I. Livre VIT, p. a 1-23 de la traduction de Bumouf
Agamemnon, Achille et Phèdre. Le peuple (même celui de Paris) ouvre les oreilles et ne comprend pas. Le peuple athénien comprenait son Eschyle et, en le comprenant, il se comprenait lui-même. Car c'était le même peuple qui vivait, les mêmes dieux qu'on adorait, les mêmes héros qu'on chantait, les mêmes idées, enfin, qu'on professait sur la scène et dans la cité. La Grèce tout entière était dans la grande âme d'Eschyle, dans celle de Sophocle, dans celle d'Euripide lui-même.
Nous lirons beaucoup d'Eschyle, un peu moins de Sophocle, beaucoup moins d'Euripide, et pas d'Aristophane. Si la joie est essentiellement chrétienne, rien n'est moins chrétien qu'une certaine gaieté des comiques. Les chrétiens aiment le rire et détestent la grimace.
Pindare, chez les Grecs, Horace, chez les Latins, ne représentent guère mieux la poésie lyrique dans sa primitive nature que X Enéide ne représente l'antique et véritable poésie épique. Il faut louer le feu savant et les élans travaillés d'Horace, mais il les faut louer avec quelque mesure. Un psaume de David contient plus de poésie que tout Pindare et tout Horace. Cependant le poète grec est supérieur au latin. Il a un vigoureux amour de la patrie uni à une morale d'une incontestable élévation. Mais Horace lui-même n'est pas sans avoir été forcé durant sa vie à jeter quelques cris d'origine et de nature chrétienne. Ce débauché fut notamment contraint de constater le péché originel, lorsqu'un jour, après un bon repas, il s'écria : Delicta majorum vnmeritus lues. Et il y a aussi quelques éclairs dans ses vers qui nous font voir en cette âme corrompue un sincère amour de la patrie que d'autres poètes n'ont pas connu. Nous lirons quelques-unes de ses odes, et aussi ces fragments des Métamorphoses d'Ovide qui reproduisent avec une si singulière netteté les premiers chapitres de la Genèse, défigurés par trente siècles. Mais, pour nous donner une idée sincère de la poésie lyrique, nous remonterons plus haut. Et, tour à tour, nous lirons les hymnes de Vedas, celles du Zend-Avesta, celles des Égyptiens et les extraits orphiques. La vérité n'y est plus entière, mais quels riches fragments ! A ces magnifiques débris, on reconnaît encore les proportions et la beauté de la statue brisée. Oh ! les
beaux bégayements de la mémoire humaine, se rappelant vaguement et essayant de chanter le Dieu des dieux ! Au-dessus de ces poèmes, il n'y a que celui de Dieu, il n'y a que la Bible.
NOUS avons achevé l'histoire proprement dite de la littérature catholique avant Jésus-Christ. Nous avons admiré le livre de Dieu, nous avons étudié les livres des hommes : ceux des historiens, des philosophes, des poètes. Notre tâche est loin d'être terminée. Il importe que nous tentions ici un généreux effort en faveur d'une méthode encore bien nouvelle de critique littéraire, que nous appelons la méthode de l'Art comparé. Cette étude doit être et deviendra bientôt l'indispensable complément de toute histoire littéraire.
Nous l'avons déjà montré : la Parole n'est qu'un des modes de l'Art; la Peinture, la Musique, la Sculpture, en sont d'autres. Peut-on se flatter de connaître l'histoire intellectuelle d'un peuple quand on ne connaît que sa parole ? Peuton, d'après cette seule étude, affirmer quel a été l'idéal de ce peuple, quelle a été sa manière de concevoir et d'atteindre le Beau, quelle traduction enfin il a donnée à tous les sentiments de l'âme humaine? Pourquoi mépriser ainsi, à l'avantage de la parole, ces autres traductions de nos sentiments que la peinture jette sur la toile et la sculpture sur le marbre ? Ce fut un crime de séparer absolument l'histoire de l'art de l'histoire de la littérature. L'éloquence et la poésie d'un peuple .sont dans un merveilleux accord avec son architecture et sa musique. Ici, tout se tient, tout s'enchaîne. Si je n'ai pas vu les temples de l'Egypte, je ne saisirai pas bien la philosophie de ce peuple étrange. Le Parthénon m'aide singulièrement à comprendre Euripide et Platon. De même, dans les temps modernes, les cathédrales du treizième siècle, leurs vitraux, leurs statues sont l'explication figurée et vivante de toute la littérature, de toute la théologie de cette époque. Au lieu de séparer ces études, réunissons-les au contraire en une forte et indissoluble unité. Fa que bientôt il y ait dans nos collèges, ou tout au moins dans nos facultés, une Chaire de littérature et d'art comparé. î
Nous essaierons d'indiquer ici, sans sortir de notre sujet, le plan général qui pourrait être suivi. Il faudrait, pensons-nous, étudier l'un après l'autre tous les sentiments de l'âme humaine, et citer, en les commentant, toutes les interprétations qu'en ont données tour à tour les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les orateurs et les poètes de toutes les nations et de tous les siècles. Il s'agirait pour nous d'interroger ici ceux qui ont précédé la venue de Jésus-Christ.
