I. Où plusieurs génies inconnus
AVANT LE XVIie SIÈCLE. 67
des peuples qui avaient vécu mille, quinze cents, deux mille ans auparavant, et qui n'avaient de commun avec lui ni la religion, ni la philosophie, ni la politique, ni aucune idée vraiment fondamentale ; que des races chrétiennes se soient tournées avec des cris de désir, d'admiration et d'amour vers les races les plus obstinément païennes et leur aient emprunté d'un air suppliant toutes leurs institutions, toute leur littérature et tout leur art ; que des pays libres aient adopté avec ardeur, avec enthousiasme, le césarisme qui leur venait de Rome ; que des nations où le servage était depuis longtemps si singulièrement adouci, se soient éprises de ces nations antiques qui pratiquaient si passionnément l'esclavage ; qu'on ait, en une seconde, oublié mille ans de vie chrétienne ; qu'on ait regardé comme non avenu tout ce qui s'était passé dans l'Occident catholique depuis la conversion de Constantin ; qu'on ait admis enfin, oui, universellement admis, que, durant le millénaire du moyen âge, sous ie règne de l'Eglise, il n'y avait pas eu un seul penseur, un seul écrivain, un seul artiste digne de ce nom..., véritablement cela passe tout ce qu'on peut imaginer, et les Mille et une Nuits sont plus vraisemblables.
C'est cependant ce que l'Italie a vu au XV^ siècle, et nous au XVIe. Rien n'est plus historique.
D'ailleurs, la Renaissance n'est point morte : elle respire encore, elle a encore je ne sais quelle étrange jeunesse. Elle s'épanouit partout : elle vit dans nos institutions politiques oi!i l'absolutisme païen tient tant de place ; elle vit dans les lointaines possessions des nations chrétiennes où l'ignoble esclavage païen, hélas ! est encore en vigueur ; elle vit dans les marbres païens de nos musées et de nos jardins publics, devant lesquels nos enfants sont forcés de baisser les yeux : elle vit dans les livres élémentaires et dans tout l'enseignement de nos collèges où nos fils puisent tant d'idées païennes. Elle n'est pas encore vaincue, elle étale partout le scandale de son triomphe.
Il convient néanmoins de confesser que les hommes de la Renaissance, aux XV^e et XVI^ siècles, méritent, en une certaine mesure, le bénéfice des circonstances atténuantes, et la vérité nous amène à les invoquer en leur faveur.
Tout d'abord, ce mouvement païen avait en réalité commencé beaucoup plus tôt. On ne l'a pas assez remarqué. Lorsqu'au douzième siècle le premier exemplaire des Pandectes de Justinien pénétra chez nous, ce fut en définitive le premier signal de la Renaissance. Les légistes matois qui entourent nos rois du treizième siècle, et surtout Philippe le Bel, ce sont, gardez-vous bien d'en douter, ce sont des gens de la Renaissance. C'est par le sommet de la société qu'elle a commencé à nous dévorer. Frédéric II en Allemagne et le petit-fils de saint Louis en France, sont jusqu'à la moelle de vrais Césars païens ; la politique, ici, a devancé la littérature, la philosophie et l'art, qui devaient à leur tour avoir sur la politique une influence si considérable.Mais enfin il est certain qu'avant de voir tous les philosophes et tous les artistes du seizième siècle se promener un Virgile ou un Platon à la main, on avait vu les rois chrétiens méditer longuement les Constitutions des empereurs de Rome. Nous tenons à le constater.
Autre circonstance atténuante. Il est trop vrai que les réformateurs païens des XV^ et XVI^ siècles avaient sous les yeux, quand ils ont commencé leur œuvre, les seuls monuments d'une littérature et d'un art soit trop jeunes, soit décrépits. S'ils se sont si vivement passionnés pour l'Antiquité, c'est que rien ne semblait plus rester debout autour d'eux. L'architecture, depuis la fin du XIV^ siècle, était en pleine décomposition : à force d'aimer le vide et d'abhorrer le plein, on en était venu à faire du plus bel édifice gothique une sorte de cage de verre où les proportions étaient insolemment violées. La sculpture et la peinture, au contraire, nous consolaient par des essais admirables qui allaient bientôt aboutir à des œuvres parfaites. Ces arts étaient, ainsi que la musique, sur la pente d'un excellent progrès, et, comme nous le dirons plus loin, il n'y avait plus qu'à les perfectionner avec une activité prudente, sans qu'il fût aucunement nécessaire de faire une révolution. Il n'en était pas de même de l'éloquence et de la poésie : elles en étaient arrivées au dernier terme d'une vieillesse qui n'avait plus rien d'honorable. La philosophie était trop souvent réduite à des formules sans vie ; la poésie était subtile, obscure, pédante et d'une désespérante longueur ; la chaire elle-même était déshonorée
par le mauvais goût. En vérité, cela ne pouvait durer, et il fallait sortir de la honte de cette décadence.
Qu'y avait-il à faire ? Ou'a-t-on fait ?
Deux partis se présentaient aux hommes de la Renaissance.
Ils pouvaient, d'une part, faire preuve de sagesse et de modération, en se contentant de corriger ce qu'il y avait de défectueux dans les œuvres de leurs devanciers ; en conquérant peu à peu la beauté de la forme sans renoncer jamais à la beauté du fond, et en conservant précieusement toutes les traditions nationales et chrétiennes. C'est ce qu'avaient si heureusement tenté une foule de grands artistes en Italie et en France; c'est ce dont les nouveaux païens ne voulurent pas.
Les Renaissants pouvaient d'autre part, se permettre un coup d'État violent, écraser d'un talon irrité toute la Littérature et l'Art contemporains, et recommencer hardiment, sur des bases tout à fait nouvelles, la construction d'un édifice littéraire dont on demanderait tous les matériaux à l'Antiquité, et non pas au moyen âge. C'était le système de la table rase. « Le moyen âge n'existe pas littérairement ; il faut l'oublier, l'effacer, l'annihiler et supposer enfin que l'humanité, endormie pendant plus de mille ans, s'est réveillée tout à coup, comme une sorte de Belle-au-bois-dormant, telle qu'elle était dans les palais et les basiliques de Rome, sous le règne d'Auguste ou sous celui d'Adrien ». Tout refaire : telle était la devise de cette école. Et c'est elle qui a triomphé, c'est elle qui triomphe encore.