à la réplique. Est-il besoin d'ajouter qu'il est poète, et qu'il aime passionnément toute œuvre d'art ? Un beau vers de Lamartine le met hors de lui, et l'autre jour, le tableau de Bertrand, Patrie, l'a fait fondre en larmes. On l'entend parfois fredonner la Symphonie pastorale. A tout instant, des mots vifs et gais sortent de sa bouche, et il a des reparties qui sont charmantes, sans être aigres. Il n'a jamais humilié qui que ce soit, et sa parole n'a jamais eu rien d'aigu, ni d'empoisonné. A l'étude, il est plus calme, mais il n'a jamais regardé ses classiques comme un pensutn. Il ne peut s'imaginer que ce soit un châtiment de traduire Homère et V^irgile, ou de lire Bossuet et Racine, et il voit très distinctement les figures radieuses de ces grands hommes éclairer son humble salle de travail. A la leçon d'histoire, il prête l'oreille pour saisir au passage le nom très aimé de l'Eglise et saluer, d'un cœur ému, les bienfaits dont cette mère a comblé un monde ingrat. Pendant les vacances, il se

divertit très franchement, voire très bruyamment, et sans penser aux livres. Il aime les champs et a une manière à lui de humer l'air de la mer, des montagnes ou des bois. Il court, il grimpe, il bondit, et répète volontiers que la récompense dont il est le plus fier, c'est le troisième accessit de gymnastique qu'on lui décerna l'an passé. Puis, de rire et de courir encore. C'est le soir seulement que l'âme en lui reprend ses droits. Il s'informe alors des derniers combats des catholiques pour la défense de leur liberté, et s'apprête à y prendre part : « Je serai de telle œuvre ;/, dit-il, et il ajoute à ses prières cette demande à Dieu : « Préservez-moi surtout d'être inutile. » Bref, charmant et fort, joyeux et militant, sincère jusqu'à l'excès (si l'on peut jamais être trop sincère), aimant sa France par-dessus tout et l'aimant avec une jeunesse d'espérance que rien ne décourage; aimant son siècle aussi, quoique ce soit un siècle de combat; intelligent et bâti pour la lutte ; spirituel et sérieux tout ensemble, il est vraiment le type des catholiques de demain et le digne représentant des deux plus belles races qui aient jamais vécu sous le soleil du bon Dieu : la chrétienne et la française. Il nous en faut cent mille comme lui. Nous les aurons.

OUS avons plus d'une fois essayé de donner une définition de l'Art : nous l'avons présenté comme «l'expression sensible du Beauï>, comme le i Beau devenu sensible »,

Mais l'Art, un dans son essence, est multiple dans ses manifestations. Les individus et les siècles sont semblables à des voyageurs qui tour à tour viennent contempler, dans le pays de l'Idéal, la statue de la Beauté : ils passent, et chacun se place, pour la voir et la reproduire, à une distance et sous un jour particuliers. Puis, revenus chez eux, ils disent : « Voilà comment est fait le Beau ». Chose étrange ! les portraits qu'ils en donnent ressemblent plus ou moins à la Statue, mais ne se ressemblent pas entre eux. C'est ainsi que l'histoire de l'Art nous présente mille types très variés du même Idéal, suivant les époques et suivant les peuples. Et ce caractère spécial, donné à l'œuvre d'art par chaque siècle et par chaque nation, s'appelle le « le Style ».

Le Style,c'est,comme nous l'avons dit plus haut,« l'expression de la nature intime d'un être ».

Les siècles du moyen âge, comme tous les autres âges de l'humanité, et plus fortement peut-être qu'aucune autre époque, ont laissé leur empreinte, leur cachet, sur toutes leurs œuvres artistiques.

C'est ce Style que nous nous proposons de faire aujourd'hui connaître à nos lecteurs.

