I. Œuvres de Ronsard, éd. Buon, I
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pas un seul instant qu'ils avaient à côté d'eux un excellent modèle de drame national, les Mystères, et en particulier la Passion. Ils eussent haussé les épaules, si l'on avait eu la prétention de leur signaler dans ces platitudes quelque trace de littérature. Non, non; il n'y avait d'acceptable que la tragédie latine et grecque : et, vite, on coucha sur ce lit de Procuste toutes les œuvres dramatiques. Alors parurent ces fameuses Unités qu'on devait si légitimement renverser de nos jours et dont une seule était véritablement nécessaire ; alors on ne voulut admettre que des sujets antiques, sur lesquels on n'eut même pas le mérite de faire des vers nouveaux ; alors arrivèrent les confidents, les héros armés de songes, et même les chœurs et les demi-chœurs de la Grèce. Cependant, on n'était pas complètement satisfait. Il y avait encore cette langue barbare, appelée «le français », et cette versification, plus barbare encore, fondée sur la grossièreté de la rime et le calcul niais des syllabes. On essaya bien de se défaire de cette dernière barbarie, et l'on fit des vers « français » en spondées et en dactyles ; mais le succès, hélas! ne fut pas à la hauteur de cette généreuse hardiesse. On s'en vengea sur la pauvre langue qui, depuis plus d'un siècle, d'ailleurs, avait eu singulièrement à se plaindre des novateurs. On l'avait trouvée tellement vile, qu'on l'avait voulu changer entièrement: on l'avait remise sur l'enclume, et l'on avait forgé bravement toute une série de mots nouveaux. Rien ne fut moins ingénieux, du reste, que ce trait d'esprit. On oubliait, ou plutôt on ignorait que notre langue avait été déjà faite une fois sur le latin, et l'on se mit alors à la refaire sur le même type ; mais sans tenir compte des dispositions naturelles de notre gosier, et sans penser surtout à cette grande règle de l'accent tonique qui avait dominé la première formation de notre idiome. Les nouveaux vocables ne furent qu'un calque, et un calque inintelligent des vocables latins. De porticus nos pères avaient Hvé porche : on en \\x2i portique, et l'on fut fier. On eut intègre, quand nous avions entier ; natif, quand nous avions naïf ; epistole et capitule, quand nous avions cpître et cJiapitre ; si bien qu'aujourd'hui notre langue offre encore aux yeux de l'observateur attentif une singulière marqueterie composée de pièces de valeur et d'aspect fort différents, dont les unes
ont été grossièrement juxtaposées près des autres... à cinq cents ou à mille ans d'intervalle. Mais encore, n'avons-nous pas, sur ce point, accepté tout l'héritage du XVI* siècle, et avons-nous eu la sagesse de renoncer aux neuf dixièmes des prétendues richesses que nous avaient laissées Ronsard et Rabelais.
Tel fut le sort de la poésie aux mains de Ronsard, de Du Bellay, de Baïf et de la Pléiade. Il serait .souverainement injuste de ne pas ajouter qu'elle pré.sente un grand nombre d'éclatantes et profondes beautés. Ronsard n'est peut-être pas loin d'être un génie. Il a la fécondité, qui est presque toujours la preuve d'un fort esprit ; il a la grâce, la variété, le charme enfin. C'est le roi d'une époque littéraire où cette royauté fut disputée par beaucoup de beaux esprits. On a dit, on a répété que Malherbe eût voulu biffer d'un coup de plume toutes les œuvres de Ronsard : ce coup de plume nous paraît sévère. Malgré tous ses défauts, Ronsard est un géant près de ce nain qu'on appelle Malherbe. Ce n'est certes pas lui qui eût prononcé ces abominables paroles : « Un bon poète n'est pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles. » Ronsard est un païen, sans doute, et son paganisme impur nous révolte jusqu'au plus profond de notre cœur ; mais, enfin, c'est un païen intelligent. Avec l'énorme recueil de SCS œuvres, on arriverait aisément à composer un volume agréable, et la postérité ne retiendra guères que vingt vers de Malherbe.
YIII. — Montaigne et Rabelais.
A COTÉ du nom de Ronsard, deux autres noms brillent d'un éclat qui n'est pas moins vif: Montaigne, Rabelais. Ce sont, à nos yeux, deux gloires surfaites.
