‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 25 sur 161 · NATURELLES DU CÔTÉ DE L'EST, ET AVANT POUR TRIBUTAIRE LA KRANCE · texte numérisé non relu

NATURELLES DU CÔTÉ DE L'EST, ET AVANT POUR TRIBUTAIRE LA KRANCE

DU MIDI. C'est donc à peu près pour le même pays qu'a battu le cœur de Roland et que battent les nôtres.

le moins, parce qu'ils ont pour leur terre natale un attachement heureusement indestructible. Du reste, un tel pays mérite bien un tel amoin'. La France est comme une reine assise sur un trône au pied duquel deux Océans se rencontrent : sous un ciel d'une douceur et d'une égalité charmantes, elle étale la beauté de ses grands fleuves, la fécondité de ses plaines immenses, la majesté de ses Alpes, de ses Cévennes et de ses Pyrénées ; elle a tous les arbres, tous les vins, tous les fruits ; sa table royale est servie avec une richesse plantureuse qu'aucune nation n'a jamais connue à un tel degré. Beau peuple, d'ailleurs, essentiellement jeune et vivant, et dont on se demande comment il pourrait vieillir. Il a dans l'intelligence une clarté merveilleuse; dans le cœur, un amour joyeux ; dans la volonté, une énergie qui s'éteint facilement mais qui se rallume plus facilement encore. Parlant bien et aimant à parler longtemps, écoutant moins volontiers, il étonne le monde entier par la rapidité de ses résolutions et de ses entreprises. Il a le courage spirituel et l'esprit courageux ; il possède l'élan, qui est la première qualité militaire. Dieu s'est servi de tant de nobles facultés qu'il avait fait naître, et qu'il a pris soin de développer : il a donné pour mission à la nation française de sauver, en toutes les attaques extraordinaires, les destinées de la Vérité sur la terre. C'est la France qui, par Clovis, a mis le pied sur l'arianisme et l'a étouffé ; c'est la France qui,parCharles Martel, a chassé de l'Occident le danger toujours menaçant des invasions musulmanes ; c'est la France qui, par Charlemagne, a délivré l'Europe et la chrétienté des redoutables excès de la barbarie germaine; c'est la France qui, par Godefroy de Bouillon, par saint Louis, par les Croisades, a décidément procuré à l'Occident chrétien la sécurité, le salut et le triomphe. Et c'est pourquoi les Papes du moyen âge n'ont pas craint de faire à haute voix, devant toutes les autres nations, l'éloge de la nation française ; c'est pourquoi un grand Pape, contemporain de nos derniers épiques, n'a pas craint de s'écrier dans un magnifique langage : « Le Fils de Dieu, aux ordres duquel tout l'univers est soumis et à qui obéissent les bataillons de l'armée céleste, a établi ici-bas, comme un signe de la puissance divine, un certain nombre de royaumes, divers par leurs

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peuples et divers par leurs langues. Et de même qu'autrefois la tribu de Juda reçut d'en haut une bénédiction toute spéciale parmi les autres fils du patriarche Jacob, de même le royaume de France est au-dessus de tous les autres peuples, couronné par la main de Dieu lui-même de grâces et de prérogatives toutes particulières ('). »

PLUS une épopée est primitive, plus la Royauté s'y montre avec une auréole brillante. La Monarchie, en effet, frappe aisément l'esprit des peuples nouveaux, comme elle frappe l'esprit des enfants. A l'origine, le Roi leur apparaît presque infaillible, et il a fallu quelque scepticisme pour le supposer dans l'erreur. Homère est déjà sceptique à l'endroit d'Agamemnon, qui ne joue pas toujours dans \ Iliade un rôle très glorieux. Il en est de même dans nos Chansons de geste. Les plus anciens de nos poètes ont pour la royauté un respect qui tient presque de l'adoration ; les plus récents, au contraire, s'amusent volontiers aux dépens des princes et ne craignent pas de les placer en vingt situations ridicules. Charlemagne lui-même n'est pas épargné, et certains trouvères rient au nez du grand empereur devant lequel s'étaient inclinés en tremblant les premiers auteurs de nos Épopées. Si donc nous voulons connaître l'idée que les trouvères se sont faite de la Royauté, il faut ici diviser notre matière et chercher tour à tour quel a été le type du Roi aux différentes époques de notre histoire littéraire.

Le Couronnement Looys^^ohvdç. qui appartient à une bonne époque, s'ouvre d'une façon très noble et très imposante. Le vieux Charlemagne, tout blanchi, tout courbé par l'âge, sent que ses épaules fléchissent sous le gouvernement du monde. Il convoque ses barons à une assemblée solennelle. Le Pape,

I. < Dei Filius, cujus imperiis totus orbis obsequilur, cujus beneplacito celestis exercitus agmina famulantur, secundum divisiones linguarum et gentium in signum divine poteniie diversa régna constituit, inter que, sicut tribus Juda inter filios Patriarche ad specialis benedictionis dona suscipitur ; sic regnum Francie, pre ceteris terrarum populis, prerogativa honoris et gratie insignitur. » (Bulle de Grégoire IX, .Anagni, 21 octobre 1239.) = Le passage ci-dessus, relatif à Roland et à la France, — écrit en 1869 — est, avec quelques variantes, reproduit dans notre Chevalerie (pp. 62 et 63).