Une telle méthode ne sera bien comprise que par un exemple.
Malheureusement, dans l'antiquité, le champ de l'art comparé est bien loin d'être aussi vaste que dans les temps modernes. Deux éléments capitaux nous manquent presque absolument : la peinture et la musique. La sculpture, qui a présenté au temps une résistance plus victorieuse, est à peu près le seul art dont il nous soit permis de comparer les monuments à ceux de la parole. Essayons néanmoins cette comparaison qui, pour être moins vaste, n'en sera peut-être pas moins attrayante.
Prenons comme sujet la victoire de Dieu (ou celle d'un Dieu) contre ses ennemis ; et esquissons un chapitre qui pourrait recevoir ce titre : « Dieu vainqueur ».
Nous avons ici à rapprocher l'un et l'autre, nous avons à comparer une statue grecque, un fragment des épopées indiennes, un psaume de David.
La statue grecque est le célèbre Apollon du Belvédère, l'Apollon vainqueur, l'Apollon triomphant. Le dieu est tout éblouissant de jeunesse. Il lève un front qui paraît sûr de la victoire, avant même que le combat soit engagé. Cependant le combat s'engage : le voilà terminé. La fièche victorieuse vient d'atteindre le but de sa victoire : le monstre est vaincu et se tord, plein de rage et sans pouvoir se débarrasser de la flèche qui le tue. L'orgueil du vainqueur est un orgueil tellement élevé qu'il est tranquille. Apollon ne se pavane pas : il triomphe. Sa fierté se réfugie dans les coins de sa bouche dédaigneuse et dans le regard de ses beaux yeux. Il constate son triomphe plutôt qu'il n'en jouit. Et il attend l occasion de triomphes semblables, sans les provoquer, et surtout sans les craindre.
Telle est, si nous ne nous trompons, l'analyse de ce chefd'œuvre de la sculpture antique. Tout le génie grec est contenu et résumé dans ce marbre. Est-il nécessaire d'ajouter que cet art est tout matériel, et n'est pas l'art chrétien ? Il y aurait à faire une statue mille fois plus belle que celle de l'Apollon du Belvédère : ce serait celle du chrétien vainqueur de ses ennemis spirituels et triomphant du monstre infernal qui l'attaque. Mais revenons plus directement à notre sujet, et voyons ce que le génie hindou peut opposer au génie grec.
Il s'agit de la célèbre victoire d'Hari, le dieu des dieux, contre l'Asura. Ce magnifique passage est tiré du Bhagavata- Purâna, et nous en empruntons la traduction à l'incomparable travail d'Eugène Burnouf, le plus grand de nos orientalistes.
Hari s'empara de son adversaire qui s'agitait en tous sens dans les douleurs de cette étreinte, et, le renversant sur la cuisse à sa porte du palais, il déchira en se jouant cette peau impénétrable à la foudre, comme Garulda déchire un serpent venimeux.
Roulant des yeux dont la fureur qui l'animait rendait l'aspect épouvantable, léchant de sa langue les coins de sa large bouche, Hari, avec sa tête entourée d'une crinière rougie par le sang qui en dégouttait, semblable au lion qui, après avoir égorgé un éléphant, s'est fait une guirlande de ses entrailles.
Quitta son ennemi dont il avait arraché le cœur avec ses ongles, et armé de la multitude de ses bras secondée par des griffes semblables à des glaives, il mit à mort les serviteurs de l'Asura qui, brandissant leurs armes, se levaient par milliers de toutes parts à la suite de leur maître.
Dispersés par les mouvements de sa chevelure, les nuages se dissipèrent ; les constellations furent privées de leur éclat par le feu de ses regards ; les océans s'agitèrent émus par son souffle ; effrayés par ses rugissements, les éléphants qui soutiennent le monde poussèrent des cris lamentables.
Le ciel rempli de chars divins bouleversés par sa crinière se déplaça ainsi que la terre écrasée sous ses pieds; les montagnes furent renversées par la rapidité de sa course ; le ciel et les points de l'horizon cessèrent de briller à la vue de sa splendeur.
Le vainqueur entra ensuite dans l'assemblée, et, modérant sa splendeur, parce qu'il ne rencontrait plus d'ennemi, il s'assit sur le siège royal ; mais personne n'adressa la parole au maître furieux, dont le visage respirait la colère (').