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I. Le Style, par Ernest Hello, p

AVANT JÉSUS-CIlKiST. II

Nous avons termine les prolégomènes, les propylées de notre Cours.

Il faut maintenant entrer in médias res et, tout d'abord, diviser nettement notre sujet.

Or, l'histoire du monde est évidemment partagée en deux parties, et comme en deux versants. C'est Jésus-Christ qui la partage ainsi. Il se tient au sommet de la montagne, dans la lumière et dans la gloire. Les générations qui l'ont précédé et celles qui l'ont suivi se tiennent sans se confondre à sa droite et à sa gauche, toutes ayant les yeux cloués sur lui, toutes soupirant vers lui, lui tendant leurs bras, lui envoyant leurs cœurs. Jésus-Christ est le centre des unes et des autres, de celles qui ont eu la consolation de l'attendre, et de celles qui ont la joie de le posséder. Il est le centre de l'histoire qui ne peut réellement se diviser qu'en deux grandes parties : « Avant et Après la nuit du Gloria in excelsis. »

Il en doit être exactement de même pour l'histoire littéraire. Avant Jésus-Christ les intelligences ont soupiré ; après Jésus-Christ, elles ont possédé. Elles soupiraient vers la Beauté ; elles la possèdent. Elles entrev^oyaient la Vérité ; elles la voient à plein. Jésus est le centre de l'Histoire littéraire qui ne pourra jamais être divisée qu'en deux livres bien distincts : « Avant et après l'incarnation du Verbe. »

Ainsi diviserons-nous notre Histoire de la littérature catholique. La première partie sera consacrée aux siècles qui ont précédé le Calvaire; la seconde à ceux qui ont suivi le dernier cri du libérateur : <i. Tout est consommé. »

Nous faisons remonter jusqu'aux origines du monde l'origine de l'art et de la religion catholiques. Une telle audace ne surprendra plus personne. Le temps n'est plus où Fleury ne faisait commencer l'histoire de l'Église universelle qu'après l'ascension du Sauveur. L'Église est la société de Dieu avec lui-même, avec les anges et les hommes fidèles. D'après cette admirable définition, nous savons que l'histoire de l'Eglise a précédé celle du monde ; nous savons que, suivant l'énergique parole d'un grand théologien de notre temps, Adam

a été le premier catholique romain ; nous savons que l'ancienne loi a été l'ébauche de la nouvelle et comme une autre Eglise ayant son sacerdoce, ses sacrifices, et ses sacrements même ; nous savons enfin qu'à Vd;ne de cette Église ont appartenu réellement tous ceux des Gentils qui ont précieusement conservé et entretenu dans leurs cœurs les restes précieux des vérités traditionnelles, avec ces vertus naturelles qui avaient échappé aux atteintes du paganisme envahisseur.

Ces mots de saint Épiphane : « L'Église catholique est le commencement de toutes choses, » Rohrbacher les avait choisis comme l'épigraphe d'un livre qui est aujourd'hui trop dédaigné : nous en voulons faire aussi l'épigraphe du nôtre. Et nous faisons commencer l'Histoire delà littérature catholique au sixième jour de la création, au moment même où la première parole jaillit des lèvres du premier homme.

Avant d'examiner les livres de l'homme, nous commencerons par étudier le livre de Dieu, la Bible. Il importe de ne pas être moins pieux que le poète païen : A Deo principiiDJi.

CE n'est pas sans un profond sentiment de respect que le professeur prendra entre ses mains le saint livre de la Bible et l'ouvrira devant ses élèves. Il semble qu'une prière ne sera pas inutile, en ce moment véritablement solennel, pour élever les esprits du maître et des disciples. Au milieu d'un grand silence, après avoir baisé les Écritures, le maître enfin commencera l'interprétation de cette incomparable littérature.

Il aura tout d'abord à parler des principales versions de l'Ancien Testament. Il ne faudra pas néanmoins descendre ici dans un détail aussi fastidieux pour le littérateur qu'il est nécessaire au théologien. Mais, quand on en viendra au.x traductions françaises les plus voisines de notre temps, il conviendra d'être sévère. J'ai besoin d'une traduction originale, humblement audacieuse et vivante ; d'une traduction qui ne me voile pas la lumière et la chaleur de l'Orient, qui les laisse au contraire venir jusqu'à mes yeux, jusqu'à mon

