X. — Caractère général du XVI I« siècle
LE XVI le siècle n'est que le XVI^ siècle aligné. C'est la Renaissance organisée, régularisée, et surtout tempérée. Ronsard avait admiré l'antiquité avec des convulsions désordonnées, sans méthode, sans tempérament, et les gens de son temps avaient presque tous imité sans réflexion cet enthousiasme aveugle et passionné. Tout va changer avec Malherbe, avec Balzac, avec « le législateur du Parnasse >. Voyez un monument du XVI^ siècle, comme le château d'Anet, par exemple, ou celui de Fontainebleau : il y règne une agréable fantaisie, une fécondité gracieuse et je ne sais quoi qui ressemble à un demi-désordre plein de charme. Tel est l'art, telle est aussi la littérature de la première Renaissance. Voyez ensuite Versailles et la majesté de ses jardins : c'est le XVII^ siècle tout entier, c'est son art, c'est sa littérature. Leur principal caractère est la régularité, l'ordre poussé jusqu'à la monotonie, l'alignement enfin.
Je ne dis pas, notez-le bien, qu'il ne fallût pas mettre de l'ordre dans les affaires de la Renaissance, et surtout dans sa langue et dans son style. Il est certain que la fantaisie, surtout chez les écrivains de génie médiocre, avait trop .souvent dégénéré en pathos, et l'amour de l'antique en pédantisme; mais puisqu'au XVI I^ siècle, on voyait si nettement les défauts du siècle précédent, pourquoi ne sut-on pas profiter de cette leçon pour revenir aux théories catholiques, à l'Art chrétien ? Rien n'était, sinon plus aisé, du moins plus naturel qu'un tel retour. On gardait de l'antiquité tout ce qu'elle avait de légitime, d'approuvable, de beau ; on conservait pour l'art grec et latin ce respect intelligent et modéré qu'un chrétien peut et doit raisonnablement lui accorder ; on arrivait, enfin, à se montrer tout à la fois supérieur à l'antiquité
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qui n'avait pas possédé la vérité du fond, et au Moyen Age qui n'avait pas connu la perfection de la forme. C'était, certes, une noble tâche et bien digne des grands chrétiens de ce tcinps-hi. Quelques-uns seulement consentirent à y travailler ; un petit nombre parvinrent à l'accomplir; mais, il faut le dire, la plupart des écrivains et des artistes conservèrent le pli païen ; le Séparatisme et la Convention triomphèrent plus absolument que jamais dans la littérature et dans l'art amoindris. On rougit d'être catholique en vers, et même en prose, Dieu fut abandonné aux théologiens : les poètes n'en voulaient plus, les philosophes voulaient avoir le leur. De la Renaissance, on tint surtout à garder cette haine profonde, irréconciliable, niaise, qu'elle avait eue contre le Moyen Age. On souriait de pitié en passant devant Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, et le mot : « barbare » montait aux lèvres. Les i. ténèbres » de la scolastique n'excitaient pas un moindre mépris. Quant à la poésie de ces siècles délaissés, était-il bien certain qu'ils en eussent possédé une, et que l'on pût être poète sans imiter Horace ? Boileau croyait fort sincèrement à la priorité de Villon. Oui, Villon était une sorte de soleil qui frappait les yeux de Boileau après tant de siècles grossiers. Avant, c'était le chaos, la nuit, le néant.
