‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 148 sur 161 · II. DOM GUÉRANGER · texte numérisé non relu

II. DOM GUÉRANGER

pendant le Concile. Entre tous ces chers livres dont les pages se sont littéralement usées sous nos doigts, ne nous demandez pas ceux que nous préférons. Louis Veuillot nous fit un jour cette question à nous-même, il y a quelque trente ans, et nous lui répondîmes alors sans hésiter : « C'est « votre Corbin et U Anbecourt et votre Lendemain de la Vic- « toire ». On pourrait aujourd'hui nous mettre fort légitimement en demeure d'allonger cette liste. Il faudrait y ajouter ces Historiettes et Fantaisies où se lisent certaines nouvelles dignes d'être comparées à ce que Mérimée a écrit de plus parfait ; il faudrait y joindre ces Libres-penseurs où le souffle de notre siècle anime la perfection d'un style à la Labruyère ; il faudrait, surtout, ne pas oublier ce recueil de ses lettres que nous souhaiterions si vivement de voir aux mains de tous nos jeunes catholiques et qui est à nos yeux la meilleure école de virilité et de grand style. A vrai dire, il faudrait tout préférer, et c'est ce que nous faisons. Parvenu aux redoutables limites de la vieillesse,nous nous tournons aujourd'hui vers cette grande figure qui a été la lumière de nos jeunes années et demeurera la passion de nos derniers jours. Sur la tombe de Louis Veuillot, on aurait pu graver ces simples mots : « Il aima l'Église »: nous voudrions mériter (mais ce vœu est presque orgueilleux) qu'on les inscrive un jour sur la nôtre..

^ IL— DOM GuÉRANGER. >^

ES portraits que nous peignons sont-ils ressemblants? » Telle est la question que nous nous posons douloureusement en abordant celui de D. Guéranger,dont un grand artiste a si bien interprêté naguère la physionomie profonde et fine, les yeux pétillants de vie, et cette expression batailleuse et souriante qu'on ne saurait jamais oublier. Mais hélas ! nous qui ne peignons qu'avec des mots et qui nous attachons à reproduire uniquement des âmes, pouvonsnous avoir la prétention de rendre la vie à cette figure qui fut si énergiquement vivante? Il est une légende qui fait

peur, et qu'un romancier contemporain a prise pour le sujet d'un de ses contes les plus étranges. C'est l'histoire de ce peintre qui fait un jour le portrait d'un être aimé, et qui transporte réellement la vie sur sa toile en l'enlevant à son modèle. Quand le portrait est achevé, il est vivant..., mais l'être aimé est mort. Que ne pouvons-nous donner la vie à nos tableaux, en la laissant à ceux que nous peignons! Mais ce serait le chef-d'œuvre de l'art, et peu de peintres atteignent cette trop rare perfection.

Néanmoins, il nous a paru qu'il ne serait peut-être pas inutile d'essayer ce portrait, afin de remettre en la mémoire des catholiques de notre temps le grand rôle qu'a joué, durant nos dernières luttes, un de nos pères spirituels, de nos chefs, de nos maîtres. En ce moment croît une nouvelle génération chrétienne, une jeunesse qui aimerait à connaître ceux à qui elle doit quelque reconnaissance. D'autres luttes peut-être sont imminentes, et il n'est pas sans intérêt, j'allais dire sans actualité, de décrire la physionomie des anciennes batailles et la figure des vieux combattants. C'est ce qui attachera quelque intérêt à l'esquisse que nous allons tracer à grands traits, et par laquelle nous avons le dessein de faire connaître une des plus grandes figures de l'Eglise en France.

Le rôle de dom Guéranger a été triple. Le savant abbé de Solesmes a fait triompher en théologie les doctrines romaines ; en histoire, le surnaturel ; en liturgie, l'unité. Nous demandons à nos lecteurs la permission de l'examiner à ce triple point de vue.

ON ne saurait témoigner trop de gratitude à ceux qui, les premiers,entrent dans une voie nouvelle. A ces téméraires il faut beaucoup pardonner. Ils n'ont pas toujours le temps d'achever leur œuvre, et les labeurs de leur initiative nuisent parfois à la perfection de leur travail. Quand parut, en 1840, le premier volume des Institutions liturgiques, combien de personnes, même ecclésiastiques, s'occupaient en France de science liturgique? Le Saint-Siège avait marqué aux nouveaux Bénédictins l'un de leurs principaux devoirs par ces paroles que l'abbé de Solesmes prit pour épigraphe

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