I. Louis Veuillot
type! Le savant qui les examine et les constate est, en vérité, comme un père qui suit et constate la croissance de son enfant.
Vous vous rappelez peut-être ce triporticus, ce qiiadriporticus des premières Basiliques. Il occupait un espace assez considérable qu'on ne tarda pas, dans les villes, à utiliser d'autre façon. Devant les églises, il resta toujours une place appelée parvis (paradisus) ou aître (atrium), et cette place fut le plus souvent consacrée au cimetière ; mais les beaux portiques d'antan disparurent un jour. Non, je me trompe: l'ancien quadripor tiens subsista dans certaines églises, dans les églises monastiques. Les moines ont toujours eu besoin de promenoirs couverts pour se rendre de leurs cellules au chapitre, au réfectoire et surtout à l'église; mais ces promenoirs, on le comprendra sans peine, n'avaient pas leur place marquée devant la façade du temple, oii se trouvait généralement l'entrée réservée aux fidèles. Donc, on déplaça les anciens portiques, on les rejeta sur le flanc de l'édifice, et ils devinrent le cloître. Ainsi tout s'explique, tout s'éclaire ; ainsi les nécessités matérielles donnent tour à tour naissance aux plus touchantes beautés de notre art catholique.
«/^"^RÉATIOX du carré du transept, construction de la V^^ lanterne, intercalation du chœur entre l'abside et le carré du transept, édification des clochers, transformation du quadriporticiis en cloître ; » telles sont les cinq grandes modifications que reçut la Basilique latine depuis la fin du cinquième siècle jusqu'au commencement du onzième J'ose à peine parler de cette élévation d'un second transept et d'une seconde abside à cette extrémité de l'église qui est opposée à l'autel. Ce fait bizarre, qui s'explique à peine par un amour outré de la symétrie, ne fut pas général et resta même à l'état d'exception... Hâtons-nous maintenant de nous transporter en l'an mille, et jetons un dernier regard sur notre basilique si profondément transformée. Vous en saisissez le plan.La façade, que nous supposerons munie de deux tours carrées à trois étages nous offre, entre ces deux clochers, un modeste fronton percé d'un ociilus agrandi. Trois portes, d'une décoration fort
Simple, s'ouvrent sur le parvis où sont les tombes de nos pères. Un seul étage règne à l'intérieur ; les colonnes, devenues irrégulières et disproportionnées, ont encore une belle majesté antique ; l'édifice est éclairé par les fenêtres des bascôtés et par celles qui brillent au-dessus des colonnes de la nef et du chœur. Dans ces fenêtres sont encastrées des plaques de marbre, de pierre ou d'albâtre qui sont percées de trous en forme d'étoile, de cercle, de croix, et, dans ces trous, on a disposé des plaques de verre de couleur. Le soleil, en traversant ces plaques unicolores, produit de si beaux reflets que certains archéologues ont voulu faire remonter les vitraux jusqu'à cette date. La mosaïque, d'ailleurs, étincelle partout, et l'on s'en sert notamment pour figurer la fausse architecture sur les surfaces planes.Les chapiteaux des colonnes ne sontguères que des chapiteaux corinthiens de plus en plus déformés. Sur le devant «ducarrédu transept», l'arc triomphal a persisté ainsi que la « poutre de gloire » et les ambons. La partie supérieure de l'abside est particulièrement le lieu où la mosaïque triomphe : Jésus-Christ y apparaît, sous les traits que lui ont donnés les Byzantins trop imités, avec saint Pierre et saint Paul très hiératiquement figurés. Des tapisseries ornent tous les entrecolonnements, des tapisseries parent les grandes arcades: luxe admirable, mais, comme on le verra bientôt, dangereux. Il est en effet un autre luxe qu'ont particulièrement affectionné les chrétiens de cette époque : c'est un luminaire exagéré, c'est ce prodigieux entassement de cierges enflammés dont s'enthousiasment encore aujourd'hui les Américains du Sud, et qui a causé naguères l'horrible catastrophe de Santiago. Dans nos chartes il est aisé de voir quels sacrifices s'imposent les églises pour entretenir cette coûteuse décoration : un grand nombre de donations (et ce ne sont pas les moins importantes) sont spécialement destinées ad bnninare ecclesiœ. On eut souvent l'occasion de se repentir de ces excès d'un luxe mal compris ; ces cierges, si pieusement, si naïvement allumés, mettaient le feu aux tapisseries qui encombraient l'édifice sacré. Le plafond, qui consistait en charpentes plus ou moins dissimulées, était rapidement atteint et s'effondrait sur les murs calcinés. La basilique était perdue, et il la fallait reconstruire.