cœur. La Bible est un poème : laissez-lui la vivacité de ses images ; n'enveloppez jjas, ne cachez pas cette \ivacité dans les brouillards d'une traduction abstraite et prosaïque. Ne reculez pas devant la couleur locale. Si vous me transportez dans la Jérusalem de David, ne me faites pas voir une fausse Jérusalem avec des temples grecs et des maisons romaines. Que le traducteur soit archéologue : qu'il ait beaucoup lu, et surtout beaucoup voyagé. Et que je voie ma Jérusalem, ma vraie Jérusalem, avec la masse orientale de son temple, avec ses habitants vêtus à l'arabe, avec ses maisons sans toits, avec ses colonnes demi-égyptiennes et demi-phéniciennes, avec ses jardins. C'est là, me direz-vous, une qualité fort secondaire dans une traduction. Oui, sans doute, vous parlez en théologien, et vous avez mille fois raison. L'artiste ne doit pas raisonner comme vous: il demande l'image, le feu, la couleur, le mouvement, le style. Y a-t-il aujourd'hui une traduction qui lui donne tout ce qu'il demande?

Après cette introduction nécessaire sur la langue et les versions de la Bible, il est temps d'aborder le livre en luimême. On fera encore observer que l'inspiration divine, d'après la doctrine généralement reçue, atteint principalement le fond de la sainte Ecriture, et que la liberté de la forme a été, dans une certaine mesure, laissée à chacun des écrivains sacrés. C'est ce qui nous permet de juger ces écrivains. Si Dieu était l'auteur responsable de leur style comme il est l'inspirateur de leur pensée, le devoir du critique chrétien serait uniquement de se mettre à genoux devant le livre divin et de ne pas en faire l'objet de ses réflexions littéraires, qui seraient presque autant de sacrilèges.

Les livres de l'Ancien Testament se divisent fort naturellement en livres historiques, sapientiaux et prophétiques. La même division se retrouve aisément dans le Nouveau Testament où l'élément prophétique est représenté par l'Apocalypse, l'élément moral par les Épîtres, l'élément historique par les Évangiles et par les Actes. Remarquez la profonde beauté de ce plan des Écritures. Dieu parle : c'est avant tout pour être le législateur de l'homme; c'est pour lui dire : « Voici ce que tu dois faire, et v'oilà ce qu'il te faut éviter ; » de là les livres législatifs et sapientiaux. Puis Dieu ajoute : « J'ai

voulu, dans ton histoire, te montrer la sanction de ma loi dans le passé ; » de là les livres historiques. « Et j'ai écrit « enfin ton histoire future, afin que tu connaisses par avance « la sanction de ma loi dans l'avenir; » de là les livres prophétiques.

Ouvrons d'abord les livres historiques; mais n'oublions pas que nous ne sommes ici ni historiens, ni érudits, ni même apologistes. Nous n'avons à traiter ni la question d'authenticité, ni celle d'exactitude : nous sommes devant un objet d'art dont il faut faire admirer la beauté merveilleuse sans doute, mais quelquefois complexe ou secrète. Nous ferons donc un résumé rapide de toute l'histoire du peuple de Dieu en lisant d'une voix émue une traduction nouvelle, colorée, chaude, orientale, vivante, des plus magnifiques passages de nos saints Livres. Nous ne connaissons pas de plan qui soit à la fois plus simple et plus fécond. On ne dira point que la beauté de ces passages est conforme aux lois de la rhétorique païenne : on montrera qu'elle est conforme aux plus profonds, aux plus grands, aux plus généreux sentiments de notre âme. On fera ressortir la concision, la force, le nerf, et le lyrisme de l'histoire telle que les Hébreux l'ont comprise. Chacun des mots qui précèdent sera développé ; chacune des assertions qu'ils renferment sera prouvée par une suite de citations. On se gardera, autant que possible, de se servir des citations, fort vénérables d'ailleurs, qui traînent dans tous les Manuels, et l'on mettra en lumière les parties même de la Sainte- Kcriture qu'une sorte de conspiration a laissées dans les ténèbres. Dans un tel livre tout est bon, et le choix est aisé.

C'est ainsi, c'est d'après cette méthode que nous parcourrons toute l'histoire du peuple de Dieu depuis les ombrages de l'Éden témoins du péché originel, jusqu'à ces autres ombrages du bois des Oliviers, témoins de la réparation divine. Il était convenable, dirons-nous, il était nécessaire qu'il y eût une portion de l'espace où Dieu pût opérer le salut de l'humanité. Ce champ, cette portion réservée, c'est le peuple de Dieu. Israël a été *i le temporel de la VY-rité. » Là fut écrite la Loi, contre-pied des lois païennes ; là fut rendu à Dieu le seul culte dont il ait été honoré pendant quarante siècles ; là parurent les prophètes qui renversèrent

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en quelque sorte par leurs oracles les capitales du paganisme dans le vieux monde: Babylone, Tyr, Ninive, Rome. Le peuple Juif, dont il plaît à nos incrédules de méconnaître aujourd'hui le caractère, a été le camp de Dieu sur la terre pendant près de trois mille ans, l'armée du Saint-Esprit contre le mauvais Esprit, le boulevard de la vérité contre l'erreur, jusqu'au jour où Dieu s'incarna dans le sein de ce peuple depuis si longtemps préparé à le recevoir, et où il trouva, avec une longue suite d'ancêtres évidents une généalogie spirituelle, des doctrines qu'il n'avait qu'à compléter, un édifice dont il n'avait qu'à élever de ses mains puissantes, mais à élever jusqu'au ciel les murs construits par son Père.