S'IL est au moyen âge un art qui doive tout d'abord fixer notre attention et nous arrêter plus longtemps que tous les autres, c'est l'Architecture. On a dit avec raison qu'elle contint alors et résuma splendidement toutes les formes de

l'Art. Pour bien saisir la vérité de cette doctrine, il faut se transporter d'une façon vivante dans une cathédrale du XII^ on du XIII^ siècle, à Chartres, à Paris, à Bourges. Une cathédrale alors couvre quatre ou cinq mille mètres carrés : elle peut renfermer près de dix mille personnes, et c'est en réalité une des plus vastes conceptions architectoniques que l'on puisse signaler dans toute l'histoire de l'art. Au triple portail, la sculpture s'est réservé une place éclatante: c'est toute une encyclopédie en pierre, c'est tout un traité de théologie, c'est l'histoire complète de la Religion. Le poème de Dante a été ciselé plusieurs siècles à l'avance par le rude ciseau des sculpteurs romans et gothiques. D'un côté le Paradis,de l'autre l'Enfer ; au milieu, l'homme, qui peut choisir et combat librement. Entrons dans l'immense édifice: la Peinture s'est faite transparente, et le soleil,en passant à travers les vitraux, fait entrer dans nos yeux, en même temps que la lumière, tout un catéchisme en couleurs, l'histoire des saints qui sont les patrons et les modèles de toutes les classes de la société chrétienne, les images des évéques qui ont gouverné cette église, les concordances admirables de l'ancienne et de la nouvelle Loi. Cependant des voix se font entendre et entonnent \q Jérusalem et Siojifiliœ^ ce chef-d'œuvre d'Adam de Saint-Victor, qui, le jour de la Dédicace, est encore aujourd'hui chanté dans toutes nos églises de Paris : voilà, voilà la Musique et la Poésie, sœurs radieuses et qui marchent en se donnant la main. Enfin, un orateur monte en chaire, et nous fait quelque court et vigoureux sermon sur les vices et les scandales contemporains : c'est l'Éloquence. Tous les arts sont là, dans leur expression la plus noble et la plus élevée. Une cathédrale, c'est le seul lieu de la terre où le Beau trouve sa traduction complète, et qui, par conséquent, nous donne l'idée la plus achevée du Ciel.

MAIS gardons-nous bien de croire que cette merveille soit un jour sortie du sol, telle qu'il nous est donné de la contempler aujourd'hui. Il ne manque pas d'âmes poétiques qui se laissent encore aller à cette illusion. D'autres s'imaginent que l'église romane ou gothique est l'œuvre

sublime d'un artiste inconnu et que tout y est dû à la fantaisie, à l'imagination, au « souci de l'art ». On se représente trop volontiers quelque génie anonyme qui, penché mélancoliquement à sa fenêtre et regardant le ciel, s'est dit un jour en se frappant le front et d'un air inspiré : « Je m'en vais, au Heu « du plein-cintre, employer l'arc brisé, parce que cet arc plus « léger donnera l'idée des élancements de nos âmes vers le « Ciel. » J'en suis désolé pour ces esprits poétiques, mais ce n'est pas ainsi que les choses 3e sont passées. L'église gothique est la « résultante » de mille ou douze cents ans de travail ; elle représente la lutte obstinée de l'homme contre la matière pendant dix ou douze siècles ; il n'est pas, enfin, un seul procédé de cette architecture qui ne soit la solution d'une difficulté matériellement vaincue. Et je dis, qu'ici comme partout, la Réalité est cent fois plus poétique que l'Imagination.

Je ne désespère pas de le prouver.

J'OMETS à dessein le récit des efforts de l'homme pour trouver, à l'origine du monde, les éléments de l'architecture. La seule histoire de l'invention et du perfectionnement des « supports » nous retiendrait durant de longues heures. Je ne veux même pas essayer de mettre en lumière les emprunts que les constructeurs romains firent aux architectes grecs. Il me semble d'ailleurs que ces deux mots: « constructeurs, architectes », caractérisent bien les deux peuples et les deux arts. Les Romains, quoi qu'il en soit, ont été le peuple qui a laissé le plus de monuments. N'eût-il découvert que la voûte d'arêtes et l'application de l'arcade aux portiques grecs, il mériterait encore de passer pour une nation artistiquement originale. Quelle majesté, quelle science des proportions, quel sentiment du grandiose ! Creusez le sol depuis le nord de notre Europe jusqu'aux sables du Sahara, depuis notre Gaule occidentale jusqu'au fond de l'Asie, vous y trouverez quelque fût de colonnes romaines, quelque débris de monuments romains. Placez-vous à Rome, près de la basilique Saint-Jean-de-Latran, et dites-moi quelle stupé-

