II. DOM GUÉRANGER
Siège. Toutefois, son amour pour les principes de Rome ne s'est jamais manifesté plus originalement, plus vivement que dans la longue série de ses articles sur Marie d'Agréda. Il est bien entendu que nous n'avons aucune autorité pour traiter ici la question de la Cité inystique^ question si profondément controversée depuis plus de deux cents ans. Nous préférons constater scientifiquement que dom Guéranger a profité de ses études sur la vénérable abbesse pour tracer la physionomie de l'époque tout entière où l'on discuta pour la première fois ses révélations et ses doctrines. Il nous ouvre la porte de la Sorbonne à la fin du XVI I^ siècle, il nous y introduit avec lui, il nous y fait assister aux menées gallicanes et aux intrigues jansénistes ; mais surtout il nous fait toucher du doigt les grandes plaies de ce temps que certains méprisent injustement, mais que d'autres ont peut-être vanté à l'excès. La fin du « grand siècle » fut triste : on est effrayé des germes d'incrédulité, de révolte, d'athéisme qui déjà sont visible s partout. Le XVI 11^ siècle est tout entier contenu dans la fin du siècle précédent ; la Révolution semble avoir commencé. Dom Guéranger nous a dénoncé ce grand fait en nous montrant les allures indépendantes et en ouvrant nos oreilles au libre parler des libres penseurs de 1690. Il nous a par là rendu un grand service. On suppose de par le monde que nous sommes les admirateurs exclusifs de Louis XIV et de son temps. Nous ne voulons pas plus parquer notre admiration dans ce siècle que dans un autre. Un siècle est trop étroit pour contenir les enthousiasmes d'un chrétien, même ses enthousiasmes politiques. L'absolutisme sans bornes de Louis XIV nous scandalise ; sa prétention de dominer l'Église nous indigne ; il n'est pas et ne saurait être pour nous le type du roi chrétien,et il nous est impossible, pour tout dire, d'admirer sans réserve une politique qui a tant travaillé à la tyrannie de l'État et à la dépression de l'Église.
Il ne nous reste plus qu'à parler de la part glorieuse que prit le grand Bénédictin au concile du Vatican.
Il se passa alors un fait des plus étranges et que les historiens des doctrines religieuses devront un jour mettre en lumière. Un certain nombre de « libéraux », qui avaient débuté par aimer passionnément Rome et lei doctrines romaines,
tournèrent peu à peu à ce gallicanisme dont ils avaient jadis abhorré l'étroitesse. Ils se firent gallicans, chose étrange, par excès de libéralisme. Le mécontentement et la méchante humeur où ils étaient de voir Rome se prononcer contre eux, les poussa à revenir aux propositions de 1682, et, de fait, ils y revinrent. Lorsque s'ouvrit le Concile du Vatican, leurs journaux nous surprirent par la vivacité de leur gallicanisme. Tous les arguments de Bossuet furent alors remis en circulation. Nous eûmes la douleur de voir de grands, de généreux catholiques, chercher d'une main jalouse, dans toute l'histoire de l'Église, les pages où l'on pourrait assister à de prétendues défaillances de la sainte Église romaine. Ils mirent autant d'ardeur à chercher ces scandales que les pêcheurs de perles à découvrir les trésors cachés de l'Océan. On n'entendait plus, de toutes parts, que ces mots d'où la passion n'était pas toujours absente : « Tel pape s'est trompé en telle circonstance, en telle année. Honorius a été hérétique. Vigile a été hérétique. Libère a été hérétique, » Une plus rude épreuve nous clsait réservée. L'École de nos adversaires eut alors pour chef un saint prêtre, au vaste cœur et au large entendement, et qui avait eu sur la jeunesse de nos écoles une action vraiment providentielle. Le P, Gratry écrivit alors ces fameuses Lettres qui troublèrent tant d'esprits. Il se fit un grand silence, et l'on se tourna vers Solesmes.
La Mo)iarc)iie pontificale répondit à cette attente universelle, et Dom Guéranger y affirma de nouveau l'Unité romaine. Son principal honneur et le résumé de sa vie sont là : il a aimé l'Unité et l'a fait aimer. On ne saurait s'imaginer une érudition plus puissante sous une forme plus modérée. Des faits, des dates, des textes. Et puis encore des textes, des dates, des faits. Cette tranquillité sûre d'elle-même, cette sérénité triomphante fut d'un heureux augure. Les bons livres abondèrent, et l'argumentation ultramontaine devint de plus en plus serrée. Les Papes furent vengés ; Libère, Vigile et Honorius furent lumineusement justifiés ; l'infaillibilité fut démontrée par la science avant d'être proclamée par l'autorité. Dom Guéranger fit aux catholiques comme un merveilleux escalier qui leur permit de remonter aisément depuis le temps présent jusqu'au premier siècle de l'Église, et chacun