Pour les livres sapientiaux, nous suivrons une autre voie : la morale est éternelle et ne peut par certains côtés, subir l'ordre chronologique. Nous exposerons dans un ordre logique tout ce que Dieu a révélé aux écrivains sacrés concernant nos devoirs envers Dieu, envers nos frères, envers nous-mêmes. Les citations se précipiteront encore plus nombreuses et plus ardentes sur nos lèvres. Il faut, il faut que la lumière de cette divine morale éclaire et remplisse agréablement les yeux des chrétiens ; il faut qu'elle éblouisse et renverse l'orgueil de l'incrédulité vaincue. Que de larmes dans nos yeux et dans ceux de nos auditeurs quand nous lirons quelques pages de \ Ecclésiastique^ de ce livre qui, dans un ordre bien plus élevé, a été, si je puis ainsi parler, \ Imitation de Jésus-Christ de l'Ancien Testament. On devrait imprimer à part ce chefd'œuvre de la littérature divine ; on devrait, ainsi séparé des autres livres des saintes Lettres,le traduire en toutes les langues et le répandre à profusion, et il devrait avoir autant et plus d'éditions que r/wzVrt/z<7« elle-même, qui, après tout, est une œuvre humaine. Et que dire de la Sagesse, qu'il faudra comparer avec les plus beaux dialogues de Platon si l'on veut absolument faire pâlir, si l'on veut obscurcir entièrement l'œuvre du philosophe païen ? Et ce Cantique des cantiques, qui est l'œuvre d'un si divin amour? Qui ne sait pas aimer ne ne comprendra jamais ce livre. Nous ne craindrons pas de le lire, avec une prudence jalouse d'éviter tout ce qui peut effleurer la délicatesse des jeunes âmes; nous le ferons passer

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SOUS les yeux de nos auditeurs tout revêtu de ses riches couleurs où se reflète l'Orient. Et à côté de ces pages célestes, pour montrer combien est légitime l'interprétation des catholiques qui ne veulent voir en ce livre que les transports de l'Eglise ou de l'âme humaine en présence du Sauveur Jésus, nous pourrons lire un certain nombre d'extraits de nos plus beaux livres mystiques. Il sera facile de le constater : rien ne ressemble plus aux soupirs du Cantique que les soupirs de ces âmes d'élite qui,depuis dix-huit cents ans,sont virginalement éprises de Jésus-Christ.

Il reste à parler des livres prophétiques. Il ne sera peutêtre pas inutile de mêler ici un peu d'apologie à notre exposition littéraire, et cette apologie consistera uniquement dans la constatation simple et brève de la réalisation de ces prophéties. Est-il besoin de s'étendre longtemps sur les éclatantes beautés de ces livres ? Oui louera jamais dignement le feu d'Isaïe,la rudesse d'Ezéchiel.l'élévation de Daniel, les pleurs de Jérémie? Plus que jamais il faut abandonner ici la froide méthode des commentaires perpétuels. Il faut lire.

Il sera bon cependant d'exposer les règles principales de la versification des Hébreux. Une partie des livres sapientiaux et prophétiques sont de vrais poèmes soumis aux lois d'une certaine prosodie qu'il serait honteux de ne pas connaître. Cette versification est le « parallélisme ». Comme nous aurons occasion de le développer ailleurs : « Le vers ou distique hébreu se compose communément de deux membres ou hémistiches se correspondant mutuellement tant par l'analogie grammaticale des mots qu'ils contiennent que par leur sens respectif» Rien n'est plus abstrait qu'une telle définition, et il vaut mieux ici citer quelques exemples: le premier nous donnera une idée du parallélisme synonymiqiie, le second du parallélisme antithétigiie, et le troisième enfin du parallélisme continu :

La miséricorde | et la vertu j se sont rencontrées,

La justice | et la paix | se sont embrassées. (Ps. Lxxxiv.

Les coups de l'ami sont fidèles,

Les baisers de l'ennemi sont perfides. (Prov., xxvii, 8.)

Jéhovah, je t'ai imploré, Et tu m'as guéri. (Ps. xxx.)