Cène fut pas, hélas ! la seule cause qui, aux IX^ et X^ siècles, occasionna la ruine de nos églises. Ces tristes siècles sont ceux où la guerre privée sévit dans toute sa sauvagerie : ils virent aussi les invasions et les ravages des Normands. Ces pirates remontaient le cours de nos grands fleuves, débarquaient partout où ils apercevaient quelque belle ville et où ils pouvaient espérer un riche butin. De leurs mains puissantes et adroites, ils jetaient, sur le toit des basiliques, des torches enflammées, et les basiliques brûlaient. A la fin du X^ siècle, la terreur de la fin du monde vint glacer le cœur de ces générations qui étaient également épouvantées de l'avenir et du présent. Ces pauvres chrétiens voyaient leurs temples tomber à leurs pieds, et ne se sentaient pas la force de les reconstruire: « A quoi bon bâtir aujourd'hui? le monde finira demain. » Et ils se croisaient les bras devant une si rude besogne. Mais l'an mille s'écoula, et le monde continua de vivre. Alors, alors, il y eut un cri de joie et d'apaisement universels ; alors les hommes crurent qu'ils renaissaient : ils saluèrent cette aurore, et, pleins de reconnaissance pour le Dieu qui les laissait vivre, se remirent, avec un courage héroïque, à relever leurs églises en ruines. Oui, ce fut un grand spectacle, et que la chrétienté ne reverra peut-être jamais. Ces ressuscites d'hier, encore pâles de leur terreur et demi tremblants, entreprirent de mettre leur architecture à la hauteur de leur amour. Et voici, dit Raoul Glaber, tant de fois cité, voici que « la chrétienté se revêtit de la robe blanche des églises nouvelles ».
Ces constructeurs de l'an mille (ils étaient ecclésiastiques et demeurèrent tels jusqu'à la seconde moitié du siècle suivant), ces courageux architectes avaient de la mémoire. Ils se rappelèrent soudain les mésaventures cruelles de leurs pères, les désastres causés par tant d'incendies criminels ou fortuits, les tapisseries enflammées par les cierges, et surtout les torches des Normands. Sur le point de bâtir de nouveaux édifices, ils voulurent les mettre à l'abri de tant de chances funestes : ils les rêvèrent incombustibles. Assis sur les débris de leurs anciennes basiliques que des charpentes de bois avaient si mal préservées, ils réfléchirent, se frappèrent le front et se dirent, d'une voix dont rien ne peut rendre l'éner-
gie : « Nous voulons, nous voulons des églises qui ne brûlent point. »
Et ils ajoutèrent avec résolution : « Faisons-en qui soient tout en pierre. î> Ils en firent.
L'AUDACE des architectes du XI*^ siècle fut véritablement admirable, et les modérés de l'an mille, s'il y avait des modérés en ce temps-là, durent avoir de beaux scandales. Ces pauvres gens conçurent un projet qui eût fait reculer d'épouvante les architectes romains, dont l'énergie et la hardiesse sont cependant bien connues. Ils se mirent bravement à jeter, A QUATRE-VINGTS PIEDS AU-DESSUS DU SOL, sur des murs d'une épaisseur moyenne, une voûte de pierre, une voûte en berceau, un poids énorme. C'était leur façon à eux de construire des églises qui ne brûlassent point. « Elle en valait une autre », me dira-t-on ; mais, tout d'abord, elle ne réussit guère. Les malheureux murs n'étaient pas de force à supporter ce poids inattendu : ils fléchirent par le milieu, éclatèrent et tombèrent en morceaux, avec les débris de la voûte, aux pieds des architectes désespérés. Désespérés, non, ce mot n'est pas français, n'est pas roman. Les braves artistes ne se découragèrent pas pour si peu : ils ramassèrent leurs matériaux et se remirent à l'œuvre, donnant plus de légèreté à leurs voûtes nouvelles plus d'épaisseur surtout à leurs nouveaux murs, et moins d'envergure à leurs fenêtres et à leurs portes. Alors commença CETTE GRANDE LUTTE DES ARCHITECTES CONTRE LA POUSSÉE DES VOUTES, qui résume au Moyen Age toute l'histoire de l'architecture, comme l'a si bien dit l'éminent archéologue auquel j'emprunte cette admirable doctrine. Il y a quelques années, Victor Hugo a célébré, dans ses Travailleurs de la Mer, la lutte horrible et douloureuse de l'homme contre la nature : il nous a représenté son héros, son Gilliatt aux prises avec la tempête, avec la foudre, avec les monstres de la mer. Eh bien ! ce gigantesque combat, nos pères l'ont livré à la nature, à la matière, à la pesanteur, à la poussée de leurs voûtes de pierre ; et ce fut, en vérité, une admirable bataille dont nous allons suivre avec anxiété toutes les péripéties, auxquelles nous ne saurions
rester indifférents. En définitive, nos bons maçons chrétiens valent bien les marins de Victor Hugo, et les travailleurs de l'Église valent bien les travailleurs de la mer.