Cependant, sur les limites du seizième et du dix-septième siècle, la miséricorde de Dieu avait placé le plus charmant, le plus aimable, le plus persuasif de tous les bons esprits, pour nous enseigner la littérature et l'art chrétiens. Dieu, en effet, ne demeure pas plus étranger aux destinées de l'art qu'aux péripéties de l'histoire. On s'est beaucoup occupé de la philosophie de l'histoire: il serait peut-être temps d'écrire « la philosophie de l'histoire littéraire ». Donc, en pleine Renaissance, la Providence nous envoya une intelligence qui,fort éprise des beautés antiques et les connaissant à fond, fut cependant très intimement pénétrée de christianisme. J'ai nommé saint François de Sales. Les critiques ont, suivant nous, fait preuve d'une révoltante injustice à son égard, et je connais certains « Cours de littérature » où l'on daigne à peine le nommer. Où trouver néanmoins un charme plus vif, un style plus imagé et plus vivant, un amour plus brûlant pour les âmes et qui se traduise en une langue plus passionnée et
yS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
plus ardente? Il n'emprunte à l'antiquité que des images et des anecdotes, qu'il transfigure en les touchant. Il baptise en quelque manière les hommes et les choses du paganisme, et sous ses doigts on trouve tout chrétien. O bonté de Dieu ! saint François de Sales et X Introduction à la vie dévote nous furent donnés, ce beau présent nous fut fait au commencement d'un siècle où le jansénisme devait presque triompher. La tendresse de Dieu a permis, a voulu que les vrais catholiques de ces temps rigoureux fussent soutenus par la lecture d'un livre suave et où éclatait surtout le sentiment de l'espoir. Je me représente volontiers les âmes fidèles du dix-septième siècle, celles que le courant de l'hérésie n'emportait point,celles qui ne se lassaient pas d'espérer en la bonté céleste ; je me les représente, après quelques victoires des jansénistes, lisant les livres de l'évéque de Genève et y puisant une confiance nouvelle en même temps qu'une consolation délicieuse.
Saint François de Sales, hélas ! n'eut pas sur le dixseptième siècle une action assez décisive, et la théologie janséniste, malgré tout, donna naissance à une littérature janséniste. C'est un des traits principaux du siècle de Louis XIV, et c'est pourquoi nous serions volontiers amenés à le juger parfois avec une sévérité qui n'aurait, croyons-nous, rien d'injuste ni même de passionné. Rendre justice à ses adversaires n'est qu'un acte fort élémentaire de justice ; mais c'est en outre, pour certains esprits, une jouissance profonde et délicate. Nous voudrions être un de ces esprits-là.
La poésie fut plus atteinte qu'on ne saurait le croire par le rigorisme janséniste. Il faut, en effet, se le persuader : si Boileau ne veut même pas qu'on prononce en vers les mots « Dieu » et « Jésus ; » s'il écrit que « de la foi du chrétien les mystères terribles — d'ornements égayés ne sont pas susceptibles » ; s'il commet cette énormité, c'est par l'effet d'un respect malentendu. A ses yeux. Dieu est tellement audessus de l'Art humain, que, par convenance, l'Art humain ne doit jamais parler de Dieu. C'est sur ce beau raisonnement que Boileau, avec la plupart de ses contemporains, s'est jeté dans la mythologie antique. Ils sont devenus païens... par dévotion. Ah! s'ils avaient été imbus des .saines doctrines de l'Église;
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si, levant les yeux au ciel, ils y avaient vu un Père plein de miséricorde et tendant les bras au monde, au lieu d'y voir avec obstination un Juge formidablement implacable, ils n'auraient pas tant redouté d'élever leur pensée vers lui dans leur poésie heureusement transfigurée :«< Je suis indigne de célébrer tant de miséricorde et tant d'amour, se seraient-ils dit; mais enfin j'essayerai, et Dieu, qui m'a pardonné toutes les imperfections de ma vie, voudra bien me pardonner toutes les imperfections de ma plume ». Voilà ce qu'ils auraient pu, voilà ce qu'ils auraient dû se dire. Et alors, que fût-il arrivé ? Ce siècle, déjà si grand, eût encore grandi aux yeux de l'équitable postérité. Le style fût devenu, deux cents ans plus tôt, l'expression réelle de la nature de chaque écrivain ; on eût parlé exactement sa pensée et écrit exactement sa parole ; la sincérité souveraine fût devenue la loi de l'art. Au Heu d'hésiter entre les siècles d'Auguste, de Périclès et de Louis XIV, on eût, d'une seule voix, donné l'empire à ce dernier. Et la France enfin y eut gagné autant que l'Église.