‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 145 sur 161 · CHRETIENS · texte numérisé non relu

CHRETIENS

•E premier devoir, comme la première condition du succès pour un journal chrétien que l'on destine aux classes ouvrières, c'est une entière et absolue sincérité. En d'autres termes, il convient que, tout d'abord, il se dise nettement chrétien, sans circonlocutions, sans ambages. La seule épigraphe qu'on puisse donner à une feuille catholique, c'est la franche et admirable parole des martyrs : Christianus ego su7n. Ne me parlez pas de ces très honnêtes et très prudents chrétiens qui s'assemblent certain jour pour fonder un <5^;^ journal et qui commencent par se tenir ce langage éminemment circonspect, après avoir toutefois fermé portes et fenêtres : « Prenons garde, prenons garde. Le plus grand malheur et celui qu'il nous faut éviter par dessus tout, c'est de paraître chrétiens. Il faut que notre journal trouve sa place sur la table de tous les honnêtes gens, de quelque religion qu'ils soient, fussent-ils même sans religion. Donc, évitons de prononcer certains noms compromettants, ceux de l'Église et de Jésus-Christ par exemple, et même un peu celui de Dieu. Il faut apprivoiser les âmes et aller doucement. N'exhalons pas une odeur de jésuite, ou nous sommes perdus. Quand un ouvrier nous lira, il faut qu'il s'imagine lire du Mignet. Bannissons surtout le mot « catholique». Prenons garde. »

Ce langage, je le connais et l'ai entendu prononcer dix fois au moins dans les bureaux de dix journaux naissants qui sont tous morts après avoir peu vécu. C'est qu'un tel langage, en vérité, ne porte pas bonheur.

Tout d'abord, il n'est pas conforme à la dignité de notre âme et à la première obligation de notre entendement. Possesseurs de la pleine Vérité, nous sommes très strictement tenus à affirmer la pleine Vérité. Ce que nous possédons de lumière.il nous faut en faire part à nos frères, et la commun!-

cation de ces rayons est un devoir des plus rigoureux. On joue ici, on joue étrangement sur les mots : on décore du nom de prudence ce qui est un égoïsme étroit et un manque absolu de loyauté. Dans la vie privée, nous ne voudrions certes pas nous permettre un seul mensonge qui fût comparable à ces réticences dont nous venons de parler ; nous ne voudrions point, par exemple, faire croire aux autres hommes que nous n'avons pas telle opinion politique, ou que nous n'appartenons pas à telle famille. Mais dès qu'il s'agit de nos convictions religieuses et de la grande famille chrétienne,nous consentons à épaissir les ténèbres, à faire la nuit autour de nous, à nous donner enfin pour ce que nous ne sommes pas. Qu'on nous permette de le dire : c'est un abus de confiance.

Croyez-vous, d'ailleurs, qu'une telle prudence, ou plutôt qu'un tel escamotage de vos véritables convictions soit d'un heureux effet pour la grande cause que vous prétendez défendre? Comment! nous luttons aujourd'hui avec un acharnement sans pareil pour la sainte Église, et nous nous serrons plus étroitement que jamais autour de son drapeau. Nous avons en face de nous une armée compacte, ardente, redoutable, qui se presse avec rage autour du drapeau de la Révolution. Et vous pensez que l'avenir de la bataille appartient à ceux qui, avec les meilleures intentions du monde, vont de l'un à l'autre camp, évitant de paraître chrétiens et de sembler révolutionnaires, ne portant le costume d'aucun régiment, ne se groupant visiblement autour d'aucun drapeau ? Ah ! combien vous vous trompez, et que votre erreur est dangereuse !

Puis, quelle illusion est la vôtre ! Vous croyez que votre ruse ne sera pas éventée ; qu'on ne découvrira pas bien vite le chrétien caché sous les habits de l'indifférent ; qu'à votre allure pesamment honnête on ne vous distinguera pas des lettrés au pas leste et à la conscience légère. Mais sachez que les ennemis de la Vérité sont armés d'un flair satanique, et qu'ils dépistent le catholique à vingt lieues. A la première lecture de votre journal honnête et modéré, ils dévoileront votre tactique, ils sauront votre but, ils se défieront de vous, i Encore une feuille dévote, » s'écrieront-ils avec une colère que votre manque de franchise aura rendue

presque légitime.Et vous vous trouverez alors entre des incrédules qui se riront de vous, et des catholiques qui vous repousseront parce que vous les aurez répudiés, eux et leur nom. Tel sera le sort de tout journal chrétien qui voudra seulement passer pour honnête : il mourra.

Après la sincérité, le courage. Une feuille populaire signée par des catholiques ne doit reculer devant aucune question, ni escamoter aucun problème. Il en est de difficiles, je le sais, et l'économie sociale n'a pas dit son dernier mot, ni la science, ni l'histoire. Il n'en faut pas moins exposer avec loyauté toutes les objections de nos adversaires, et les résoudre, s'il se peut, avec une énergique et savante honnêteté. Voici M. B*** par exemple, qui vient de publier son Enquête sur les Associations religieuses, où il ne prend pas soin de déguiser sa haine vivace contre toute institution monastique. Eh bien ! un journal catholique et populaire devra tout aussitôt publier une contre-enquête. Il devra répondre longuement, et surtout scientifiquement, en opposant les chiffres aux chiffres, la statistique à la statistique, et les éloges motivés aux critiques sans fondement. Toute feuille ouvrière qui ne ferait pas ce travail manquerait certainement d'actualité, et peut-être de courage.