E grand combat est commencé : la nature est victorieuse une fois de plus. Une seconde, une troisième fois, les voûtes, trop pesantes pour les murs qui sont chargés de les soutenir, les voûtes s'écroulent avec fracas. Mais Vautt-e ne perd pas la tête et continue la lutte. \J autre, c'est l'homme, ou plutôt le chrétien.
Quant à l'ennemi, c'est cette voûte en berceau, dont tous les voussoirs, dont toutes les pierres sont solidaires ; c'est cette voûte dont la poussée bilatérale est presque invincible. « De deux choses l'une, se dit l'homme ; il faut que mon édifice soit moins large ou qu'il soit moins haut. » Vous comprenez bien que les chrétiens ne pouvaient sacrifier l'élévation de leurs églises, cette élévation qui est à leurs yeux l'image du ciel. Ils sacrifièrent la largeur de l'antique basilique ; ils la rétrécirent, rétrécirent, rétrécirent, de façon à donner à leur berceau le moins de largeur et par con.séquent le moins de poids possible ; ils arrivèrent enfin à ne plus faire de leur édifice qu'un corridor. C'était fort laid, sans doute, et, bien des fois peut-être, en visitant les quelques églises qui nous restent de cette époque, vous avez haussé les épaules et vous vous êtes écrié : « C'est grossier, c'est barbare, c'est enfantin. )> Eh bien ! vous aviez tort, et vous étiez injustes. Ces affreuses petites églises du commencement du Xle siècle, étroites, obscures, humides, disproportionnées, monstrueuses, elles attestent une des plus rudes et des plus honorables phases du travail humain, du travail chrétien, du travail de nos pères.
Les Romans (désormais nous les appellerons ainsi), ne s'en tinrent pas là. Ils augmentèrent encore la masse imposante de leurs murs latéraux ; ils se prirent d'une horreur indicible pour le vide et d'un amour sans bornes pour le plein ; ils diminuèrent l'ouverture de leurs fenêtres au point d'en faire de véritables meurtrières. A ces fenêtres et à leurs portes ils donnèrent des évasements en forme d'entonnoir.
OU, si vous l'aimez mieux, de biseau : c'était une autre façon d'avoir le plus de maçonnerie et le moins de vide possible. Quand il nous arrive aujourd'hui de passer sous le portail d'une église du Moyen Age (et elles ont toutes conservé cette physionomie jusqu'à la Renaissance et plus tard encore), rappelons-nous l'origine véritable de cet évasement singulier dont les architectes chrétiens ont su tirer un si bon parti, de ce trumeau qui soutient une statue du Christ ou de la Vierge, de ce tympan où sont sculptées les scènes du dernier jugement. Ce sont là, en réalité, autant d'artifices pour avoir du plein et pour remplir du vide. Bref, on peut dire que les constructeurs des premières églises romanes étaient sans cesse dans l'attitude d'hommes qui craignent un éboulement. Ils avaient leurs yeux obstinément fixés sur leurs voûtes et, en courbant les épaules, ils se disaient sans cesse : « Si elles allaient tomber ! »
Je veux bien que l'ancien plan de la basilique ait été respecté dans ces édifices « tout en pierre » ; je le veux, et rien n'est plus vrai. Mais voyez néanmoins, voyez quel changement, ou, pour mieux parler, quelle déformation ! L'église est étroite ; les arcades reposent sur de lourds piliers ; les fenêtres, étrangement évasées, laissent passer un jour avare ; l'épais berceau pèse sur les murailles énormes; la tribune a été rétablie, parce qu'on ne peut plus loger assez de fidèles dans l'enceinte diminuée ; \arcus maximus et les arcus inagni se sont confondus avec les nouvelles voûtes, et leurs murs ont naturellement disparu ; « la poutre de gloire » a reculé de quelques mètres, et se trouve placée à l'entrée du chœur ou à l'ouverture de rabside,si l'église n'a pas de chœur; le carré du