‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 143 sur 161 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

3l8 UN ROMAN ET UN DRAME DU MOYEN AGE.

frappé au visage. Le poète, ici, a visiblement imité un de ses devanciers, l'auteur de la Chevalerie Ogier de Danemarche, qui a introduit au début de son poème, cette partie d'échecs, non moins célèbre, où Chariot, le fils de l'Empereur, tue Baudouinet, le fils d'Ogier. Quoi qu'il en soit, les quatre fils Aymon, maudits par Charlemagne et menacés par lui, sont obligés de sortir du palais. La colère de l'Empereur n'est pas la seule qui s'attache à leur poursuite : ils sont également menacés et maudits par leur père, qui joue à peu près dans ce poème le même rôle que Prusias dans Nicomède. Il tuerait ses fils par faiblesse.

Ici commence la troisième partie de notre épopée, et, ne craignons pas de le répéter, la plus ancienne la plus passionnante, la plus noble. Voilà Renaud et ses trois frères dans la grande forêt d'Ardenne.Le monde entier les a abandonnés, excepté le cœur de leur mère. De leurs nobles mains ils se construisent une pauvre demeure au milieu de la forêt : « Les fils Aymon sont en Ardenne, — même quand il pleut, quand il vente, quand il grêle. — Chacun est sous un arbre, son écu pendu à son cou, — Son heaume rouillé et son épieu brisé. — Leurs chevaux n'ont plus ni fers, ni rênes. — L'hiver fut bien long et les attrista durement. — O Dieu, comme ils désiraient que l'été revînt ! » C'est ici que le poème est réellement épique et plein de beautés primitives. Nous ne pouvons résister au désir de traduire le magnifique épisode de l'arrivée des quatre fils d' Aymon chez leur mère, qui ne les reconnaît pas :

Les voilà assis bellement à table, à côté l'un de l'autre. — Leur mère sort de la chambre, l'huis en est ouvert. — Ses fils la regardent, ils ont la tête baissée : — « Alard, dit Renaud, quel conseil me donnez-vous .^ — Voilà notre mère : je la reconnais bien. — Eh bien ! frère, dit Alard, au nom de Dieu, allez à elle, — Contez-lui notre message et notre grande pauvreté. — Non, dit Richard le preux et Valosé ; — Sire Renaud, beau frère, attendez encore ».

Les quatre frères sont assis là-haut, dans le grand palais: — Ils sont tellement pauvres qu'ils n'ont pas un vêtement entier. — Ils sont laids et hideux, et ressemblent à des diables. — Quand leur mère les vit, elle en fut moult émerveillée — Et en a telle peur qu'elle ne peut se raisonner. — Cependant elle se rassure, et leur adresse la parole. — Quand Renaud l'entendit, il voulut cacher son visage; — Mais

la Duchesse le regarde, elle lui veut parler, — Et tout son sang commence à. se troubler.

La Duchesse, dans le palais, se lève ; — Elle voit Renaud changer de visage. — Or, il avait une cicatrice au milieu de la face, devant. — Il se l'était faite au jeu de behoiirt, étant enfant. — Sa mère le regarde, sa mère le reconnaît : — « Renaud, si tu es bien Renaud, ne me le cache plus. — Beau fils, je t'en supplie au nom de Dieu, le Roi du monde. — Si tu es Renaud, dis-le-moi tout de suite. » — Quand Renaud l'entend, il se cache la face en pleurant. — La Duchesse le voit, ne doute plus : — Pleurant, les bras ouverts, va baiser son enfant, — Puis les trois autres, cent fois de suite. — Pas un d'eux, pour rien au monde, n'eût pu dire un seul mot (')•

N'est-ce pas beau comme Homère ?

La chanson, par malheur, ne se soutient pas, et le poète n'a pu supporter longtemps l'air vif de ces hauteurs. Il descend, et, faut-il le dire ? il descend assez bas. Il transporte brusquement ses personnages dans le midi de la France, peut-être avec le seul dessein, qui est assez vulgaire, de plaire à ses lecteurs provençaux et gascons. Renaud délivre alors Bordeaux du joug des Sarrasins, bâtit avec ses frères le château de Montalban au confluent de la Gironde et de la Dordogne, et épouse enfin la fille du roi Yon de Gascogne. Charlemagne somme insolemment ce roi de lui livrer ses mortels ennemis, les fils du duc Aymon : Yon s'y refuse, et une guerre horrible éclate, où l'on assiste à la rivalité terrible de Renaud et de Roland. Les quatre frères sont de nouveau réduits à leurs seules forces ; mais un allié puissant vient à leur secours. C'est l'enchanteur Maugis.