Avant d'abandonner l'examen, ou plutôt la lecture de l'Ancien Testament, avant de conduire dans un autre chemin nos auditeurs, ravis et confondus partant de merveilles, encore tout émus et les yeux trempés de larmes, nous leur ferons voir, dans un résumé substantiel, dans un dernier tableau, l'étonnante unité de doctrine qui relie entre eux tous les livres de l'Ancien Testament. On choisira un point de morale — la doctrine sur la chasteté, par exemple, — et l'on montrera que, depuis la G^^;/^i-^ jusqu'à \3. Sagesse, les écrivains sacrés nous offrent, sur ce point spécial, exactement le même sentiment et la même doctrine. C'est une grande preuve de la véracité de la Bible et de la vérité de notre foi.

DANS la première comme dans la seconde partie de cette Histoire de la Littérature catholigtie, nous, ne parlons des œuvres de l'homme qu'après avoir considéré l'œuvre de Dieu, Nous venons de rendre aux saintes lettres l'hommage d'une étude humble et enthousiaste: nous nous trouvons maintenant en présence de ces livres d'origine humaine qui, sinon par leur valeur, du moins par leur nombre, sont le principal objet de ce travail. Il s'agit d'apporter, dans ce nouvel examen, un esprit de méthode, un ordre d'autant plus nécessaire que nous avons devant nous d'innombrables ouvrages dont les auteurs ont vécu sous tous les cieux, ont parlé toutes les langues.se sont exercés dans tous les genres, ont illustré tous les temps. En outre, il est à désirer que cet ordre soit le même pour les siècles qui ont précédé Jésus- Christ et pour les temps qui l'ont suivi. C'est dans l'âme humaine, c'est dans ses facultés qu'il convient de chercher la base de notre classement.

Nous avons établi que l'xArt a pour but le salut des âmes, et par conséquent l'ennoblissement progressif de toutes nos facultés intellectuelles, sensibles et morales. C'est ainsi que la Parole doit se proposer d'élever sans cesse notre entendement, notre sensibilité, notre mémoire, notre volonté surtout. Tous les genres littéraires, quels qu'ils soient, sont tenus à diriger dans la voie du bien cette dernière faculté qui s'ap-

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pelle encore d'un nom magnifique : le libre arbitre, ou la liberté. Aux trois autres facultés, à leur développement, à leur éducation, sont consacrées trois classes d'oeuvres intellectuelles, sont préposés trois ordres d'écrivains et de penseurs que nous aurons à étudier les uns après les autres : les Philosophes, les Historiens, les Poètes. Les philosophes forment notre intelligence,les poètes dirigent notre cœur, les historiens enfin déposent dans notre mémoire les annales de l'humanité, celles des peuples qui ont mérité de vivre, celles des peuples qui ont mérité de périr. Avant comme après Jésus-Christ, nous examinerons tour à tour les Philosophes, les Historiens, les Poètes.

Le dédain pour la philosophie est la marque d'un esprit vulgaire. A Dieu ne plaise que nous la fassions entrer en comparaison avec ces conversations directes entre Dieu et l'homme qui ont été la principale félicité de l'Eden primitif; avec cette parole surtout, si divinement délicieuse, dont les montagnes de la Judée ont retenti, il y a plus de dix-huit cents ans, et qui, aujourd'hui encore, fait battre d'amour tant de millions de cœurs ! Nous savons que, dans le moment même où Platon hasardait une conjecture, le dernier des petits pâtres qui faisaient paître leurs troupeaux sur les coteaux voisins de Jérusalem possédait la grande vérité tant cherchée par Socrate et par ses disciples. Autant de Juifs, autant de Platons, mais de Platons ne cherchant plus et ayant trouvé la vérité. Voilà ce que nous savons; et cependant nous ne pouvons pas ne pas estimer la philosophie, quand cette honorable chercheuse,entouréede ténèbres et avide de lumière, interroge la conscience et la raison humaines, et quand y ayant trouvé quelques lambeaux de vérité naturelle, elle s'écrie humblement : Eùpr.xa, j'ai trouvé. Nous ne pouvons pas ne pas l'aimer quand elle salue, d'un œil jaloux et plein de larmes, la grande splendeur de la Révélation, cette lumière qu'avant Jésus-Christ les philosophes apercevaient bien loin, bien loin, ceux de rindeàroccident,ceux de l'Europe à l'orient.

