‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 19 sur 161 · L'IDEE POLITIQUE DANS LES · texte numérisé non relu

L'IDEE POLITIQUE DANS LES

[UAND Dieu fonda cent royaumes, le meil- « leur fut douce France, et le premier roi « que Dieu y env^oya fut couronné sur l'or- « dre de ses anges... Et voici que, depuis « Charlemagne, toutes terres relèvent de la « France : la Bavière et l'Allemagne, la « Bourgogne el: la Lorraine, la Toscane, et le Poitou, et la « Gascogne jusqu'aux marches d'Espagne. Mais le roi qui <l de France porte couronne d'or doit toujours être un « brave et un vaillant. Il doit aisément mener cent mille « hommes jusqu'aux ports de l'Espagne, Qui fait tort au roi « de France doit être poursuivi par bois et par vaux, jusqu'à « ce qu'il soit mort ou repentant. Et, si le Roi ne le fait pas « ainsi, France est déshonorée : c'est à tort qu'on l'a cou- « ronné (i). » C'est avec cette belle fierté que nos pères parlaient de leur pays. Ces vers excitaient sans doute des applaudissements frénétiques toutes les fois qu'un jongleur les chantait, et les jongleurs devaient les chanter souvent. C'était une sorte de chant national auquel il a manqué seulement une mélodie entraînante et populaire. La Marseillaise est moins vigoureuse, elle est moins noble.

Quoi qu'il en soit, il nous sera permis d'opposer ces beaux vers, comme un argument de quelque valeur, à ceux qui prétendent que l'amour de la patrie est un sentiment tout nouveau parmi nous et datant tout au plus de la seconde moitié du dernier siècle. Il nous sera permis également d'opposer ce magnifique exorde d'une de nos plus vieilles Epopées à ceux qui affirment que le Christianisme a assoupi,

I. CouronnemetU Looys, Bibl. Nat., fr. 774, fo 18. Cf. l'édition d'E. Langlois qui offre plus d'une variante.

82 l'idée politique

dans le cœur de toutes les nations modernes, la vivacité légitime de leur amour pour la patrie.

Le texte que nous venons de citer n'est pas le seul où l'on sente passer ce souffle ardent. En général, plus une Chanson de geste est ancienne, plus elle cst/mfiçazse,d3Lns l'acception la plus forte de ce mot. Le plus français de nos poèmes est certainement la Chanson de Roland.

Deux grands peuples se disputent Charlemagne, et l'on comprend cette émulation; mais, dans notre Roland, Charlemagne n'est jamais représenté que comme l'empereur de France. De même, dans nos autres Chansons. Ce n'est pas là, sans doute, une raison critique qui puisse faire pencher la balance en faveur de notre pays ; mais il est digne de remarque que tant de poèmes, si profondément populaires, aient été consacrés chez nous à la gloire de Charles, tandis qu'il a inspiré si peu de poètes originaux en Allemagne. Charles, donc, est tout français aux yeux de nos poètes, qui ne conçoivent pas là-dessus le moindre doute, et l'amour qu'ils témoignent au grand empereur n'est autre chose, en réalité, qu'une des formes de leur amour pour la France.

Au-dessous de Charlemagne, représentant suprême,ou,pour mieux parler, représentation souveraine de la France, se tient Roland {i).Roland,sans aucune exagération,c'est laFrance faite homme. Rien ne peut arriver à Roland qui n'arrive en même temps à la France. Quand Roland se prépare au combat, la France espère ; quand il est vainqueur, elle éclate en joie ; quand il est vaincu, elle pleure et meurt de douleur. Au moment où va décidément commencer le désastre de Roncevaux, il se passe en France quelque chose d'analogue à ce qui s'est réellement passé dans le monde entier à la mort de l'Homme-Dieu. Le poète, qui certes était un profond chrétien, n'a pas craint d'imaginer, ou plutôt de constater (car il croyait à ce miracle) tout un ensemble de présages surnaturels. Il s'écrie : « En France, il y eut alors une merveilleuse tourmente; un tremblement de terre depuis Saint-Michel du Péril « jusqu'à Xanten, depuis Besançon jusqu'à Wissant; à midi « la terre se couvrit de ténèbres (2) ». Ne croirait-on pas, en

Page 1