faction vous éprouverez en contemplant ces immenses aqueducs qui aboutissent à ce point de la ville de tous les points de la campagne romaine. Cette admiiation muette, je l'éprouvais un jour, lorsqu'un incrédule en abusa et me dit : « Ce sont « des païens qui ont construit ces merveilles, et la race chré- « tienne n'a jamais rien fait de pareil ». Et je lui répondis ces seuls mots : « Ces édifices énormes prouvent unique- « ment que nous avons des ouvriers, et non plus des esclaves. « Des ouvriers qui reçoivent un juste salaire et non plus des « esclaves qu'on faisait travailler à coups de fouet. L'Église a « passé par là ? »

PARMI ces édifices de toutes sortes que les Romains ont construits sur toute la superficie de leur immense domination, il en est un sur lequel il faut tout spécialement attirer nos regards : c'est la Basilique (i).

La Basilique, tel est le type-premier de notre cathédrale gothique, et nous allons entreprendre la démonstration de ce fait capital : « C'est à force de déformer l'architecture antique « qu'on est parvenu à la transformer ». Principe qui, du reste, peut s'appliquer à l'histoire de la plupart des arts modernes.

La Basilique est un édifice d'invention toute romaine, qui date sans doute de l'époque où cessa à Rome la vie publique, la vie en plein air (2), et qui servit à la fois de tribunal, de bourse et de bazar. L'usage en parut si commode, que, dès le temps de Pline, il y avait une ou plusieurs basiliques dans -i-l

1. Nous suivrons, jusqu'à la fin de ce travail, la doctrine de notre mai tre Jules '^i' Quicherat, telle qu'il l'exposait dans son admirable cours à l'Ecole des Chartes. Tout ■^• ce qu'il y a de bon et de vrai dans les pages suivantes devra donc lui être légitimement attribué. S'il y a quelque erreur, elle est nôtre. Il convient cependant d'ajouter que, depuis la mort de Quicherat, sa doctrine a été sensiblement modifiée à plus d'un point de vue. Aux yeux de notre maître, la Basilique chrétienne n'avait pas d'autre origine que la Basilique romaine : il semble aujourd'hui reconnu que la disposition de la maison romaine a eu une véritable influence sur la plan et sur la forme de nos premières églises. Jules Quicherat n'admettait pas qu'il y eût eu des églises voûtées avant le Xle siècle, avant l'an mille: on est d'accord aujourd'hui pour élargir les idées du grand archéologue et pour faire remonter plus haut l'emploi de ces voûtes en pierre dont il faisait, avec tant de justesse, la base de tout son système sur l'architecture du moyen âge.

2. Cette date est fort incertaine. Elle ne doit pas être fort éloignée de l'ère chr(^tienne.

la plupart des villes d'Italie, et que bientôt on en vit dans presque tout l'Empire. Ce fut, on peut le dire, une des plus longues vogues, un des plus vifs succès qu'ait jamais conquis une œuvre d'art.

« Un parallélogramme, coupé par deux portiques en trois parties d'inégale largeur, et terminé, à l'une des extrémités de sa partie médiane, par un demi-cercle représentant une caméra », tel est, en deux mots, le plan de la Basilique romaine. Représentez-vous en ce moment deux églises de Paris où vous êtes souvent entrés : Notre-Dame-de-Lorette, moins les déplorables chapelles latérales qui déshonorent cette petite basilique, ou, mieux encore, Saint-Vincent-de-Paul, moins ces mêmes chapelles, et surtout moins la galerie qui donne accès autour de l'autel. Ce parallélogramme, ces portiques, cette caméra, voilà le germe de Notre-Dame de Paris ou de la cathédrale de Reims. C'est ici que l'on peut dire : O matre pulcJira filia pidcJirior !