Il est regrettable de voir le triste merveilleux des légendes celtiques remplacer alors dans ce beau poème la majesté et la

1. Une des dernières éditions de la Bibliothèque bleue (Histoire des quatre fils Aymon, très nobles et très vaillants chevaliers, t. i, p.47) reproduit ainsi cet épisode, et il ne sera pas sans intérêt de comparer avec les beaux vers du XIII<= siècle cette version populaire en prose, qui est encore aujourd'hui l'objet d'une vogue puissante dans toutes nos campagnes : « La Duchesse, qui descendait en sa chambre, aperçut ses enfants dans la salle, mais ne les reconnut pas, tant ils étaient défaits. Renault, voyant sa m^re désolée, ne put retenir ses larmes et allait se faire connaître. Mais la Duchesse, l'ayant regardé, tomba en faiblesse et demeura longtemps sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, étant revenue à elle, elle le reconnut à une cicatrice qu'il avait au front dès son enfance. Elle lui dit alors : <L Mon cher fils, vous qui êtes un des plus vaillants chevaliers, qu'est devenue votre beauté ? je vous aime plus que moi-même. » Pendant qu'elle disait ces paroles, elle reconnut tous ses enfants : elle les embrassa tendrement, les fît asseoir près d'elle et leur dit : « Mes enfants, comme je vous vois pauvres et défaits ! »

beauté sévères de notre surnaturel chrétien. Rien n'est plus méprisable que ce mélange des ridicules opérations de la magie avec les œuvres vraiment saintes que l'on attribuera plus tard à Renaud. C'est bien là d'ailleurs le caractère des poèmes du XIII*^ siècle qui se sont laissé envahir par les fables de la Table-Ronde : il fallait résister et jeter à la porte ces fictions aussi peu françaises que chrétiennes. Que ne pouvons-nous retrouver la version primitive du Renaus de Montauban ! Elle ne contiendrait pas, j'en suis convaincu, ces platitudes et ces puérilités. On n'y verrait pas MaugisendormirCharlemagne et le livrer désarmé à la colère des quatre fils Aymon. Cette situation nous vaut cependant quelques beaux vers : Renaud, qui se trouve soudain en présence de Charlemagne endormi, Renaud, qui peut le tuer,ne songe pas un seul instant à commettre une aussi lâche félonie: «Charlemagne est mon seigneur, » s'écrie-t-il avec un accent plein de contrition et de respect {}). Et voici que ces prétendus rebelles, voici que les fils du duc Aimon s'acheminent, tête basse, vers celui dont ils tenaient tout à l'heure la vie entre leurs mains ; voici qu'ils tombent, muets et pâles, à ses genoux ; voici qu'ils lui demandent pardon en bégayant et sans oser lever les yeux. Encore une fois, que n'avons-nous le poème du XII^ siècle !

La cinquième et dernière partie de notre chanson, le cinquième acte de ce long drame est plus digne d'un poète chrétien. Le roman d'aventures disparaît, et fait heureusement place à la véritable épopée. Les quatre fils Aymon se sont retirés dans le château paternel de Dordon : c'est là qu'ils font une dernière et désespérée résistance contre toutes les forces de l'Empereur et de l'Empire. Renaud est à leur tête qui les conseille, les soutient, les encourage et qui, à force d'expérience et de bonté, nous apparaît plutôt comme leur père en cheveux blancs que comme leur frère aîné. Un beau portrait que celui de ce Renaud ! S'il ressemble à quelqu'un, c'est à Olivier. Il a cette prudence et ce courage; <i Mult fu sage Renaus, si ama mult la paix (2) : » ce beau vers le peint bien. Il a un grand cœur et une âme pleine de

1. Renaus de Montauban, édition Michelant, p. 332. Cf. ci-dessus la p. 114.

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