II. DOM GUERANGER
des degrés de cette admirable scala était un texte en faveur de l'infaillibilité romaine. On sait le reste ; on sait comment tous les catholiques se soumirent au décret du Concile, et quelle mort admirable fit le très regretté Père Gratry.
Nous nous persuadons que la Monarchie pontificale ne fut pas étrangère à ce dénouement, et que ces deux grandes âmes sont réunies là-haut aux pieds de Dieu, pour s'y entretenir éternellement de l'Infaillibilité victorieuse.
Tel fut le dernier combat de Dom Guéranger ; telle fut sa dernière victoire.
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y LE STYLE DES MERES.
•L semble que l'on pourrait appeler ce siècle où nous vivons le « siècle de l'indiscrétion >>. C'est à qui publiera le plus de Journaux, de Souvenirs, de Mémoires, de Confidences, de Révélations et d'Autobiographies, sans parler des lâches dénonciations et des basses calomnies contre le prochain. Nous avons une maladie qui consiste à parler de nous vingt-quatre heures par jour, et je regrette que, pour désigner cette maladie très aiguë, le mot à'égoiite n'existe pas dans notre langue. Je sais fort bien d'où nous est venu ce fléau. Lorsque parurent Lamartine et Hugo, ils allèrent chercher au fond de l'âme humaine les vraies cordes de la lyre, et certes ils firent bien ; mais on ne tarda point à exagérer cette chose excellente, et, au lieu d'une psychologie poétique, nous eûmes bientôt une vanité insupportable. Moi, moi, moi, partout moi, toujours moi ! « Ouvrons ces tiroirs, et voyons ce qu'ils renferment. Ah ! ce sont les lettres de ma mère, c'est le Journal intime de mon père. Si je les imprimais? « Et on les imprime. Oui, l'on fouille dans les plus secrètes armoires, et l'on jette ardemment la <"< copie » qu'on y trouve au petit garçon de l'imprimerie qui attend à la porte. Les angois.ses des pères, les secrets des sœurs, les luttes de la famille contre la misère et pour l'honneur, les larmes, les bouquets fanés, les fleurs flétries entre les pages des livres, les papiers encore chauds de la main et des larmes d'une mère, on prend tout cela, et on le livre. O sagesse des langues ! Tradere ne signifie pas en vain « livrer » et <<; trahir ».
En voici un nouvel et lamentable exemple :
La mère de M. de Lamartine avait accoutumé de se retirer
tous les jours, durant une heure, dans le silence et l'ombre de
sa chambre et, là, d'écrire en style fort simple ses impressions
de la journée, ou, pour m.ieux parler, ses examens de con-
science. Noble occupation, et fort chrétienne assurément. C'est par là que l'âme se recueille, s'anime, se réconforte et s'élance de nouveau, lumineuse, forte et souple, dans le brouhaha de la vie. J'aime autant ces Mémoires intimes que j'abhorre leur publication. Et, certes, ce n'est pas peu dire.
Eh bien! le croira-t-on? M. de Lamartine (nos lecteurs savent peut-être quelle admiration nous professons pour le poète et le philosophe), M. de Lamartine a bien eu le cœur d'entrer un jour dans la chambre de sa mère morte, d'y prendre ce journal pieux, de s'emparer de ces pages saintes et d'en faire « de la copie ». — Mais, me direz-vous, il était pressé d'argent. — Ah! l'on meurt de faim, s'il le faut, mais on ne publie pas le Journal de sa mère.
Voilà ma critique faite, et c'était le vilain côté de ma besogne. Je n'ai plus, grâce à Dieu, qu'à admirer.