On entrait dans la basilique païenne par trois portes. La façade d'ailleurs, décorée en fausse architecture, reproduisait les formes mêmes de l'édifice: ce qui — soit dit en passant — est la meilleure qualité d'une façade ; elle était terminée par un fronton des plus simples au-dessous duquel s'ouvrait un ochIhs, qui s'élargira, s'élargira, au point de devenir, plusieurs siècles après, la superbe rose que nous admirons dans notre cathédrale parisienne. Les anciennes basiliques sont souvent à deux étages, comme notre Saint-Vincent-de-Paul, et rien n'égale la beauté simple de ces deux ordres superposés. Entre ces deux portiques règne une frise qu'on ornera plus tard de mosaïques, mais où l'on ne peindra jamais rien de plus achevé que les admirables théories dont Hippolyte Flandrin a couvert la frise de notre Saint-Vincent: œuvre classique et devant laquelle s'extasiera la postérité,qui l'attribuera sans doute à Raphaël, si l'histoire ingrate ne lui transmet pas le nom de notre illustre peintre. A ces tribunes de la basilique païenne, on monte par deux petits escaliers, pratiqués dans les angles, et qui conduisent à cette galerie où l'on place aujourd'hui les orgues. Si, quittant le premier étage, nous voulons nous avancer dans la nef, nous serons, aux deux tiers de son développement, arrêtés par des degrés

surmontés de barreaux en bois, de cajicelli. C'est derrière cette grille que commence l'estrade réservée à la justice, le prœtoriuvi. Toutes les autres parties de l'édifice sont livrées au public. Les curieux et les hommes d'affaires ont pour eux la nef centrale, et c'est là que se tient la Bourse. Les bas-côtés, qui parfois sont doubles, sont abandonnés aux marchands qui y ont établi leurs échoppes. Pour que ce bazar n'offusque pas la dignité du tribunal et n'en trouble point les débats, on a établi, dans les entrecolonnements du portique, de larges rideaux d'abord, et plus tard des cloisons en planches. Mais voici qu'il est temps de gravir les degrés du prœtoriiun. Dans ce large espace réservé, se tiennent les plaideurs et les causidici : c'est un personnel de cent personnes. Au fond, dans l'axe de la caméra ou de l'abside, sous cette voûte en quart de sphère, en cul-de-four, se tient le prœtor avec ses assesseurs. Deux petits réduits sont consacrés au greffe et aux greffiers, et vous pouvez les apercevoir à l'extrémité de nos deux bas-côtés.

Telle est, à peu près, toute la Basilique païenne.

ET maintenant, faisons un bond au-dessus de trois siècles: arrivons à Constantin, à la délivrance de la Vérité, à la proclamation du Christianisme comme religion de l'Empire. Les chrétiens, se sentant libres, parcoururent joyeusement les rues de Rome convertie : ils cherchaient un type pour les temples qu'ils pouvaient enfin élever au vrai Dieu. Ils virent la Basilique, l'admirèrent, la trouvèrent merveilleusement appropriée à tous les besoins de leur culte, l'adoptèrent enfin et se mirent à la transformer. Il faut ici aller plus loin. D'après les dernières données de la science, on peut affirmer qu'il y eut des basiliques chrétiennes bien avant la fin des persécutions. On ne saurait notamment faire trop d'estime des découvertes de M. de Rossi, qui nous montre les chrétiens formant, tout au moins dès Alexandre Sévère, un véritable Collège, une Corporation d'arts et métiers, et ayant, par là, la pleine liberté de leurs sépultures, autant que de nos jours, et plus peut-être. Ajoutez à cela le sentiment de la propriété si vif chez les Romains et qui permit à nos

chrétiens d'ouvrir des églises dans certains domaines privés.

Mais laissons ces questions abstruses, et pénétrons, d'une façon vivante, dans une basilique du quatrième siècle, vers 350.