transept est encore éclairé par la lanterne,mais on le recouvrira bientôt avec une coupole ; les bas-côtés de la nef sont d'une étroitesse qui frappe péniblement le regard, et on les couvre parfois en voûtes d'arêtes très médiocrement exécutées. Comme l'on consacre désormais à la voûte presque tout l'argent destiné à la construction, on ne fait plus de dépenses inutiles : le luxe est banni du temple ; la mosaïque n'y brille plus ; tout au plus s'est-elle réservé une dernière place, un dernier asile dans la partie supérieure de l'abside, où se voit le Christ entouré des quatre animaux symboliques. Et telles sont ces
pauvres églises. Vous comprenez bien que nous ne pouvions pas en rester là, que nous ne pouvions pas être condamnés à cette laideur à perpétuité, et qu'il nous fallait à tout prix élever au Verbe de Dieu, à l'éternelle Beauté, des temples plus lumineux, plus larges, plus beaux. Car une église doit être l'image du ciel oi^i il n'y aura pas une seule laideur, et nous devons tout faire pour que l'Image d'en bas ressemble à la Réalité d'en haut.
C'est ce que comprirent les architectes du XI^ siècle, et ils inventèrent tour à tour ce qu'on a si bien appelé « les trois procédés, les trois expédients, les trois artifices des Romans. » Il faut entendre par là « les arcs doubleaux et les contreforts, le berceau et l'arc brisés, et enfin la croisée ogive ». Expliquons tous ces termes.
REMARQUONS, tout d'abord, qu'il était impossible de supprimer la poussée bilatérale de la voûte en berceau ; mais, qu'à tout le moins, on pouvait empêcher cette terrible voûte de s'effondrer, un jour ou l'autre, DANS TOUT SON PRO- LONGEMENT et faire en sorte qu'il n'y eût plus désormais que des effondrements PARTIELS, plus faciles à prévenir et moins coûteux à réparer. Tel était le premier problème à résoudre. On ne désespéra point d'en venir à bout, et l'on mit prestement la main à la besogne.
Une voûte menaçait-elle de s'écrouler ? Y découvrait-on de sinistres fissures ? Y entendait-on des bruits redoutables.? Vite, les architectes, effarés, s'efforçaient de conjurer le danger. Sous la partie de leur berceau qui était particulièrement en péril, ils faisaient tout aussitôt placer un cintre de bois, s'appuyant à droite et à gauche sur de grosses poutres qui descendaient jusqu'au sol. A l'extérieur, ils consolidèrent cet échafaudage par d'autres poutres semblables à celles dont nous étayons, dont nous étançonnons nos maisons, quand elles menacent de s'écrouler. J'ai prononcé le mot « échafaudage, » et c'en était un en effet ; mais on ne tarda pas à éprouver les bienfaits d'un système aussi simple et aussi primitif Il y eut encore des accidents mais qui n'atteignirent plus qu'une portion de voûte, alors que tout le reste demeu-
rait heureusement intact. Nos architectes, alors, jetèrent un cri de délivrance : « Si au lieu de cet échafaudage accidentel et provisoire, nous en adoptions un qui fût permanent et définitif ? ^ Puis ils firent un pas de plus, et s'écrièrent d'un air inspiré : vî; Si au lieu de construire tout cet appareil en bois, nous le construisions en pierre ? » C'est ce qu'ils firent.
Les cintres de bois se changèrent en des cintres de pierre qui furent espacés à des intervalles réguliers et délimitèrent ainsi les travées de l'église : ce furent les ARCS DOUBLEAUX.
Les poutres intérieures qui servaient d'appui aux cintres de bois se changèrent en colonnes ou piliers de pierre : ce furent LES PIEDS-DROITS DES ARCS DOUBLEAUX.
Les poutres extérieures se changèrent en de gros et puissants massifs de pierre, destinés à supporter énergiquement la poussée des doubleaux : ce furent LES CONTREFORTS.
Tel est le premier procédé, le premier artifice des Romans.