JE désire très vivement que beaucoup de mères lisent ELLES-MÊMES ce livre à leurs filles: car, en vérité, c'est une lecture saine et dont notre génération pourra tout particulièrement tirer un excellent profit. Nous avons beaucoup à faire aujourd'hui pour l'éducation de nos filles. On amollit beaucoup trop ces âmes naturellement molles. Les lectures des jeunes filles ressemblent à leurs costumes: c'est du frou-frou. On ne leur apprend pas suffisamment la force. Tout récemment M. Taine, dans une série d'esquisses fort remarquables sur l'Angleterre, étudiait au vif le naturel des jeunes Anglaises : il nous faisait remarquer avec justesse qu'elles se marient toujours par inclination, et qu'une fois mariées, elles ont le courage de suivre leurs maris aux Indes, en Australie, au bout du monde. Nos Françaises, qui ont d'ailleurs d'autres vertus, sont un peu bien sucrées et difficiles sur ce point-là. On voudrait restera Paris; t?// voudrait ne pas trop s'éloigner de ceci, de cela; on voudrait ne pas trop changer ses « vieilles » habitudes... Eh bien, mademoiselle On, écoutez un peu l'histoire de Madame de Lamartine. Écoutez, et imitez.
La mère de Madame de Lamartine avait naguères, en
qualité de sous-gouvernante, élevé les enfants du duc d'Orléans, et sa fille avait vécu près d'elle dans le luxe et dans les splendeurs de la Cour. Elle avait habité le Palais-Royal et Saint-Cloud; même elle en avait gardé les plus charmants, les meilleurs souvenirs. Or le jour vint où elle se maria. Et comment? Il lui fallait quitter la Cour; il lui fallait dire adieu pour toujours à cet éclat, à ces joies, à ce bruit si vivant, à ces plaisirs toujours renouvelés, à cette atmosphère si intelligente et si aimable, à tous les attraits enfin qui pouvaient le plus innocemment retenir une âme élevée; il lui fallait, dis-je, renoncer à tout cela, pour aller s'enfouir, au fond d'une province, dans un petit bien rural, avec un gentilhomme campagnard. Ah ! mesdemoiselles, ah! mesdames les héroïnes de nos romans et de nos drames, que de cris vous auriez jetés ! Quelle révolte contre la brutalité d'un tel sort! Et vous, jeunes filles de ce temps, quelle jolie moue vous feriez s'il vous fallait quitter Paris, les théâtres, les bals, pour un tout petit village du Maçonnais, dans les montagnes, près d'un mari plein d'honneur, mais pauvre, et avec la perspective d'avoir, comme on le dit autour de vous, « des ribambelles d'enfants ! »
Madame de Lamartine, elle, ne cria point et ne fit pas la moue. Elle aimait son mari, et, l'aimant, elle le suivit. Saint- Point lui devint cent fois plus beau, plus radieux, plus aimable que le Palais-Royal et Saint-Cloud. Elle eut la joie d'y avoir en effet beaucoup d'enfants : cinq filles qui furent de vrais « miracles » de beauté,de grâce et de piété ; un fils qui est peutêtre avec Hugo, le plus grand poète de ce temps-ci et de tous les temps. O la belle et simple vie, et comme on se sent rasséréné à lire ces pages plusieurs fois admirables 1 Cette mère ne s'occupe que de ses devoirs, sans penser à ses droits ; elle est tout le jour autour de l'âme de ses enfants pour empêcher le mal d'y pénétrer ; leur santé roccupe,leur salut la préoccupe. Elle agit sans cesse, et ne s'agite jamais. Le caractère de Madame de Lamartine, le caractère de la chrétienne, c'est le calme. Cependant elle est à peu près pauvre, et se demande souvent, avec quelque anxiété, comment elle pourra élever son fils, doter ses filles ; mais elle sait attendre l'avenir sans jamais attrister le présent. « C'est aujourd'hui l'anniversaire « de mon mariage, écrit-elle en 1814. Il y a aujourd'hui qua-
« torze ans que j'ai eu le bonheur d'épouser un homme selon « le cœur de Dieu. Je le savais aimable, mais je ne le savais « pas si parfait. Il n'a pour défaut que les scrupules de l'hon- « neur et une probité qui prend ombrage de la moindre « indélicatesse ; mais c'est un bien beau défaut. Il ne vit que « pour moi et pour ses enfants. Il a souvent bien des soucis « pour une si nombreuse famille avec une si étroite fortune. i C'est à moi de le soulager et à la Providence de nous « assister. Je me fie à elle. Cette confiance est peut-être ma « seule vertu : pour tout le reste, je suis bien imparfaite (')• » Voilà une page que les critiques du lundi, et bien d'autres, n'auront pas remarquée, et il en est peu d'aussi belles. C'est le malheur des étrangers de ne pas connaître les vertus de la femme française. Ils ont cela de commun avec tous nos lettrés. Le monde entier fréquente, pour ainsi dire, les héromes de nos romans et de nos drames : il ne sait pas la beauté intime de notre foyer, le courage de nos mères, la gr jndeur morale de nos sœurs, de nos femmes, de nos filles. C'est ce qui fait peut-être le plus de tort à la France : on ne la juge pas, on l'ignore.
