DU MOYEN AGE
L — Le Roman.
Les quatre fils Aymon.
• L est Ii07iteiix que îwus ignorions à ce point nos origines littéraires. Ce langage nous était tenu, il y a peu de jours, avec une noble et charmante franchise,par un homme qui possède son antiquité classique et qui la juge avec une rare délicatesse de jugement. Un tel aveu est consolant. Si beaucoup de ceux qui sont aujourd'hui chargés en France de veiller aux destinées de l'enseignement supérieur en viennent à jeter ce cri vraiment français, une heureuse révolution s'accomplira pacifiquement dans l'éducation de nos fils. On aura 'a hardiesse, dans toutes les chaires, de remonter plus haut que la Renaissance. On s'élance déjà jusqu'aux véritables sources de notre poésie, et l'on ne craint plus d'affronter la littérature des XI*^ et XII^ siècles. Le professeur de rhétorique, après avoir fait admirer la grande figure d'Agamemnon et celle d'Achille, ouvre aujourd'hui la Chanson de Roland et fait admirer notre Agamemnon, qui est Charlemagne, et notre Achille, qui s'appelle Roland. Pour obtenir une plus complète réhabilitation de cette littérature si injustement délaissée, il faut préparer la voie. Nos lecteurs seront peut-être étonnés, à ce point de vue, d'apprendre qu'un grand nombre de nos chansons de geste sont encore enfouies dans la nuit des bibliothèques. Allons les déterrer, allons les rendre à la lumière. Parcourons les bibliothèques de France, mais surtout celles d'Italie et d'Angleterre, où tant de trésors sont cachés. Prenons tous les manuscrits entre nos mains : sachons les lire, et surtout les publier.C'est le seul moyen de hâter cette réforme dans l'enseignement que nous appelons de tous nos vœux.
Puis, quand tout sera publié, il faudra traduire, il faudra populariser: car enfin cette langue du XII<= ou du XI 11*^ siècle n'est bien connue que de quelques érudits. En d'autres termes, il faudra recommencer la Bibliothèque bleue, et il faudra la recommencer, non plus d'après les affreux romans en prose des XV^ et XVI^ siècles, mais d'après le texte primitif de nos chansons de geste. Nous ne traduirons d'ailleurs que nos meilleures, nos plus anciennes épopées, et nous les répandrons à profusion parmi ce peuple qui les aimait tant il y a cinq siècles, et qui n'en a pas encore perdu tout le souvenir. On v'oit que nous ne craignons pas d'exposer ici notre plan de campagne : c'est presque de la témérité.
Cela dit, ouvrons les Quatre fils Aymon, et lisons-les ensemble.
TOUT d'abord, il ne faut pas s'attendre à trouver dans les Quatre fils Aymon une de nos premières épopées françaises, un poème rude et presque sauvage, comme la Cha?ison de Roland, ou même comme Aliscans. Il est à peu près certain que les Quatre fils Aynion ont été le sujet d'un de ces poèmes rapides et sublimes en vers de dix syllabes, assonances par la dernière voyelle et non par la dernière syllabe. Mais, hélas ! cette rédaction primitive a été perdue, et il ne nous reste qu'un poème du XII I^ siècle, en alexandrins, surchargé d'épisodes fabuleux et d'une longueur vraiment désespérante. Ne lit pas qui veut dix-sept mille vers épiques.
Néanmoins, cette chanson est belle encore, malgré ses rides. Si elle n'a point l'allure guerrière et jeune, elle a cette allure majestueuse qui sied bien à la maturité voisine de la vieillesse. On y constate sans peine les principaux caractères de nos romans de la deuxième époque. Charlemagne y est orné de cette majesté un peu niaise qui nous irrite malgré nous : car nous sommes de ceux dont le cœur bat au seul nom de celui qu'on a si bien nommé i le plus honnête de tous les grands hommes ». L'Empereur « à la barbe fleurie » est singulièrement défiguré dans notre roman ; il est majestueusement colère, majestueusement cruel, majestueusement
ridicule. Il n'a pas d'articulations et se meut tout d'une pièce. Ce n'est certes pas ce formidable Charles dont un autre poème nous dit que « la seule vue de son épée, dans son tombeau, mettrait en fuite tous les Sarrasins. » Ce n'est pas un homme : c'est un automate.
Le personnage de Renaud est infiniment plus vivant : Renaud a le beau rôle dans ce long poème. a\ vrai dire, il est le personnage central de toute l'action. Dans chacun des cycles de notre poésie épique il y a, en effet, un personnage et un événement qui font centre. Quel est cet épisode dans les Quatre fils Ay»ion ? C'est la fuite de Renaud et de ses frères dans la forêt des Ardennes, c'est leur isolement, c'est leur misère. Voilà ce qui est resté dans la mémoire du peuple; voilà l'événement qui a formé, pour ainsi parler, le noyau de tout le poème. Tout ce qui précède et tout ce qui suit cet épisode populaire a été sans doute inventé après coup, et il n'est resté dans le souvenir du peuple que l'image si connue du bon cheval Bayard prêtant l'hospitalité de sa croupe aux quatre malheureux chevaliers.