Voilà pourquoi tout ce que les philosophes ont réellement trouvé, ou plutôt retrouvé de vérité, nous appartient de droit et a sa place toute marquée dans l'histoire des lettres chrétiennes. Nous ouvrirons successivement, devant nos élèves,

les livres des philosophes de l'Inde, de la Chine, de la Médie, de la Grèce et de Rome. Nous interrogerons les pierres de l'Assyrie et de l'Egypte, et nous les forcerons à parler. Dans toutes ces œuvres, nous prendrons tout ce qu'elles renferment de bien, de vrai, de beau, tout ce qu'elles présentent de conforme aux traditions originelles ; nous le lirons d'une voix frémissante, d'un cœur aimant; nous l'admirerons et ne craindrons pas de le faire admirer.

Nous n'oublierons pas surtout que l'histoire de la Vérité en dehors du peuple de Dieu peut se résumer en ces deux propositions qu'il faut, en cette partie de notre cours, ne pas perdre de vue un seul instant :

« Les traditions primitives se sont répandues chez tous « les peuples.

« Chez tous les peuples, elles se sont peu à peu corrompues « et défigurées. »

Nous choisirons quelques exemples, qui prouveront jusqu'à l'évidence la seconde de ces propositions, et il sera bon de rabattre par là les prétentions d'une certaine philosophie ; mais nous avons pour mission d'insister principalement sur l'heureuse conservation, et non sur la corruption fatale de ces traditions qui ont réellement été le trésor et la vie du monde ancien. Quelle joie de traverser toute l'antiquité avec cette noblesse d'intentions ! Nous fermerons les yeux devant tant de cruauté, tant de superstition, tant de débauche, et, pour tout dire, devant tant de ténèbres. Mais quand nous apercevrons un petit rayon de lumière, nous nous arrêterons joyeux, nous le saluerons, nous le reporterons pieusement au grand soleil de la vérité catholique.

C'est dans cet esprit que nous citerons les livres sacrés de tous les peuples de l'antiquité, les Vedas des Hindous, leurs Brahmânas, leurs Purânas, les lois de Manou et les Sutras Bouddhiques; X^Zend-Avesta dont l'antiquité est aujourd'hui si contestée, les Kings des Chinois, les Rituels de l'Egypte, les débris de Ninive. Et partout, sur ce chemin ténébreux, nous verrons éclater les traces lumineuses de la Vérité qui a passé partout, mais n'est restée qu'en Israël.

C'est dans cet esprit que nous ouvrirons également les livres philosophiques des anciens, ceux de Lao-Tseu et de

Confucius chez les Chinois, ceux des Brahmanes et des Bouddhistes dans l'Inde, et tous les autres. Est-il besoin d'ajouter que la Grèce et Rome nous retiendront plus longtemps? Nous ferons une longue halte dans Aristote et dans Platon, nous y prendrons notre repos. Nous ne manquerons pas de relever la méthode syllogistique, dont certains imprudents ont tenté de rabaisser la valeur. Quant aux doctrines de Platon, si on peut y voir avec Joseph de Maistre une « préface de l'Évangile », il faut avouer qu'on a peut-être trop vanté la théorie du Logos pour l'opposer à celle du Verbe dans saint Jean. D'aucuns ont voulu voir, dans le disciple qui a reposé sur le sein de Jésus, l'imitateur, presque le plagiaire de ce disciple qui avait reposé sur le sein de Socrate. Il ne sera pas inutile de réfuter cette calomnie et de montrer la doctrine du Verbe s'épanouissant plusieurs siècles avant Platon, dans plus d'un livre de l'Ancien Testament dont on essaie en vain de « moderniser » la date. Du reste, on proclamera que jamais soupirs vers la Vérité ne furent plus nobles que ceux de Platon. Ils ont tellement séduit les âmes que certains ont préféré ces soupirs à la Vérité même vers laquelle ils étaient jetés. Les beautés de Platon et celles de Cicéron, qui est le plus grand de tous les platoniciens (quoiqu'il ait été un peu de toutes les écoles), ces beautés ont fermé certains yeux aux beautés mille fois plus pures, plus simples, plus vraies de l'Evangile. On en est venu à aimer jusqu'aux erreurs du philosophe grec qui a mérité par là d'être appelé « le patriarche de tous les hérétiques. » Aux esprits qui s'éprendraient d'un aussi périlleux amour pour le disciple de Socrate ou pour l'auteur des Tusculanes, il faut montrer, d'un doigt sévère, les innombrables pages où Platon et Cicéron ont servi d'interprètes aux doctrines les plus folles. Il faut surtout citer ces mots de l'Évangile qui s'appliquent si bien aux philosophes de l'antiquité : « Ex fructibus eorum cognoscetis eos. > Qu'ont produit, dans le monde ancien, les théories, les vaines théories d'un Platon et d'un Cicéron? Ce monde a-t-il changé de face après la mort de ces grands hommes? Hélas ! une si belle philosophie a pu consoler quelques âmes : elle n'a pas arrêté un seul instant la décadence de la société païenne. Un vertige épouvantable, châtiment de tant d'erreurs et de

tant de vices, poussait inexorablement cette société coupable aux derniers abîmes. Mais, sur le bord du précipice, l'humanité fut arrêtée par un homme dont la tête était couronnée d'épines, dont les mains étaient percées, dont les bras vainqueurs étaient couverts de sang. Ce n'était pas un philosophe,

