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Chanson de Roland, vers

94 l'idée politique

Gabriel. Entre le ciel et le palais de Charles il y a un perpétuel va-et-vient de messagers célestes. Il ne faut pas s'étonner, après cela, si la Royauté offre une apparence presque sacerdotale, et ce n'est pas en vain que les vêtements impériaux affectent tant de similitude avec les vêtements du Souverain Pontife. Charles est presque un évêque sur le trône, et on le voit, dans la Chanson de Roland, donner, avant le combat, une bénédiction solennelle à son armée.

Tel est le premier type de Charles et de l'Empire dans nos Chansons de Geste. Pourquoi ce type n'est-il pas toujours resté le seul ?

D'assez bonne heure, il arriva que certains trouvères se repentirent d'avoir « peint Charlemagne en beau ». Ils se plurent à retoucher l'ancien portrait pour enlaidir l'original ; ils éteignirent ces yeux terribles, ils firent grimacer ce grand visage. D'un roi qui se mouvait si librement dans une légende si voisine de la vérité, ils firent je ne sais quel automate se mouvant mécaniquement au milieu de fables ridicules. Pour tout dire, ils dessinèrent la caricature du grand empereur. Faut-il voir dans ce fait regrettable une intention formelle de rabaisser la Royauté française au bénéfice de cette société féodale où nos poètes trouvaient leurs auditoires les plus nombreux et leurs profits les plus certains ? Il ne faudrait peut-être pas aller jusque-là. En France, on a toujours aimé la parodie. L'esprit national est gouailleur ; il ne supporte pas longtemps la vue de la Majesté; il aime à dépouiller l'autorité de son prestige et à la faire descendre de son trône. Charlemagne, plus que tout autre, a souffert de ces fantaisies, de ces caprices, de ces retours bizarres. On le plaisanta d'abord sur ce qui aurait dû être l'objet d'un respect universel, sur sa vieillesse. Dans Jehan de Lanson, Roland dit à son oncle : « Il « y a cent ans que vous avez, pour la première fois, chaussé « l'éperon. Quand l'homme vit trop, il n'a sens ni raison (»). » Dans Girars de Viane (poème où se révèle parfois une tendance féodale assez marquée). Renier rappelle à l'Empereur qu'il l'a vu, de ses propres yeux, en plus d'un mauvais cas : il l'a vu renversé de cheval ; puis, jeté par des garçons

I. Jehan de Lanson, Bibl. de l'Arsenal, anc. B., L., I, 186, f'^ 109.

dans un fosse dont il a fallu le retirer par les grenons (ï). Dans Guidon, le pauvre Empereur se laisse corrompre par deux tonnes d'argent et fait grâce aux complices et aux otages de Ganelon : lui, Charles, qui s'est montré si magnifiquement impitoyable dans la Chanson de Roland. Dans Gui de Nanteuil, il n'est pas plus incorruptible, mais il est encore plus niaisement poltron. Dans VEntn'e de Spagne, il est odieusement insulté par ses barons ; il « mouille » d'angoisse et de sueur, il n'ose parler (2) ». Dans Gui de Bourgogne, le piteux monarque se laisse dire par Ogier les plus insolentes, les plus cruelles injures. « On prétend que vous « conquérez les royaumes ; ce n'est pas vrai. Les vrais « conquérants, c'est Roland, c'est Olivier, c'est Naimes, et « c'est moi, qui suis Ogier. Pendant ce temps, vous êtes moel- « leusement couché dans votre lit, et vous mangez les gâ- « teaux, les paons et les pluviers (3) ». Il ne manquait plus à Charles le Grand que d'être transformé en une sorte de Vitellius, à la fois paresseux et goinfre. D'ailleurs, comme tous les hommes faibles, ce second Charlemagne a de grandes colères ; le sang monte trop facilement à la tête de ce Prusias ; il donne aisément un soufflet, sauf, un instant après, à en demander pardon presque à genoux {^). Certains souvenirs de Charles le Chauve, ou même de Charles le Gros ont dû dominer involontairement nos trouvères ; c'est la seule excuse, ou plutôt, la seule circonstance atténuante qu'on puisse leur accorder, pour avoir ainsi abaissé dans le monde chrétien l'idée du Roi et celle de la Royauté chrétienne.

Est-il nécessaire d'ajouter que ce Charlemagne défiguré et que les rois faits à son image et ressemblance manifestent en toute occasion une défiance coupable à l'égard de l'Eglise et de ses ministres ? Ce sont eux qui regardent d'un œil d'envie les biens ecclésiastiques ; ce sont eux surtout qui mettent volontiers la main sur ces richesses, qui n'épargnent pas les vases sacrés,qui vont jusqu'à plaisanter leurs victimes, et ajoutent le crime de cette plaisanterie à celui de leurs brigandages.

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