Ils en furent si ravis qu'ils l'appliquèrent partout où ils purent. Ils mirent des doubleaux sous les voûtes de leurs grandes nefs, — sous les voûtes de leurs bas-côtés, — sous les demi-voûtes de leurs tribunes, et sous leurs grandes arcades. Pour soutenir les doubleaux de la grande nef, pour soutenir ceux des nefs latérales, ils eurent recours à des contreforts plus ou moins ornés, plus ou moins puissants. Déjà, déjà, ils avaient la joie de pouvoir élargir un peu l'étroitesse de leurs fenêtres et de leurs portes. Le premier problème était résolu.
Toutefois, nos architectes ne s'estimèrent pas encore satisfaits et voulurent aller plus loin. Dans tout plein-cintre, il est une pierre qui est d'une importance considérable : c'est « la pierre du milieu et du haut de la voûte»; c'est la pierre «qui, plus étroite en bas qu'en haut, presse et affermit toutes les autres pierres composant la voûte ; » c'est la pierre, qui, ayant plus de poussée que les autres, tend plus que les autres à tomber. C'est la f/^/ enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom : « Supprimons la clef, se disent les Romans, et nous allégerons d'autant notre plein-cintre. » Ils la supprimèrent, et de là le berceau brisé, la voûte en tiers-point ; de là aussi, par une application du même système à tous les arcs de l'édifice, de là, dis-je, cet arc brisé, cet arc en tiers-point
qu'on a si improprement appelé « ogive ». Je crains bien, lecteurs, et vous surtout, lectrices, en vous signalant cette origine de la prétendue ogive, je crains de vous ôter une illusion. Peut-être la croyiez-vous poétiquement empruntée aux Arabes et rapportée des Croisades ; peut-être encore y voyiez-vous une imitation « des sombres forêts et de leurs entrelacements naturels. » Je crois qu'il vaut mieux y voir une conquête du travail humain, et je pense même que c'est plus poétique. Rien n'est beau que le vrai.
Et tel le second procédé, le second artifice des Romans.
L'EMPLOI de l'arc et du berceau brisés n'avait pas fait abandonner l'excellent usage des doubleaux et des contreforts : car ces expédients des Romans se complétaient l'un l'autre, et la dernière invention ne rendait jamais la précédente inutile. Mais, évidemment, il y avait mieux à faire, et l'on fit mieux.
Les Romains, et peut-être les Étrusques avant eux, avaient inventé la voûte d'arêtes, conception architecturale de la plus haute et de la plus profonde beauté. La voûte d'arêtes, « c'est un berceau à travers lequel on ferait passer perpendiculairement une série de berceaux du même rayon. » Il se forme à chacune de ces pénétrations quatre arêtes qui aboutissent centralement au même point. Cette voûte se construit nécessairement sous un moule de bois : les pierres qui forment les arêtes sont taillées d'avance sur le chantier, et elles soutiennent toutes les autres. Dans le berceau, toutes les pierres d'un voussoir sont solidaires l'une de l'autre, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire ; mais dans la voûte d'arêtes, les quatre triangles sphériques s'arcboutent réciproquement. Ce sont, encore un coup, ce sont les pierres d'arêtes qui supportent tout le reste, et qui, comme quatre rigoles, vont porter à quatre points donnés, non pas de l'eau, mais de la poussée. Et ces quatre points sont précisément ceux où les Romans avaient placé le système de leurs arcs doubleaux et de leurs contreforts. Ces vaillants constructeurs se mirent donc à employer, — concurremment avec ces contreforts et ces doubleaux, — la voûte d'arêtes purement et simplement
empruntée aux Romains, et dont, à l'aide des « arcs formerets », ils soutinrent les retombées sur leurs murs latéraux. Ils pratiquèrent d'abord ce système dans leurs bascôtés ; puis, devenus plus hardis, dans leurs grandes nefs. Le résultat fut généralement des plus heureux.