S'IL est vrai que la foi catholique a transporté toutes les sciences dans une région supérieure, cela est vrai surtout de l'histoire. Se peut-il imaginer rien de plus banal et de plus vain que l'histoire qui n'est pas animée du souffle catholique, qui n'est pas soulevée par lui jusqu'aux célestes hauteurs } Bizarre assemblage de faits qui ne se relient pas entre eux et qui ne se relient à rien, l'histoire, chez les anciens qui ne connaissaient pas le Verbe incarné, l'histoire, chez les modernes qui ne veulent pas le reconnaître et le saluer, est trop souvent empreinte d'un caractère de petitesse qui fait mal, ou defolie qui révolte. Voyez les historiens de laGrèce et de Rome. Sauf quelques rares accents où l'on devine un écho des révélations primitives, jamais ils ne sont tournés vers le ciel, jamais ils ne s'élèvent : ils rampent. Du reste, gens de phrase pour la plupart, gens de style et qui savent rendre agréable, par la forme, la pauvreté de leur fond. Salluste, Quinte-Curce, le bon Tite-Live lui-même, racontent de grandes choses avec un petit esprit. Tite-Live met dans la bouche de ses personnages tous les discours qu'il aurait voulu prononcer, s'il eût été en leur place ; c'est un merveilleux artiste qui crée tous les acteurs de son histoire à son image et ressemblance, qui peuple de rhéteurs une Rome bavarde qui n'exista jamais. Je fais volontiers une exception en faveur de Tacite : il y a un cœur qui bat dans le corps de ce vigoureux historien, mais ce n'est pas encore pour l'éternelle Vérité que sont ces honnêtes et nobles battements. Et cependant la grande lueur venait de se faire à l'Orient, et il y avait déjà plusieurs milliers de martyrs parmi ceux dont l'historien latin disait avec mépris : « On les nomme chrétiens. »

Entre le paganisme de l'antiquité et celui des historiens modernes, entre ces deux systèmes qui défigurent également

et rappetissent l'histoire, l'histoire catholique apparaît. Nous avons ailleurs essayé d'en donner la définition. Elle nous semble toujours être « le récit des efforts de Dieu pour sauver tous les hommes et les amener au partage de son éternelle béatitude, h A quelle hauteur ne sommes-nous pas transportés ? O Tite-Live, ô Salluste, et vous, historiens de notre temps, l'entendez-vous ? L'histoire n'est pas l'agitation, sur un petit coin de terre qu'on appelle forum, de quelques citoyens passionnés pour de petites causes et bavards autant que petits. L'histoire n'est pas le récit des nobles aspirations et des exploits d'une seule race, dût-elle être, comme la celtique, favorisée des plus rares qualités du corps et de l'esprit. L'histoire n'est pas le tableau, à travers les siècles, du progrès de ce qu'on appelle le peuple. Pourquoi la restreindre à ces dernières classes seulement, que, lui seul d'ailleurs, le Christ libérateur a véritablement fait entrer dans la voie du progrès? Encore une fois, l'histoire est le récit des efforts de Dieu pour sauver tous les hommes : c'est le tableau, à travers tous les temps, de la lutte engagée entre la puissance de Dieu qui veut nous sauver et notre misérable liberté qui ne veut pas se laisser sauver ; entre le sang divin qui coule toujours et notre âme qui ne veut pas y être lavée ; c'est le récit éternellement attachant de la lutte du Saint-Esprit contre le mauvais Esprit, du Bien contre le Mal, du christianisme contre le paganisme, de la lumière contre la nuit. L'histoire, comprise de la sorte, est un grand drame dont la création est le premier acte, la chute le second, la réparation le troisième, et dont le dénoûment sera l'éternelle douleur des réprouvés dans l'enfer ou l'éternelle félicité des élus dans le ciel.

