‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 154 sur 161 · II. DOM GUÉRANGER · texte numérisé non relu

II. DOM GUÉRANGER

à la conversion de l'ancien monde ; mais nous pensons que cette conversion trouve aussi son explication dans les faits de l'ordre naturel. N'est-il pas certain, par exemple, qu'au moment où a éclate dans l'Empire romain la prédication des Apôtres, il y avait, dans toutes les intelligences d'élite, de profondes et énergiques aspirations vers une meilleure doctrine, vers un dogme plus spiritualiste, plus épuré? Le christianisme a donné satisfaction à ces désirs, qui étajent en même temps très naturels et très légitimes. N'est-il pas vrai que la morale chrétienne, par sa beauté poétique, a dû entraîner les imaginations et les cœurs ? N'était-on pas dégoûté de l'idolâtrie et du polythéisme ? N'était-on pas las de l'orgie ? Ne devait-il pas enfin se produire une réaction très naturelle, qui a précipité heureusement des milliers d'âmes dans la pureté des nouvelles doctrines? Ne me parlez donc pas avec tant d'opiniâtreté des miracles qui ont signalé les premiers siècles de l'Eglise : nous n'en avons pas besoin. Avec le cœur humain tout seul nous expliquons la fin du paganisme et le triomphe de Jésus-Christ. Vous nous dites que les apôtres ont été foudroyés par la grâce et qu'ils ont frappé le monde, qu'ils l'ont converti de même à coups de foudre, à coups de grâce. Nous le voulons bien ; mais, dans l'apôtre, ne me supprimez pas l'homme. N'allez pas surtout donner à tous ces prédicateurs de la grande doctrine la même physionomie, que vous rendriez monotone à force de la surnaturaliser. Saint Paul ne ressemble pas à saint Pierre, et saint Jean ne leur ressemble point. Saint Pierre au sein du Collège apostolique,représente l'élément judaïque; saint Paul y représente les espoirs et les tendances de la gentilité ; saint Jean, c'est l'amour qui, après la mort de saint Pierre, exerça dans l'Église une véritable et noble suprématie. Laissez, laissez leurs traits naturels à ceux qui ont eu une mission surnaturelle. N'étouffez pas la nature, respectez-la, et confessez que, dans la formation de la société chrétienne, elle a rempli un grand rôle à côté du Surnaturel devant lequel nous sommes à genoux.

— « Vos doctrines, répond la seconde école, sont étrangement dangereuses : elles me donnent presque de l'effroi ; j'ai peur. A force de ne pas vouloir écraser la nature, vous

la divinisez. Vous prétendez qu'il y avait dans tout l'Empire une immense aspiration vers le christianisme, et qu'il devait être accueilli avec des AJi! d'enthousiasme et de désir satisfait. Toute l'histoire proteste contre une telle hypothèse. A part quelques âmes de choix dont on ferait aisément le compte, le christianisme fut reçu par des huées, par des cris de rage, par de sanglantes et horribles menaces. Cette religion qui répondait si parfaitement aux besoins de notre nature, on a voulu la noyer pendant trois siècles dans le sang heureusement fécond de ses sectateurs honnis et déshonorés. Douze ou quinze millions de martyrs attestent avec quel succès se produisit un dogme si conforme, suivant vous, aux soupirs des intelligences et aux battements des cœurs. Le Musée Sacré, à Rorne, où l'on conserve les augustes instruments du supplice des martyrs, nous fait voir aussi, et non sans éloquence, comment la nouvelle morale avait conquis les sympathies universelles. Vous prétendez que, par une salutaire et naturelle réaction, cette morale devait aisément triompher dans le monde. Ici encore le miracle n'aurait été, d'après votre système, que d'une utilité secondaire, et il n'était pas absolument ) nécessaire, selon vous, de foudroyer les âmes par les coups inattendus de la grâce, de ressusciter les morts, de rendre la vue aux aveugles et la parole aux muets. Non, le monde ancien, dites-vous, avait soif et faim d'une morale pure et élevée, et à peine a-t-il aperçu l'Eglise qu'il s'est jeté dans ses bras. Voilà ce que vous prétendez, et je ne pense pas avoir exagéré vos doctrines. Cependant, si j'ouvre l'histoire, je ne trouve guère dans l'empire romain, à l'époque de sa décadence, que vices monstrueux et concupiscences inassouvies. J'y vois des débauchés qui sont heureux de l'être et qui veulent l'être davantage encore. Dans les hautes classes, ce sont des orgies délicatement ignobles ; dans le peuple, ce sont des orgies brutales. Les plébéiens aiment les distributions de mangeaille et les tueries du cirque; les patriciens aiment les dîners qui coûtent des milliers de sesterces. Les uns et les autres détestent la doctrine chrétienne, qui leur ordonne de jeûner. Ceux qui recommandent le jeûne, sachez-le bien, ne sont jamais bien accueillis par ceux qui se donnent tous les jours de coupables et monstrueuses

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