Nous passons d'abord sous une sorte de « marquise » couverte de tuiles, sous Vanteporticus, qui est un petit porche, une porte abritée ; mais nous n'entrons pas encore directement dans la basilique. Nous nous trouvons dans une grande cour, entourée de trois ou quatre portiques, tri ou quadriportiais. Au milieu, se trouve une sorte de fontaine, nyuiphœuvi, destinée aux ablutions des fidèles. Dès \anteporticus, les hommes se séparent des femmes pour venir, dans la basilique, occuper une place distincte. Le portique, qui est en quelque manière collé contre la façade de la basilique, s'appelle narthex et est réservé aux pénitents : quelques-uns d'entre eux ont des cellœ dans un petit étage pratiqué audessus de ces portiques. Traversons le narthex, et entrons dans la basilique par une de ses trois portes. C'est là que nous rencontrons tout d'abord les catéchumènes, que l'on fait sortir au moment de la Consécration, au moment des Mystères. Dans \diplaga média est le chorus psalkntium, composé des ordres inférieurs du clergé. L'un des bas-côtés, celui de l'Évangile, est occupé par les hommes; l'autre, celui de l'Épître, l'est par les femmes, et ce dernier est quelquefois plus large que l'autre. Cette même disposition est reproduite dans les tribunes. Ualtariuni a remplacé \ç. prœtoriuni : sous la caméra, strictement conservée, s'élève l'autel. Les anciens greffes sont devenus le sacrarium et le secretarium. Contre les murs de l'abside, qui sont décorés en fausse architecture ou en mosaïque, est un banc réservé aux prêtres, \q. presbyterium, et, au milieu, dominant tout le peuple chrétien, se tient l'Évêque, le chef de la société nouvelle, majestueusement assis dans sa cathedra. Pour isoler cette région sacrée de l'autel et la séparer du reste de la basilique, on a maintenu les degrés et les balustrades ou cancelli antiques qui sont coupés dans leur prolongement par les deux ambons, où le sous-diacre lit l'épître et le diacre l'évangile. Sous l'autel, ara, qui est élevé au-dessus d'une sorte d'estrade qu'on nomme altare ou suggestus,est placé un caveau dont un double escalier forme l'entrée : c'est la confessio ou le martyrium. Le corps d'un martyr y

repose <î entier j) dans une tombe de beau style. Et c'est ainsi que le prêtre célébrant obéit aux saints Canons, qui prescrivent d'offrir la messe sur le corps des Saints.

Telle est la Basilique chrétienne ou plutôt christianisée.

Figurons-nous l'effet général que devait produire cet édifice admirable. Les deux portiques superposés, les tribunes subsistent encore ; les colonnes sont des marbres splendides qu'on a souvent arrachés aux temples des faux dieux, et les ordres antiques y sont encore respectés : le dorique, l'ionique, le corinthien s'y étagent suivant les règles. La mosaïque éclate entre ces deux étages, et l'on peut y voir (comme plus tard à Ravenne) se développer la procession des Saints en marche vers Jésus, et des Saintes en marche vers Marie. Les murs latéraux sont ornés de fausse architecture ou de mosaïques. La lumière, doucement tamisée à travers des plaques d'albâtre, arrive dans tout l'édifice par les fenêtres qui donnent sur la tribune ; les rayons suavement affaiblis éclairent de leurs reflets le plafond du temple, qui tantôt consiste en une charpente visible, en poutres peintes et dorées (et c'est un laquear) ou bien en médaillons dorés et peints (et c'est un lacunar). Des traces de décadence artistique ne tarderont pas sans doute à se manifester de toutes parts : les colonnes perdront peu à peu ces admirables proportions où éclate le triomphe des mathématiques, et grâce auxquelles, lorsqu'on retrouve un seul « tambour i> d'un fût grec, on peut reconstruire tout le Temple avec ses proportions exactes. On ne tardera pas à placer ces supports classiques sur des piédestaux, à les alterner sous cette forme nouvelle avec d'autres supports dont le soubassement touchera le sol, et à leur donner enfin dans le même édifice vingt aspects différents. Mais les Romains, d'un autre côté, avaient apporté à l'architecture ancienne un principe nouveau, un principe admirable,qu'ont appliqué souvent les architectes des basiliques: ils avaient remplacé depuis longtemps l'architrave par l'arcade entre deux colonnes. Et il en résultait, dans l'ensemble, une légèreté charmante, que les Grecs méritaient de connaître et qu'ils auraient dû inventer.