Il nous faut citer ici quelques autres paroles qui feront connaître toute cette femme, toute cette mère : « J'ai assisté « aujourd'hui à une prise d'habit de religieuses hospitalières, « à l'hôpital de Mâcon. On leur a fait un discours ; on leur a « dit qu'elles embrassaient pour la vie un état de pénitence et <L de mortification ; on leur a mis une couronne d'épines sur « la tête. J'ai beaucoup admiré leur dévouement ; mais j'ai « réfléchi que l'état d'une mère de famille, si elle remplit « ses devoirs, peut approcher de la perfection de celui-là. On « ne pense point assez, quand on se marie, qu'on fait aussi « vœu de pauvreté, puisqu'on remet sa fortune entre les mains « de son mari. On fait aussi vœu d'obéissance à son mari et « vœu de chasteté puisqu'il n'est pas permis de chercher « à plaire à aucun autre homme. L'on se voue aussi à l'exer- « cice de la charité vis-à-vis de son mari, de ses enfants et de « ses domestiques. Je n'ai donc rien à envier aux Hospita- « Hères. Ces réflexions m'ont fait grand bien à l'âme : j'ai
I, Le Manuscrit de ma Mire, p. 67.
« renouvelé mes vœux devant Dieu, et je le prîe de me faire « la grâce d'y être très fidèle ('). »
Nous signalons volontiers cette page éloquente à certains catholiques qui n'ont pas pour le mariage une suffisante estime; mais nous la recommandons surtout aux jeunes filles et aux jeunes femmes qui ne seraient point passionnées uniquement pour le Devoir. Nous voudrions que toutes pussent la lire, et nous l'écririons volontiers au revers d'une belle image reproduisant quelque Sainte Famille de Fra Angelico ou de Raphaël.
Laissez-moi, laissez-moi égrener encore quelques perles de cet écrin :
« Je suis trop heureuse. Quelquefois cela m'effraye. Ce qui est si doux ne dure pas en ce bas monde. Il faut me fortifier dans ce bonheur en ne m'y attachant pas, si ce n'est par ma reconnaissance envers le Dispensateur divin pour les jours de sécheresse et d'adversité (") !
« Il ne faut pas masquer la vie aux enfants. Il faut la laisser voir telle que Dieu nous l'a faite,avec ses douceurs et avec ses amertumes. Apprendre à souffrir, n'est-ce pas apprendre à vivre {^) ? »
« Mon Dieu, je veux toujours me plaire dans tous les lieux où votre volonté me fixera. Quand je compare cette maison délabrée, mais saine, vaste, bien exposée au soleil et à l'ombre, avec ces maisons enfumées des villes, avec ces cabanes mal couvertes de genêts, et quand je pense à tant d'autres femmes plus laborieuses et plus résignées que moi, qui n'ont ni maisons, ni cabanes à elles pour leurs pauvres petits enfants, ne suis-je pas encore trop privilégiée de votre Bonté (■•) ? »
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma première communion.il y a déjà vingt-quatre ans ! Comme la vie fuit! Ce n'est que songe. Mon Dieu, donnez-moi un beau réveil et rendez le songe aussi pénible que vous voudrez (^). »
« Nous venons d'établir chez nous la prière en commun. Rien ne relève autant l'esprit des serviteurs que cette communion quotidienne avec leurs maîtres par la prière et l'humiliation devant Dieu,