II. DOM GUÉRANGER
indigestions, et tel était le cas des Romains aux premiers siècles de l'Église. Eh ! transportez-vous de nos jours dans quelqu'un de nos infâmes petits théâtres, en présence de ce public où abondent les incrédules élégants, les filles de mauvaise vie, les escrocs, les viveurs : montez sur une borne, et prêchez l'abstinence à ces gens qui sablent du Champagne : soyez certains que les aspirations de leurs âmes et les besoins de leurs intelligences ne seront nullement d'accord avec vos beaux discours, et que vous serez sifflé. Encore un coup, je vous accorde que deux ou trois belles âmes pourront être redressées par votre morale élevée ; mais la grande majorité restera dans sa fange, et il faudra que d'énergiques courants de la grâce traversent cette société à moitié morte pour lui rendre la vie et la transfigurer. Le Surnaturel est nécessaire contre une telle nature, et Dieu a employé le Surnaturel. N'allez pas surtout appliquer votre système naturaliste à la physionomie de nos apôtres. Rien n'est plus dangereux, rien n'est plus faux que de s'écrier: « Saint Paul, c'est la gentilité ; saint Pierre, c'est le judaïsme ; saint Jean, c'est l'amour. » Avec des textes qu'il serait facile de multiplier, dom Guéranger a fait justice de ces prétentions romanesques et romantiques ; il a montré saint Paul aussi judaïque que saint Pierre, saint Pierre aussi aimant que saint Jean. Les théories de nos adversaires ne sont-elles pas d'ailleurs trop voisines de celles de M. Taine, qui donne une si large part dans l'histoire au climat, au moment, au milieu, au tempérament ? Né peut-on pas, sans tomber dans cet excès, laisser à la nature une belle et légitime place ? Ne peut-on pas, sans aller aussi loin que les naturalistes, laisser sa physionomie propre à chacun des ouvriers de la vigne céleste ? Nous ne sommes aucunement éloignés de le penser. In viedio virtiis et Veritas. »
Nous venons d'exposer les doctrines des deux écoles que le livre de dom Guéranger a mises en présence : nous nous sentons ici le devoir de nous prononcer en faveur de l'une d'elles, et nous nous rangeons très loyalement au sentiment de l'abbé de Solesmes.
LA troisième œuvre du célèbre Bénédictin a consisté dans cette apologie constante des doctrines romaines qui éclate dans tous ses livres. On se rappelle l'émoi que produisit dans le monde chrétien la publication, en 1837, des Origines de V Église romaine. Les politiques eux-mêmes prirent l'alarme, et la voix de M. Isambert se fit entendre. Cest un ramas d'apocryphes., s'écria-t-il alors à la tribune de la Chambre des députés. Il y eut de nombreuses et virulentes attaques. Nous ne regrettons pas cette explosion ; il vaut mieux qu'on se passionne pour ou contre une grande doctrine que de demeurer dans l'inertie honteused'une indifférence plusou moins sincère. Dom Guéranger, d'ailleurs, n'était pas embarrassé de répondre à ses adversaires. La question était belle : il s'agissait de savoir à quelles sources fut puisé le Liber pontificalis^ ce document qui jette une si vive et si pure lumière sur l'histoire des premiers papes. Est-il l'œuvre originale d'Anastase le bibliothécaire ? Ou n'est-il pas plus probable qu'Anastase aura seulement compilé Vs notes que ses prédécesseurs rédigeaient tour à tour sur les pontificats dont ils étaient les contemporains? Tel est le problème que nous n'avons pas ici à résoudre et que dom Guéranger discute avec une force lucide. Plusieurs chapitres de son livre forment des opuscules complets que l'excellent livre de l'abbé Duchesne ne jettera pas dans l'ombre. Nous signalerons surtout ceux qui ont pour objet les notaires de l'Église romaine durant les premiers siècles.Tous ceux qui s'occupent de Diplomatique pontificale devront consulter ces pages savantes, claires, décisives.
Que l'abbé de Solesmes ait combattu pour l'idée romaine en liturgie, c'est ce que nous avons surabondamment démontré. Qu'il ait été le soutien des mêmes doctrines dans sa lutte contre le naturalisme contemporain, c'est ce que confessera tout esprit impartial. Mais, en vérité, toute cette intelligence était un aimant tourné vers Rome. Veut-il écrire la vie d'un saint, il choisit une des vierges les plus chères à l'Église romaine, et se consacre à sainte Cécile. Dans son Mémoire sur V Immaculée Conception de la Vierge., il donne une voix aux soupirs de l'Église universelle et prépare le travail du Saint-