Jetons un dernier coup-d'œil sur notre basilique de 350, et

poursuivons cette histoire. Nous sommes encore loin de Notre-Dame de Paris.

DES le cinquième siècle, on peut constater dans la Basilique trois modifications importantes :

La tribune, tout d'abord, est généralement supprimée. On concevra aisément la raison de cette suppression, s'il est vrai, comme nous aurons lieu de le démontrer,quetout s'explique en architecture par une nécessité pratique, par un besoin matériel. Les églises étant devenues plus nombreuses, on n'éprouva plus le besoin de loger tant de fidèles dans un seul temple.

En second lieu, les balustrades ou cancelli qui séparaient YaltariuJii du reste de la basilique ne furent plus un jour jugées assez solides pour résister aux religieux empressements de la foule qui -se précipitait pieusement vers le saint autel. C'est alors (et ce point est digne de toute notre attention), qu'on bâtit un grand mur au lieu et en la place de ces anciennes barrières, de ces grilles en bois. Dans ce mur, qui s'éleva jusqu'au plafond, on laissa la place de trois arcs, dont l'un s'ouvrait sur la grande nef, et les deux autres sur les bas-côtés. Ces derniers s'appelèrent aixiis jnagjii, et l'autre reçut le nom superbe d'arcus maximus, arciis triumphalis.'Dz.n's, ce dernier arc, une poutre plus ornée que les autres servait à soutenir les rideaux que l'on fermait au moment des saints Mystères, et supportait parfois l'image du Sauveur avec saint Pierre à sa droite et saint Paul à sa gauche. Les ambons étaient restés à leur même place, collés désormais contre le mur nouveau, entre Xarcus niaxinms et chacun des arcus niagni. Telles furent les mesures prises contre les vivacités pieuses des chrétiens de ces temps-là. Quelques-uns cependant protestèrent et furent écoutés : c'étaient les anciens sénateurs, c'étaient les grandes dames, les matrones. Tout ce monde, riche et influent, se plaignit d'être séparé de l'autel, et l'on dut lui faire une place nouvelle à droite et à gauche de l'autel; mais il fut nécessaire, pour que cette place fût suffisante, d'élargir en cet endroit les dimensions de l'édifice. En d'autres termes, la création du inatroiieum et du senatorium commença à donner à la basilique la forme d'une croix, qui fut plus tard, MAIS

PLUS TARD SEULEMENT, interprétée par le symbolisme. Il arriva enfin que toute cette partie du temple, très nettement séparée du reste de l'édifice, reçut une toiture en sens inverse, et de là le nom de transept.

Enfin, à la place du sacrariiim et du secretarium, qu'on transporta dans les aisselles de l'édifice, on plaça deux petites camerœ nouvelles, deux absidioles. Le besoin des autels pour la célébration des messes devenues plus nombreuses se faisait de plus en plus sentir : sous ces absides, se virent deux autels.

CES trois grandes modifications étaient à la fin du V^ siècle, un fait décidément accompli, et l'on peut juger par là combien était déjà changée la physionomie générale de l'édifice sacré. Mais c'est surtout depuis la fin du V^ siècle jusqu'à l'an mille, c'est pendant ces quatre cents années que l'ancienne basilique a subi une transformation décisive. Cinq nouveaux changements, cinq changements considérables ont successivement contribué à cette transformation dont nous allons suivre les progrès, année par année, et presque jour par jour.