Mais voici que nous arrivons à la plus belle, à la plus admirable invention des Romans. Nous avons dit tout à l'heure que la voûte d'arêtes se construisait sous un moule de bois. Ce moule, que l'on enlevait quand les quatre triangles sphériques s'équilibraient parfaitement et quand cette construction difficile était achevée, donna peut-être l'idée d'une sorte de moule définitif en pierre régnant en saillie sous les quatre arêtes. Suivant un des meilleurs théoriciens de ce temps-ci, c'est le désir d'orner, d'embellir cette voûte qui, précisément à Vézelay, inspira à l'architecte la pensée de changer les arêtes aiguës en arêtes saillantes, ou, si vous l'aimez mieux, de construire sous les arêtes primitives de grosses membrures de pierre, de nouveaux doubleaux, des doiibleatix TRANSVER- SAUX, des doubleaux en diagonales, que l'on bâtissait tout d'abord, avant le reste de la voûte, et qui, réduits à euxmêmes, s'équilibraient à tel point que, dans les ruines des édifices romans ou gothiques, ils sont souvent les seuls éléments de cette partie de l'édifice sacré qui aient visiblement résisté aux efforts du temps. Une fois ces membrures construites, les architectes n'eurent plus qu'à couvrir les intervalles de leur voûte avec de petites pierres, avec des briques, avec des matériaux légers. Décidément, la poussée des voûtes est localisée en quatre points, où l'on peut accumuler la résistance, et où les contreforts sont capables de soutenir la lutte. On peut dire que la grande bataille est terminée entre l'homme et la nature ; on peut dire que les architectes du XI^ siècle sont vainqueurs. C'est le Gilliatt de Victor Hugo, quand il a dompté la tempête et tué la pieuvre.
TOUTEFOIS, la croisée ogive (c'est le nom de ces doubleaux en diagonale, de ces arêtes saillantes) est susceptible de recevoir encore de nouveaux et importants perfectionnements. Les arcs doubleaux, les arcs formerets
qui soutenaient les retombées de la voûte d'arêtes sur les murs latéraux, et qui étaient encore en plein-cintre,sont alors brisés par les architectes romans, et c'est ce qui donne à toute cette voûte un élancement devenu nécessaire Les triarigles sphériques sont eux-mêmes brisés et, pour ainsi dire, ployés en deux. Il en résulte une légèreté toute charmante et qui fait croire les églises plus élevées qu'elles ne le sont réellement. Factum est, c'est fait : le dernier problème est surabondamment résolu.
Tels sont les trois artifices des Romans ; telle est, à vrai dire, toute l'histoire de l'architecture romane.
Mais vous avez hâte d'en venir avec nous à ce style gothique qui ne consiste pas, comme on l'imprime encore tous les jours, dans l'emploi de l'arc brisé faussement appelé ogive.
En quoi consiste-t-il donc ? Et quel en est le caractère véritablement distinctif?
C'est LE PILIER BUTANT ET L'ARC-BOUTANT.
EXAMINEZ un moment avec moi le système des contreforts romans. Si vous faites le tour d'une cathédrale des premières années du XI I^ siècle, vous n'aurez pas de peine à voir les contreforts qui soutiennent les voûtes des nefs latérales : ces masses énormes sont faites pour frapper vos yeux. Mais il n'en est pas de même pour les contreforts qui supportent les retombées de la voûte centrale : vous ne pouvez, du dehors, en apercevoir que la partie supérieure. Le reste s'enfonce et est seulement visible dans l'intérieur de l'église, où il ne peut évidemment conserver un aspect aussi massif On est forcé de le dégrossir, de l'amincir, de l'orner, de le dissimuler sous forme de piliers ou de colonnes ; mais cette légèreté ne s'acquiert qu'au préjudice de la force. Aussi, qu'arriva-t-il? C'est que certains architectes romans,qui avaient voulu donner trop de hauteur à leurs édifices transformés, furent punis de leur témérité. Les contreforts de la grande nef fléchirent sous le poids de la voûte, qui s'effondra. Il n'est pas toujours prudent de dire: Altiiis.