C'est avec ces saines et grandes idées, que nous commencerons et poursuivrons l'examen des historiens de l'antiquité, leur appliquant d'ailleurs la même méthode qu'aux philosophes, lisant leurs pages les plus élevées, les plus chrétiennes; laissant les autres dans l'ombre qu'elles méritent. Nous montrerons, d'ailleurs; d'après Klaproth, que la certitude historique n'a commencé que fort tard chez les Chinois, les Perses, les Arméniens, les Thibétains, les Arabes et les Turcs. L'Inde, qui a beaucoup de poètes et beaucoup de philosophes, n'a pas un historien digne de ce nom. M. Barthélémy Saint-

Hilaire, traduisant exactement les idées de Max-Miiller, a donné à cette affirmation la force d'un axiome. Il a même établi, d'après l'érudit Allemand, que les Hindous n'ont jamais eu et n'ont pas le sens historique. Et ce sont ces mêmes Hindous dont nous sommes les frères, nous qui avons à un si haut degré ce sens historique qu'on leur refuse ! Et les Sémites ont ce même sens à un degré de rare perfection, eux qui sont une race si profondément distincte de la race indo-européenne ! Que devient donc la théorie des races ? On s'y perd.

Restent les historiens grecs et latins. On montrera que la philosophie de l'histoire n'a été, chez les meilleurs, qu'un amour étroit de la patrie. L'amour de l'humanité n'a jamais éclairé une seule de ces intelligences, n'a jamais brûlé un de ces cœurs. Leurs annales ont de l'attrait : elles devaient émouvoir un Grec ou un Romain. Elles nous laissent charmés, mais froids. Le catholique cependant y constate souvent les exécutions sévères de la justice divine et s'attache par là à ces livres où jamais n'est prononcé le vrai nom de son Dieu. C'est à ce point de vue surtout que l'on peut conseiller à un jeune chrétien la lecture des grands historiens de l'antiquité, et ce point de vue, après tout, n'est autre que celui de saint Augustin et de Bossuet.

IL n'y a réellement que trois façons d'être poète ; il n'y a que trois genres de poésie.

L'homme est dominé par un grand souvenir historique; mais, chez lui, ce souvenir est confus, il se mêle à la légende. C'est à une époque où l'histoire et le sens historique ne sont pas encore nés au sein de l'humanité. Placé devant son souvenir, l'homme veut le raconter, et le raconter avec cette fièvre, avec cette ardeur qui le brûlent. Il raconte, IL DIT : ''Et:w, disaient les Grecs. C'est la poésie ÉPIQUE.

Mais l'homme trouve qu'il y a des longueurs dans ce récit de ses souvenirs légendaires. L'épopée ne frappe pas assez l'esprit mobile de l'humanité. Le poète alors essaie de reproduire l'action même ou les actions dont il avait entrepris le

récit devenu insuffisant. S'il veut célébrer les héros de la guerre de Troie, il dit à quelqu'un : « Tu représenteras Agamemnon, » et à un autre : « Tu seras Oreste. » Il leur dit à tous les deux : « Vous allez dire et faire devant les autres hommes ce que probablement ont dit et fait le véritable Agamemnon et le véritable Oreste. » Vous allez AGIR : opà(ù, disaient les Grecs. C'est la poésie DRAMATIQUE.

Cependant ces deux genres de poésie n'ont pas, suivant nous, été les plus anciens. Quand le premier homme ouvrit les yeux et que la douce lumière y entra pour la première fois ; quand il aperçut pour la première fois la magnificence des trois règnes ; quand il contempla cette incomparable fraîcheur de l'univers primitif, cette énergique végétation qu'aucun hiver n'avait encore entamée ni flétrie, ces fleuves, ces montagnes, ces bois qui semblaient encore porter la trace récente des doigts divins qui les avaient formés ; l'homme alors ne pouvant contenir dans les limites de sa chair la prodigieuse admiration dont il était saisi, ouvrit les lèvres et entonna sans doute un cantique pour rapporter à Dieu l'honneur de toute cette beauté, de toutes ces harmonies de la création. Les anciens ont rabaissé le chant de l'homme en ne le concevant qu'accompagné de la lyre. Et ce sont ces chants de louange, d'admiration, d'action de grâces qui forment ce qu'on est convenu d'appeler la poésie LYRIQUE.

Nous ne pouvons consentir à considérer comme un quatrième genre de poésie ce que des civilisations avancées ou à demi corrompues ont appelé : poésie descriptive. Il n'y a véritablement que la poésie lyrique qui est le chant de l'homme devant la nature et devant Dieu; la poésie épique, qui est le récit légendaire et enthousiaste des grands souvenirs de l'humanité, et la poésie dramatique qui est la mise en action des grands faits qui ont donné naissance à ces souvenirs. Nous étudierons tour à tour ces trois genres chez tous les peuples qui ont précédé la venue du Réparateur.