Reste la question du ton avec lequel il convient de traiter ces grands problèmes devant un auditoire de paysans et d'ouvriers. Quelques excellents esprits me paraissent ici se méprendre et faire fausse route. Il en est qui s'imaginent, en effet, que, pour se faire comprendre, et surtout pour se faire aimer des ouvriers, il est nécessaire de parler leur langage. C'est ce qui explique tant de discours prétendus populaires, où les orateurs peinent étrangement pour arriver à tenir des propos d'atelier ou de caserne. Avec ce beau langage, vous arrivez rapidement à conquérir... l'antipathie complète ou tout au moins la défiance de votre auditoire. C'est la gloire des esprits populaires d'exiger de ceux qui leur parlent une parole très supérieure à la vulgarité de leur propre langage : ils ne sont pas flattés qu'on les imite par leurs petits côtés. Ceux qui aiment sincèrement le peuple, ceux qui parlent et écrivent pour lui, doivent donc mettre leur cœur au niveau du sien et élever son intelligence jusqu'à la leur. Tel est le

véritable programme de l'éloquence populaire. Faut-il le dire? je préfère, à l'entendre parler devant les ouvriers, un langage métaphysique à un langage banal. Si nos ouvriers ne comprennent pas tous les éléments d'un discours élevé, ils gagneront du moins à l'écouter je ne sais quelle noble attitude et quelle notion générale de la grandeur. Leurs âmes en deviendront plus vastes et plus droites. Jamais la Vérité ne peut gagner, je ne dis pas à la vivacité, mais à la grossièreté de la parole. Dans les journaux de l'atelier, je ne voudrais pas un seul mot bas, pas une seule locution triviale : je voudrais que ce cours public de vérité fût un cours de grande et correcte parole. Mais loin de moi la pensée de condamner jamais l'énergie du langage, la flamme, la vie ! Les orateurs musqués, les causeurs en talons rouges seraient très malvenus devant des auditoires ouvriers ; une parole mielleuse les écœurerait, une élégance affectée les endormirait. Il convient d'être, en leur présence, vigoureux sans être grossier et puissant sans être populacier. Ce milieu n'est pas impossible à trouver.

Autre question, autre difficulté : « Faudra-t-il, pour le bien de ces milliers d'âmes qui peuplent nos ateliers et nos campagnes, faudra-t-il aller jusqu'à emprunter les formes littéraires à la mode, le Roman, par exemple , et surtout le Drame? Est-il possible de christianiser le Drame et le Roman ? Est-il seulement permis de tenter cette entreprise presque effroyable ?» Eh ! pourquoi non? Considérés dans leur essence, le Drame et le Roman n'ont rien qui soit véniellement condamnable. Le Roman « est le récit d'événements où l'on voit la Vertu lutter incessamment contre le Vice ». Jetez sur la scène les personnages d'un de ces récits, et vous avez le drame, qui est « la lutte mise en action du Bien contre le Mal. » Avec de telles définitions, les plus timides peuvent s'enhardir et les plus scrupuleux se rassurer. Cessez donc de vous voiler les yeux devant un roman tel que Fabiola, ou devant un drame tel que la Perle cachée. Ne vous payez pas de phrases, et ne détestez pas les deux formes les plus puissantes et les plus populaires de la pensée, parce qu'on y attache certains noms trop souvent déshonorés. Ne vous privez pas de ces admirables et légitimes ressources. Écrivez

beaucoup de romans chrétiens, beaucoup de drames chrétiens. Donnez-nous ce théâtre catholique qui nous manque et vers lequel nous avons d'énergiques aspirations. Suscitez-nous un Shakespeare qui ne se contente pas de naître dans l'Eglise, mais qui surtout se consacre à la défendre. En attendant ce grand homme, ébauchez sa tâche. Prenez par la main l'Innocence, la Vertu, la Foi; conduisez-les sur une scène honnête et pure ; mettez-les aux prises avec le Doute et le Mal, auxquels vous aurez soin de ne jamais donner la victoire. Et ne craignez pas. Votre public populaire frémira, il sera vivement saisi, il se passionnera pour le Bien. Au sortir d'un tel drame vous l'entraîneriez à la croisade.

Tels sont les conseils que nous osons adresser à ceux qui sont nos aînés et nos maîtres dans le journalisme populaire. Et à ceux qui nous accuseraient ici de présomption, nous répondrons par l'histoire suivante.... Certain jour, un jeune ermite de la Thébaïde alla trouver un vieil anachorète et lui dit: « Vous avez hier manqué de modestie dans un de vos discours et de prudence dans une de vos actions. » Et il précisa ses reproches. L'ermite commença par le bénir et par lui demander pardon ; puis, avec douceur, il lui prouva qu'il s'était trompé. Ce fut alors au jeune homme à s'humilier devant le vieillard, et à s'humilier doublement. Nous sommes tout prêt à imiter cet exemple.

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