Tout d'abord on trouva que le voisinage trop prochain des sénateurs et des matrones était, pour l'autel et pour les ministres de l'autel, aussi fâcheux que celui des autres fidèles. Peut-être aussi vit-on, dans la création du senatormin et du matroneum, un privilège véritablement choquant. D'un autre côté, il fallait ménager ces gros personnages. Pour tout concilier, on imagina d'isoler complètement la région de l'autel et de la séparer du matroneum et du senatorimn, comme on l'avait jadis séparée du reste de la basilique. On éleva deux grands murs perpendiculaires à celui où l'on avait ouvert VarcHS triiimphalis et les arcus inagni, et on y réserva la place de deux autres arcs. Ainsi fut créé le « carré du transept ».

Et maintenant supposons-nous placés au pied de l'autel, au centre même de ce carré tout nouvellement créé. Nous avons devant nous l'abside et derrière nous le grand arc triomphal ; à notre droite et à notre gauche, nous avons deux grands arcs qui sont destinés à séparer l'autel, l'un du sena-

toriuni et l'autre du matroneiim. Rien n'est mieux agencé; mais lorsque les grands rideaux sont baissés, au moment des Mystères, il arrive que, dans la région de l'autel, la lumière ne pénètre plus suffisamment, et qu'on n'y voit plus clair. Comment remédier à un tel état de choses ? On fait d'abord entrer plus de clarté en pcrçantunefenétredans le mur au-dessus de l'abside, et c'est ce qui a lieu dès la fin du V'^ siècle. Ce n'est pas encore assez. De la lumière, on veut de la lumière. Alors on crève, pour ainsi parler, le plafond de ce carré du transept, et on y fait pénétrer le jour « par en haut ». La lumière y descend, abondante, et l'on ne saurait plus désormais se plaindre de son insuffisance. Néanmoins on n'a jamais pensé un seul instant à laisser un espace découvert au-dessus de l'autel ; mais on a eu l'ingénieuse idée de prolonger en hauteur le mur au-dessus de l'abside, comme aussi cet autre mur où est ouvert l'arc-maxime, comme aussi ces deux autres murs où sont percés les arcs qui séparent l'autel du matroneum et du senatoriuvi. Le prolongement de ces quatre murs, au-dessus de notre carré du transept, forme une tour carrée à deux ou trois étages munis de fenêtres. Telle est l'origine de la lautej'ue qui subsistera dans notre architecture jusqu'au XII^ et même jusqu'au XI 11^ siècle. Rien n'est plus élégant, plus gracieux ; rien ne modifie plus heureusement la physionomie extérieure de la basilique de plus en plus transformée. Et cependant, comme on peut ici le vérifier une fois de plus, cette souveraine élégance, cette grâce parfaite n'est en réalité que le résultat d'une nécessité vaincue.

C'est surtout dans la création du chœur que l'on peut, une fois de plus, constater cette loi du travail humain et de la lutte victorieuse de l'homme contre les nécessités matérielles. Au commencement du VI<^ siècle avaient paru les premiers monastères bénédictins, et ils avaient pris dans le monde occidental un développement rapide. Il ne fut pas rare de voir alors, dans un seul couvent, cent, deux cents, cinq cents, et jusqu'à douze cents moines. Ces nobles bataillons monastiques se contentèrent d'abord en leur humilité d'assister aux offices de la basilique paroissiale ou de l'église épiscopale ; mais il fallut de bonne heure songer à avoir des églises spé-