Montaigne est le type exact de la plupart des hommes de la Renaissance : Ronsard était plutôt une brillante exception. L'homme des Essais est un esprit enjoué, aimable, plaisant dans les vraies limites de la bonne plaisanterie ; c'est une âme mobile et qui ne connaît pas l'unité d'une œuvre littéraire ; mais surtout c'est une intelligence païenne, dans le meilleur sens que puisse recevoir un tel mot. Non, je ne
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pense pas que l'on puisse être plus naïvement un bon païen de Rome. Je viens de relire, avec une attention scrupuleuse son long chapitre sur l'éducation, et ai eu le chagrin de n'y pas trouver un mot, un seul mot qui fût chrétien. Je sais bien que d'excellents critiques ont découvert que Montaigne fut au fond un catholique sincère et dévoué ; je connais toutes les citations que l'on peut apporter à l'appui de ce fait consolant et dont je ne conteste pas l'évidente réalité. Mais, enfin, l'auteur des Essais était surtout chrétien dans son intime et, le plus souvent, n'en laissait rien paraître au dehors : ce qui est une méchante façon d'être chrétien, suivant notre humble façon de penser. Quoi qu'il en soit, Montaigne est peut-être le fondateur le plus influent, le plus autorisé de cette doctrine détestable que nous avons appelée \ç.séparatisuie. On est catholique le matin, en assistant à la messe ; le soir, en disant ses prières d'un cœur vraiment droit. Mais dès qu'on est sorti de l'église, dès qu'on a essuyé ses genoux, on redevient « un aimable païen ». En politique, en science, en littérature, en philosophie et en art, on est... tout ce qu'on a la fantaisie d'être: ce n'est plus l'affaire de la religion. Très respectueusement on la met à la porte de ces domaines, où l'on croit qu'elle serait déplacée. Voilà le sentiment de Montaigne et de son école où pullulèrent des élèves moins respectueux et plus hardis ; voilà cette doctrine qui devait être celle de trois siècles. Bref, la pléiade de Ronsard avait fait triompher la Convention dans l'art ; Montaigne y fit triompher le Séparatisme. Ce furent longtemps, ce sont encore aujourd'hui les deux fléaux de notre littérature nationale.
« Rabelais a fait cette trouvaille, le ventre ! l> Tel est le résumé de plusieurs pages que Victor Hugo a consacrées dans son William Shakespeare à la gloire de l'auteur de Gargantua. L'auteur des Chansons des Rues et des Bois n'hésitepas à y proclamer que Rabelais est l'un des quatorze grands génies de l'humanité, et il le place à côté de Moïse. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en effet Rabelais est pleinement le littérateur du ventre et des ventrus. Personne peut-être n'a jamais eu tant d'esprit, et personne n'a pris autant de plaisir à traîner cet esprit dans une boue plus laide. Ce Rabelais est une sorte
de Voltaire réaliste qui jette de la fange (et quelle fange !) sur tout ce qu'il y a de sacré ici-bas. On n'a jamais aimé à ce point l'ignoble, les odeurs mauvaises, les sales spectacles, les laideurs physiques et morales. Aimer Rabelais, c'est le signe d'un esprit qui n'est pas et qui ne sera jamais élevé. Cette lecture abaisse, avilit, dégrade : c'est un châtiment, et ce n'est pas une leçon. Cet homme a peut-être haï l'Eglise autant que Voltaire lui-même ; il n'en a saisi, il n'en a fait voir que les abus passagers ; il a fermé les yeux à la Beauté éternelle. II n'a cessé de cracher sur sa mère. C'est par milliers qu'il a perdu les âmes. Son livre est vivant, d'ailleurs, mais d'une mauvaise vie ; on y respire la mauvaise senteur d'une volupté qui n'est même pas élégante. Tout aussi séparatiste que Montaigne, il est venimeux jusque dans son indifférence, et dévoré contre la Vérité d'une passion que n'a jamais connue l'honnête et spiritualiste auteur des Essais. S'il fait rire, c'est d'un méchant rire, et sa gaîté même a quelque chose de lugubre. Entre tous les hommes de la Renaissance, nul peut-être n'a été chez nous aussi loin que lui ; nul aussi n'a plus brutalisé notre langue. Son vocabulaire est plus nouveau encore que celui de Montaigne ou de Ronsard, et il semble qu'il ne veuille rien devoir à ce Moyen Age dont il déteste toutes les institutions et toutes les idées. Encore est-il possible qu'il se serve de ces mots rajeunis pour se moquer de son public : on ne sait jamais s'il est sérieux, et réellement il n'y a de .sérieux en lui que son ironie et sa haine...
Ce sont là les principales figures de notre seizième siècle. Cependant tout s'affranchit, tout devient indépendant : Calvin, rude et correct écrivain, secoue dans son Institution chrétienne le prétendu joug de l'Église ; Ramus sépare violemment la philosophie de la théologie, ou, plutôt, fonde une école de philosophie païenne ; l'histoire en est presque uniquement réduite à des Mémoires qui, à défaut d'élévation et de grandeur, ont du moins un intérêt puissant ; l'Art, d'un bond, se jette dans l'antiquité et n'en veut plus sortir ; de la blancheur du marbre jaillissent les divinités païennes, et sur la toile s'étalent les triomphes de la mythologie ressuscitée. Quant à l'architecture, elle devient toute charmante, mais
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la raison en est simple : c'est qu'elle conserve tout le plan gothique et ne modifie que les détails: heureuse conciliation, que les autres arts n'ont pas imitée et qui nous a donné des chefs-d'œuvre tels que le Louvre et Saint-Eustache. Ah! si la sculpture, si la peinture, si la poésie avaient fait preuve de cette excellente modération !