L'épopée est par excellence la poésie des peuples qui n'ont pas d'histoire. Il faut bien se garder de confondre les véritables épopées, telles que le MahahJiarata chez les Indiens, X Iliade chez les Grecs, la Chanson de Roland cher, nous, avec les fausses épopées, avec les épopées artificielles et d'imita-

tion, telles que VÉ.m'ide chez les Latins, ou \2. Jérusalem délivrée, et tant d'autres. Quel que puisse être le génie de Virgile, il n'a rien de véritablement épique. Il écrit d'une plume élégante, au milieu d'un monde plus que civilisé : il ne chante pas, il écrit. Il ne se formera pas près de lui une école de rapsodes ou de jongleurs qui iront de ville en ville chanter quelque extrait de ses poèmes en les accompagnant de la lyre ou de la harpe. Ses œuvres resteront dans la bibliothèque des fins connaisseurs et ne descendront pas jusqu'au peuple pour lequel elles ne furent pas faites. \J Iliade a été la nourriture intellectuelle de tout un peuple pendant plusieurs siècles; la Chanson de Roland et les poèmes de Guillaume d'Orange ont été le charme puissant de plusieurs générations françaises. Mais Virgile, le pur, l'admirable Virgile, n'est connu que des lettrés.

Nous nous arrêterons longuement devant Homère après avoir bien fait saisir les caractères de la véritable épopée. Nous parlerons de cette propagation des chants homériques par les rapsodes, que nous comparerons à la propagation de nos chansons de geste et de nos romans par les jongleurs et les ménestrels. La versification du poète grec devra même nous retenir quelques instants. Nous montrerons que la mesure des Grecs et des Latins, le système des brèves et des longues n'est qu'un reste fort affaibli de la musique primitivement attachée à ces poèmes. Nous établirons qu'après avoir été une réalité chez les Grecs et les premiers Latins, cette versification, du temps d'Horace et de Virgile, n'était plus guère qu'un système de convention que l'on avait beaucoup de peine à concilier avec les exigences de l'accent tonique. Mais c'est à la poésie d'Homère, considérée en elle-même, que nous consacrerons une étude plus développée. Dans ces chants plus voisins de l'origine du monde, on retrouve plus visiblement les vestiges de la révélation primitive. Nous lirons, dans quelque bonne et chaude traduction, les passages les plus beaux, les plus vivants d'Homère, ceux surtout qui sont les plus catholiques dans l'acception que nous avons déjà donnée à ce mot. Nous ferons la même étude sur les épopées de l'Inde, et, immédiatement après, pour montrer quel progrès incalculable le Christianisme a fait faire à la poésie épique,

après avoir lu dans la Bhaga-vaîa-Purana l'épisode de la mort de Suyadjna ('), et dans \ Iliade celui de la mort d'Hector, nous ouvrirons notre Chanson de Roland çX y lirons la mort du héros ; nous ouvrirons notre Aliscans et y lirons la détresse de Guillaume et la mort de \ enfant Vivien. Entre les deux épopées,entre celle du Paganisme et celle de l'Eglise, les larmes de nos auditeurs décideront.

Eschyle, chez les Grecs, est le vrai poète dramatique : il a écouté, il a entendu la voix des traditions originelles, et il les a fait entendre sur la scène. Il nous sera permis de comparer ici ce théâtre des Grecs, si profondément national, si profondément religieux, avec notre théâtre qui, depuis trois siècles, n'a presque plus rien de national et, à peu d'exceptions près, rien de religieux. Rendons cette comparaison plus vive par une image. Représentons-nous la scène des Grecs en pierre et en marbre, ayant la mer pour horizon ; pour spectateurs, tout un peuple. Asseyons-nous sur ces bancs avec cette population frémissante. Quels sont ces personnages qui, soudain, paraissent sur la scène ? Ah ! je les reconnais : ce sont des Grecs, ce sont les héros de la patrie, et cet autel que j'aperçois est un véritable autel consacré aux dieux de la cité. Ces dieux sont faux, et je les abhorre ; et cependant je ne puis me défendre d'une certaine admiration pour un peuple qui sait être en même temps si religieux et si national. Maintenant, transportons-nous dans un de nos théâtres. Quel triste spectacle que celui de cette salle enfumée, de ces décors de carton, de ce ciel en méchante toile ! Avant que le drame ait commencé, j'éprouve un je ne sais quel malaise. Il commence. Je ne connais pas ces personnages, je ne connais pas cet Hector, cette Rodogune, ce Mithridate, ce Cid lui-même? On me répondra que l'âme humaine est partout la même, et que sa peinture est faite pour nous intéresser toujours et partout. Mais est-ce que l'histoire de ma France n'était pas assez riche pour fournir d'autres sujets qui eussent parlé à mon cœur ? C'est une honte, que les grands tragiques de la France n'aient pas seulement soupçonné les gloires dramatiques de la patrie. Ils avaient Charlemagne, ils avaient Roland, ils avaient Jeanne d'Arc, et ils leur ont préféré

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