Que Renaud soit le premier héros de ce long poème ; que l'axe de tout ce drame ait été la misère des quatre fils Aymon, c'est ce dont personne ne s'étonnera, si l'on veut bien réfléchir que la Sainteté et le Malheur sont les seuls éléments d'une véritable épopée, Renaud est le seul personnage de toute cette chanson qui soit saint, et c'est pourquoi il est certainement le plus épique. Les Bollandistes rapportent au 7 janvier la vie d'un saint Renaud qui, dans le siècle, avait été un grand homme de guerre et qui, s'étant fait moine, fut tué à Cologne par les maçons dont il dirigeait les travaux. Notre roman se termine par le récit du martyre et des miracles de saint Renaud. Enfin, après les mille vicissitudes qu'a subies cette œuvre singulière, on trouve encore aujourd'hui dans X Histoire des quatre fils Ayuion de la Bibliothèque bleue,ces remarquables paroles : « Après que le corps de CE SAINT fut enterré, ses frères retournèrent dans leur pays. » Et c'est ainsi que les quatre grands cycles de l'Épopée française ont pour personnage central un Saint, ou, tout au moins, un héros digne d'être béatifié : la geste de France a pour centre le bienheureux Charlemagne; la geste de Garin de Montglane,
3l6 UN ROMAN ET UN DRAME DU MOYEN AGE.
saint Guillaume ; la geste de Doon, saint Renaud, et enfin l'admirable Godefroy de Bouillon est le cœur de tout le cycle de la croisade.
Il en est de même du Malheur considéré comme élément épique. Une défaite, Roncevaux, est l'événement central de la geste du Roi, et une autre défaite, Aliscans, de la geste de Garin de Montglane ; les malheurs d'Ogier et la persécution subie par Renaud, forment le récit capital autour duquel gravitent tous les autres événements dans notre troisième et dernière geste, dans celle de Doon de Mayence. Et c'est pourquoi cette partie de notre poème, qui est consacrée à la grande misère de Renaud et de ses frères, nous paraît à la fois la plus belle et la plus antique.
Toutefois il ne sera pas sans intérêt de raconter rapidement toute cette action épique.
LE poème commence, comme tant d'autres chansons de geste, par le récit d'un Conseil que tient Charlemagne L'Empereur s'étonne, non sans colère, de ne voir auprès de lui ni le duc Beuv^es d'Aigremont, ni Doon de Nanteuil, frère de Beuves. De cet étonnement et de cette colère Charles passe rapidement à une déclaration de guerre, et il envoie en ambassade son propre fils, Lohier, vers Beuves d'Aigremont, vers ce vassal félon qui se refuse si scandaleusement à remplir le premier de ses devoirs féodaux. Lohier ressemble ici aux ambassadeurs de tous nos poèmes : il est d'une insolence incomparable.Son discours commence fièrement, c'est l'usage; mais se termine par une injure des plus brutales: « Peu s'en faut, dit-il au Duc, que je ne te coupe la tête avec « l'acier de mon épée (i). » Beuves ne peut entendre sans frémir de telles paroles : il leur répond avec une éloquence vigoureuse; puis, des paroles on en vient aux coups» Une horrible mêlée s'engage dans le palais même de l'insulté, et Lohier est tué. Cette mort, dit le poète, sera la cause de longs et terribles malheurs : « Mort est le fils du roi, qui s'appelait Lohier, — qu'envoya Charlemagne, l'Empereur au fier
I. Rcnaui de Montauban, édition Michelant, p. 15, v. \%. — Renaus de Moiitauban est le titre qui est donné le plus anciennement à la chanson des « quatre fils Aitnon».
visage — au duc Beuves d'Aigremont, en qualité de messager. — O Dieu, quel grand dommage, quel grand malheur ce fut ! — De là, par tout le royaume, un trouble si profond ; — De là, tant de châteaux et tant de moûtiers brûlés ; — De là, tant d'orphelins et tant de veuves — et « tant de chevaliers qui sont morts au fer et à l'acier ! — Vous « allez entendre maintenant une chanson de grand prix (^). » Il nous semble que, malgré tous les rajeunissements de ce début, l'action est habilement engagée. Nous venons d'assister à un prologue qui donne quelque envie d'entendre le reste du drame.
Une triste chevauchée pénètre un jour jusqu'aux portes du palais de Charlemagne: ce sont les compagnons de Lohier qui rapportent à ce père le corps inanimé de son fils. Cri de vengeance, cri terrible, jeté par l'Empereur. Il n'hésite plus, et porte lui-même la guerre dans le domaine d'Aigremont. Cette guerre n'est pas de longue durée : Beuves et ses trois frères Girart, Doon et Aymon (notez ce dernier nom) sont forcés de se réconcilier avec le fils de Pépin. Ils se précipitent nu-pieds et en chemise aux genoux de leur redoutable ennemi, et « Karles lor pardonne por Deu le tôt poissant (2).» Pourquoi faut-il que, quelque temps après, mal conseillé par les traîtres de la race d'Hardré, l'Empereur devienne le complice de quelques misérables qui assassinent traîtreusement le duc Beuves, et rendent désormais impossible toute réconciliation entre les deux familles ? C'est là, si vous le voulez bien, le premier acte du Drame que nous analysons.
Cependant les fils d' Aymon n'ont pas encore paru ; mais les voici. Leur père, âme faible et méprisable, veut avant tout se ménager les bonnes grâces du puissant Empereur et lui présenter ses quatre fils, Renaud et Alard, Richard et Guichard. Charles les adoube lui-même chevaliers et fait présent à Renaud du fameux cheval Bayard. Les jeunes chevaliers vivent familièrement près de leur puissant seigneur et parrain, et tout semble pour longtemps à l'alleluia, quand une nouvelle péripétie va tout changer. Renaud, à la suite d'une partie d'échecs, tue le neveu de Charlemagne, Bertolais, qui l'avait