quatre rois, près de quarante évoques et de trente abbés viennent se grouper autour du grand Empereur ; quatorze comtes distribuent dans le palais les plus abondantes aumônes à tous les pauvres qui se présentent. La messe est célébrée parr^/(?i'/'(?/t'et la couronne impériale est solennellement placée sur le saint autel. Un silence se fait dans cette foule : quelque chose de grand va se passer. Charles, sur le point d'abdiquer, veut couronner son fils Louis et lui donner publiquement ses derniers conseils avec sa bénédiction dernière. Ce sont ces conseils mêmes que nous allons entendre, et ils suffiraient à nous faire connaître l'idée que nos premiers poètes se faisaient de la Royauté et du Roi :

« Charlemagne a moult usé son temps. — Il ne peut plus maintenant <S. mener cette vie. — II ne veut plus la couronne porter ; — mais il a un

< fils auquel il veut la donner ('). > — Quand les barons entendent, en ont eu grande joie ; — toutes leurs mains en ont tendu vers Dieu : — « Père « glorieux, soyez béni, — de ce que nous ne sommes pas tombés aux

< mains d'un roi étranger 1 » — L'Empereur alors appelle son fils: — « Beau

< fils, dit-il, écoutez-moi bien. — Voyez cette couronne qui est sur

< l'autel, — et sachez à quelles conditions je vous la veux donner : — Vous

< ne commettrez ni injustice, ni péché ; — jamais vous ne ferez de tra- € hison à qui que ce soit ; — vous rendrez justice aux femmes veuves ; —

< vous ne dépouillerez pas les orphelins de leur fief. — .Si vous agissez

< ainsi que je le veux, je bénirai le Seigneur Dieu. — Vous pouvez pren- « dre cette couronne, et vous allez en être couronné. — Sinon, mon fils, i. laissez-la où elle est : — je vous défends d'y porter la main.

< Fils Louis, voyez ici la couronne. — Si vous la prenez, vous serez « empereur de Rome. — Vous pourrez aisément mener à Yosl cent i. mille hommes, — passer par force les eaux de la Gironde, — abattre et i. confondre toute la gent païenne, — et joindre toute leur terre à la € nôtre. — Si vous le voulez faire, je vous donne la couronne ; — sinon, € je ne vous la baillerai jamais ».

< Et l'enfant Louis n'osa remuer le pied, tout ébahi de ce qu'il entendait ; — n'osa aller chercher la couronne. — A cette vue, les barons chevaliers — furent moult dolents et courroucés, — et l'Empereur fut en grande tristesse et en grande ire, — quand il vit ainsi son fils tout couvert d'infamie. — Charles, d'une voix forte que tous les barons entendent : — « Ce serait grand péché, dit-il, de faire un roi de ce couard «héritier. — Allons, faisons lui rogner les cheveux; — il sera moine dans « un moutier, à Aix ; — il tirera les cordes, il sera marguillier, — et, il

< aura prébende pour ne pas mendier son pain (^).

I. Ces premiers vers sont placés par le poète dans la bouche d'un archevêque, qui monte en chaire pour annoncer cette nouvelle aux barons. 3. Couronnement Looys, l.c. , couplets 6, jet 8.

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On voit si cette scène manque d'énergie et de grandeur. C'est bien là le poème épique dans toute son élévation et dans toute sa rudesse. Un peu plus loin le vieil Empereur renouvelle encore ses conseils : il exhorte particulièrement son fils à bien servir l'Église « pour que le Diable n'ait point de pouvoir sur lui ». Il l'exhorte aussi à faire par ses largesses le bonheur de tous ses chevaliers : « Être libéral, c'est le moyen d'être bien servi et de se faire aimer (^). » Enfin, il veut résumer une dernière fois toutes ses recommandations suprêmes, et l'âme du grand vieillard s'élève encore davantage dans ces derniers éclats de sa voix :

« Fils Louis, je ne veux pas vous le celer : — Quand Dieu créa les « rois, ce fut dans le but de grandir le peuple, — et non pas pour qu'ils € se missent à prononcer de faux jugements, — à faire luxure, à cornai mettre le mal. — Les Rois ne sont pas faits pour enlever leurs fiefs aux i. enfants héritiers, — ni pour arracher seulement quatre deniers aux « pauvres veuves ; — mais leur devoir est d'abattre toute injustice < sous ses pieds, — de la jeter bas et de la dompter. — Avec les paui. vres il faut, mon fils, vous faire tout humble : — vous leur devez aide et € conseil. — Par amour pour Dieu, vous leur devez toujours rendre justice € et droiture; — mais avec les orgueilleux, il faut vous faire aussi fier, — « qu'un léopard sur le point de dévorer sa proie. — L'un d'eux veut-il € vous faire la guerre .'' — Mandez en France vos nobles chevaliers, — « ayez-en plus de trente mille. — Avisez votre ennemi, là où il se fie le « plus. — Dévastez, pillez toute sa terre, — et, si vous pouvez le saisir et « mettre la main sur lui, — pas de merci, pas de pitié : faites-le couper « en morceaux, — brûler dans le feu ou noyer dans la mer. (') >

Nous ne dissimulons rien, comme on le voit. A côté des plus sages paroles, on trouve, sur les lèvres de l'Empereur, des conseils d'une brutalité sanglante. Des éclairs passent encore dans les yeux du vieux Roi, et il pense à la guerre avec une sorte de volupté sauvage. Ces mêmes contrastes se retrouvent dans plusiers autres poèmes que nous ne voulons

1. « Sainte Église pense de bien servir, « Que jà Deables ne te puisse honnir.

« Tes chevaliers pense de resbaudir :

« Par euls seras honorez et servis,

« Par totes terres et aniés cl cheriz .>>

{Couronnement Lcoys, couplet 9.)

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