II
DANS le portrait de dom Guéranger, on court risque de se heurter constamment à des questions qui ont soulevé jadis de formidables orages. La vie de l'abbé de Solesmes n'a été qu'une bataille, et, en la racontant, on ne saurait éviter de parler de ses adversaires, qui sont les nôtres. Mais il n'est pas impossible d'en parler avec réserve, et nous venons de lire cette œuvre admirable du P. Faber, la Bonté, qui nous dispose à la douceur et au respect.
Il nous faut nommer tout d'abord le livre de dom Guéranger qui a nécessité de notre part cet exorde sincèrement insinuant : ce sont les Essais sur le naturalisme contemporain, ou, pour parler plus nettement, les vingt-quatre articles que notre Bénédictin a naguères consacrés dans U Univers à la réfutation du célèbre ouvrage de M. de Broglie, L Eglise et l'Empire romain au quatrième siècle. Je me souviens encore très vivement du retentissement de ces belles pages. Dom Guéranger a mérité par elles de devenir le modèle de tous ceux à qui l'on confie, dans un journal, la plume du critique.
C'est avec ce respect de nos lecteurs, c'est avec ces longs travaux préparatoires, c'est avec cette conscience et ce zèle que nous devons traiter toutes les œuvres que nous analysons. Et plût à Dieu que nous eussions la même érudition, le même sens critique, le même style ! Nous n'ignorons pas cependant qu'on a violemment accusé dom Guéranger d'avoir alors manqué de ménagements à l'égard d'un des plus illustres catholiques de France ; mais c'est en vain que nous avons cherché dans les cinq cents pages de ce beau livre un seul mot dont le son fût dur, une seule note âpre, une seule injustice, une seule injure : nous n'avons rien trouvé de tel. On nous avait fait craindre un critique amer dans sa sincérité et inopportun dans son zèle : nous n'avons rencontré qu'un père à cheveux blancs, grondant d'un ton fort doux un fils fort tendrement aimé. En vérité, cette critique n'est qu'une forme de la charité.
Quel fut le véritable objet de cette célèbre polémique entre l'abbé de Solesmes et le jeune historien de V Eglise et de r Empire romain au quatrième siècle ? Laissons de côté les questions secondaires : andiamo al fondo.
En déblayant le terrain, en écartant les inutilités, voici le problème, le rude j-iroblème qu'il s'agissait de résoudre: « Quelles ont été, dans l'établissement du christianisme, la part de l'homme et la part de Dieu ? » Donnons tour à tour la parole aux deux écoles, et faisons-les parler sans partialité, sans prévention, comme elles auraient parlé ellesmêmes.
« Je m'incline devant le Surnaturel, dit l'école de M. de Broglie dont la bonne foi ne saurait être suspecte. Le Surnaturel, que je ne veux pas confondre avec la Providence, ce n'est pas l'intervention de Dieu dans les choses ordinaires de la vie et de l'histoire : c'est soivintervention en dehors des lois naturelles, c'est son intervention en des faits d'un ordre supérieur à l'ordre de la nature. Dieu nous procure le moyen de soutenir la vie terrestre de nos enfants : c'est la Providence; il ressuscite un de nos enfants morts: c'est le Surnaturel. Le Miracle est un des noms du Surnaturel ; c'est peutêtre son nom le meilleur et qui est le plus facile à comprendre. Nous ne nions pas la grande part que le miracle a prise