I. LOUIS VEUILLOT
dictature suit cette révolution : il réclame du dictateur le même respect et le même service. Au milieu de toutes ces luttes, cet énergique soldat est devenu chef d'armée. C'est en lui que semble se résumer le grand parti des catholiques sans parti. Autour de lui, les insultes pleuvent : il est insulté dans son talent, insulté dans son honneur, insulté dans les siens. A cette couronne déjà si radieuse de souffrances endurées pour Jésus-Christ, quelques catholiques ajoutent encore, par leurs mépris immérités, quelques fleurons de plus. Mais le noble athlète de la foi romaine n'a souci ni de l'amertume ni de la gloire de ces injures : il poursuit son grand combat, malgré les défections, malgré les haines, malgré tout. Il a du moins la consolation de voir encore dominer dans le monde la politique « conservatrice ». Cette consolation va bientôt lui manquer : la guerre éclate en Italie, et la France y gagne ces belles victoires dont le contrecoup va bientôt contrister, sans l'abattre, la grande âme de Pie IX. Le journal qui, pendant vingt ans, a défendu l'Église, ne saurait un seul instant songer à commettre cette suprême lâcheté d'abandonner le Pape, de renier ce vaincu. C'est alors qu'il est dénoncé au pouvoir comme l'ennemi du pouvoir, lui qui n'a jamais été pour les puissances un glaive menaçant, mais plutôt un bouclier qui les a heureusement préservées. Il y a plus : on l'accuse de compromettre une cause plus auguste, une cause pour laquelle il a vécu et pour laquelle il va tomber au champ d'honneur, celle de la religion catholique, celle de la sainte Église. Nous n'avons pas à répondre à de telles accusations ; mais enfin on frappe le journal, on le supprime, et la plume du grand publiciste est brisée. Une très noble plume en vérité, et comme il n'y en a jamais eu de plus chrétienne ni de plus fière.
Telle est en abrégé l'histoire de Louis Veuillot.
Et maintenant, comment achever cette protestation qui est sortie du plus profond d'une âme sincèrement indignée ? Je l'achèverai en saluant une dernière fois un des cœurs les plus loyaux, un des plus vigoureux chrétiens, un des plus vastes esprits de ce temps ; je l'achèverai en regrettant qu'il y ait en France un seul homme auquel soit aujourd'hui fermé le journal et interdite la presse, en regrettant que cet homme,
plus sévèrement traité que les plus coupables écrivains, soit précisément ce grand cœur, ce grand chrétien, ce grand esprit, que je n'ai pas encore assez loué. Et mes regrets, j'en suis certain, seront ceux de l'équitable postérité.
15 novembre 1893.
Les lignes qui précèdent ont été écrites il y a trente-trois ans, alors que nous étions dans toute la verdeur de notre enthousiasme, dans toute la floraison de notre jeunesse. Bien des années ont passé depuis lors, qui nous ont apporté des désillusions et des tristesses, qui ont refroidi notre ardeur d'autrefois et modifié nos jugements d'antan sur les choses et sur les hommes. Notre admiration pour Louis Veuillot n'a pas été touchée par le temps : elle est encore aussi fraîche qu'au moment où nous écrivions cette page sincère et émue, le soir même de la suppression de L'Univers. Louis Veuillot nous apparaît toujours comme ce vaillant soldat de l'Église que nous saluions alors dans la plénitude de sa virilité et de son talent, que nous saluons aujourd'hui dans le rayonnement d'une gloire que les siècles n'amoindriront pas. Son œuvre restera comme celle d'un grand chrétien qui fut en même temps un grand français : elle restera, tant qu'il y aura sur notre terre un français pour aimer sa langue, un catholique pour aimer l'Église. L'homme, d'ailleurs, méritait chez Louis Veuillot d'être tenu en la même estime que l'écrivain, et son étonnante Coryesponda)ice nous l'a révélé tel qu'il était : franc, cordial, connaissant toutes les délicatesses et toutes les vivacités de la tendresse la plus exquise, toujours naturel et vrai, terrible et presque farouche dès qu'on outrageait l'Église tant aimée ; mais bon pour tous et de la plus charmante humeur dès qu'on ne s'attaquait pas à l'objet de son plus vif amour. Un vrai français, ayant toutes les qualités de sa race, et toutes celles aussi que donne une foi vigoureuse et profonde. Cette Correspondance a désarmé ses pires ennemis, et lui a fait de nouveaux amis qui resteront obstinément fidèles à sa mémoire. Elle a inspiré à tous le désir de lire ou de relire son œuvre, qui est vraiment immense et qu'on ne connaît pas assez, depuis Rome et Lorette '}usqu'à. Jésus-Christ, depuis les Pèlerinages en Suisse jusqu'à Rome