ciales pour ces foules austères, qui vivaient souvent loin des villes. De toute façon, les anciens temples devinrent trop étroits pour loger des hôtes aussi nombreux. On se tira d'affaire en intercalant entre l'abside et le carré du transept une sorte de chambre rectangulaire : des bancs y furent disposés parallèlement aux murs, et le nouveau clergé s'y assit. Quand, au milieu du VII I^' siècle, saint Chrodegand, évêque de Metz, donna une règle aux clercs desservant les cathédrales, aux Chanoines, ils prirent place, naturellement, dans cette même partie de l'édifice agrandi. De là, notre chœur. La nécessité où l'on se trouvait de dire au même autel un grand nombre de messes ne tarda pas d'ailleurs à se faire sentir plus vivement. Le chœurdonnait des facilités nouvelles pour augmenter le nombre de ces autels de plus en plus indispensables: on en plaça trois àla suite l'un de l'autre dans ce nouvel espace qui agrandissait en réalité l'antique région de l'autel, l'ancien allariujH. Mais pour obéir aux canons, il fallut, sous ces trois autels, disposer trois caveaux, trois « confessions », trois martyria, contenant chacun le corps d'un martyr. Or, rien n'était plus compliqué, ni plus gênant que cette disposition architecturale : car chacun de ces caveaux avait nécessairement son double escalier et sa balustrade qui dévoraient un vaste emplacement. C'est alors qu'un architecte ingénieux eut l'idée de réunir ces trois « confessions » en un seul souterrain qui reçut trois tombeaux et régna sous le chœur et l'abside : telle fut la Crypte, invention toute française, et dont nous pourrions aisément suivre toutes les modifications jusqu'au XIII^ siècle. On la voûta dès lors en arêtes, et elle fut dès lors soutenue par des colonnes camardes aux chapiteaux grossiers. Le peuple ne manque guère d'attribuer aux Romains la construction de ces églises souterraines et d'y voir parfois les augustes débris de quelque temple païen. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur ces attributions fantaisistes.

Cependant l'usage des cloches commençait à se généraliser dans la chrétienté occidentale. La science n'a pas encore, à notre connaissance, déterminé nettement l'origine véritable de ces cloches qui nous ravissent, jusqu'à l'intime de nos âmes, par leur mélodie toute spiritualiste. Le Moyen Age

s'était persuadé que les cloches avaient d'abord été trouvées dans l'antique Campanie, en la cité de Xole, « et pour ce aucuns les clament (T^w/^z/t'i', aucuns les clament AW^j-». Ces origines sont malgré tout fort nébuleuses, et il faut attendre de nouveaux travaux sur un point trop laissé dans l'ombre. Il n'y a pas longtemps qu'un voyageur voyait, au couvent du Sinaï, un moine appeler ses frères à l'Office en frappant contre une planche suspendue. Mais quelle ne fut pas la grandeur de cet artiste inconnu qui inventa les cloches ! « J'ai toujours aimé le son des cloches, dit un des plus nobles esprits et des plus grands chrétiens de ce temps-ci ('). Si la poésie consiste à remplir de nobles pensées les âmes fortement émues, c'est certes un grand poète celui qui a imaginé de donner cette voix de bronze au temple de Dieu et de la faire éclater dans les airs. On écrira bien des poèmes et bien des odes ; bien des partitions, bien des mélodies, charmantes ou terribles, s'envoleront du cœur humain, et rien n'égalera jamais ni la profondeur ni la mélodie de ce poème que la cloche catholique chante partout à tous les cœurs, et le poète qui a fait cela n'a pas de rival, non, pas même la mer et le vent. ;> Toutefois il fallait loger ces belles musiciennes, les cloches. Les architectes leur firent de belles maisons, les campaniles. C'étaient des tours tantôt carrées, tantôt rondes, munies d'escaliers en escargot. Quelquefois elles adhéraient à l'église, et c'est le système qui a prévalu en France ; d'autres fois, elles conservaient à côté du temple une sorte d'isolement et d'indépendance, et c'est le procédé qu'ont conservé les constructeurs italiens. Quant à la place qu'on leur a réservée chez nous, elle est variable : tantôt elles s'élèvent aux aisselles du transept, sur les flancs de l'édifice ; tantôt audessus du carré du transept ; tantôt enfin au-dessus du portail, et c'est cette dernière place qu'elles ont généralement conservée. Dans les petites églises, il n'y a qu'un clocher ; dans les grandes, il y en a deux et davantage. Mais n'admirezvous pas avec moi comment se transforme peu à peu notre basilique primitive, et combien elle se rapproche insensiblement de notre cathédrale du XIII*^ siècle? Quelle joie de suivre à travers les âges ces développements d'un même

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