Ces accidents, toutefois, étaient loin d'être aussi funestes
que ceux de l'an mille. Une travée pouvait s'écrouler sans que les autres fussent atteintes, et elles avaient conquis désormais leur indépendance personnelle. Les architectes s'empressèrent de réparer le mal : ils étançonnèrent la travée malade à l'aide de deux grosses poutres, dont la première coupait la seconde en angle plus ou moins aigu, et passait comme un pont audessus des bas-côtés. Puis, le même fait qui s'était déjà produit tant de fois se produisit une fois de plus : on songea à donner une forme durable et définitive à ce procédé provisoire. Ces poutres de bois furent trouvées si commodes, qu'on les changea, s'il m'est permis de parler de la sorte, en poutres de pierres. Celle qui passait au-dessus des bas-côtés devint l'ARC-BOUTANT ; l'autre, placée à quelque distance de l'édifice, et qui se transforma en une masse considérable de pierre, fut le PILIER BUTANT. Ce pilier sauveur se trouvait par l'arcboutant en communication avec la portion de voûte qu'il s'agissait d'étançonner, et il était lui-même en communication directe avec le sol, qui est le réservoir de toute force. Donc il suffisait à tout. A chaque système de doubleaux et de contre-forts de la voûte centrale, on en vint bientôt à attacher de la sorte un système d'arcs et de piliers butants, et désormais aucune travée ne s'écroula plus. Les églises montèrent, montèrent jusqu'au ciel sans craindre de tomber à terre : l'élévation de nos cathédrales devint possible et légitime. C'est sans doute dans l'Ile de France ou dans la Picardie que cette admirable invention vit le jour, et le style gothique, comme l'a si bien dit M. Quicherat, ne fut que le procédé particulier de l'école romane française. C'est la cathédrale de Noyon qu'il faut peut-être considérer comme le prototype de tous les édifices gothiques.
Je n'ignore pas,d'ailleurs, que l'architecture gothique n'emporte pas le suffrage de tous les entendements épris de l'art; je sais qu'on lui reproche précisément cette élévation due à des moyens factices, et qu'à cause de ses arcs-boutants, on lui a jeté avec dédain le nom « d'architecture à béquilles >. L'édifice roman, a-t-on dit, se tient droit et ferme comme un homme bien portant et qui n'a pas besoin d'appui ; l'édifice gothique est un infirme qui ne peut marcher seul. C'est l'enfant dans sa chaise roulante, c'est le boiteux avec sa canne ou ses
béquilles. Il y a quelque vérité dans ces reproches, qui cependant sont passionnés et évidemment injustes. Les gothiques, pas plus que nous, ne savaient le secret de suspendre les pierres dans l'air, et Dieu n'a pas jugé bon de faire un miracle en leur faveur. Ils ont donc été FORCÉS d'employer ces arcsboutants, dont ils ont d'ailleurs tiré un si admirable parti. Allez plutôt, allez, à la tombée du jour, étudier et admirer le chevet de Notre-Dame éclairé par les derniers rayons d'un beau soleil d'automne. Si vous ne voulez pas de ces arguments poétiques, je vous accorderai volontiers que ces supports sont des supports ; mais vous me permettrez cependant de vous conduire à l'intérieur du temple, sous les voûtes d'Amiens.de Bourges ou de Beauvais. Là, je vous montrerai l'élévation prodigieuse de ces incomparables monuments ; et sentant mon âme s'élever, mon cœur battre, mon intelligence monter vers Dieu, mes genoux ployer et mes lèvres prier à la seule vue de ces admirables hauteurs, je dirai : « Voilà pourtant ce que je dois à ces arcs-boutants si méprisés et que je ne saurais mépriser plus longtemps. Architecture boiteuse dites-vous, mais boiteuse sublime et que j'aime ! »
J'AI fini, et je voudrais avoir dignement parlé de l'architecture du Moyen Age. J'espère n'en avoir exagéré ni les grandeurs, ni les défauts. Les temps sont passés où je ne sais quelle haine aveugle et ridicule fermait nos yeux aux éclatantes beautés de cet art si original, si puissant, si chrétien ; mais les temps aussi sont passés où l'on faisait de l'art du XI 11^ siècle un idéal impossible à franchir. Quant à moi, j'ai le très ferme espoir que le monde chrétien a un long avenir devant lui, que nous sommes encore dans les premiers siècles de l'Église, et que, pour abriter l'Eucharistie, nous trouverons encore plus d'une architecture nouvelle. Il viendra même un jour où nous contemplerons avec le même amour toutes les formes que l'Art a trouvées pour honorer Jésus-Christ, et où nous comprendrons aussi bien la correction splendide de l'art grec et romain que l'étonnante fécondité et l'élévation de l'art gothique. Il faut savoir tout admirer.
Un poète du Midi disait naguères en sa belle langue colorée et vivante : i Le peuple, qui sent la pompe du dehors, <,< a besoin que la maison où le bon Dieu demeure repré- « sente à ses yeux /a grande chapelle du ciel. »
Il y aura, en effet, une architecture là-haut où seront splendidement réunies et concentrées toutes les beautés de tous les arts.
Nous aspirons à cette lumière, à cet Art surnaturel, et nous espérons admirer un jour, avec nos lecteurs, la grande Cathédrale du ciel !