‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 32 sur 161 · I. Chanson de Roland, vers 168 et suiv · texte numérisé non relu

I. Chanson de Roland, vers 168 et suiv

Ganelon : « Ce serait grand péché, dit-il, de continuer la guerre. > Cette voix de l'expérience est écoutée avec respect, cet avis prudent est approuvé par la majorité de l'assemblée. « Le Duc a bien parlé, » disent les Français, et il est facile de voir que, si l'on allait aux voix, le parti de la paix l'emporterait sur celui de la guerre; mais on ne délibère plus, on se tait. L'Empereur va décider : il se prononce pour la paix. Surgit alors une nouvelle question: « Quel ambassadeur enverra-t-on à Marsile.'* j^ L'Empereur, ici, n'interroge plus son Conseil, et se réserve entièrement le choix du messager qui sera chargé d'une mission aussi dangereuse et aussi délicate. Roland offre ses ser\-ices, Charles les repousse vivement : « Vous êtes trop violent, » dit-il. Naimes se présente, Charles le refuse plus énergiquement encore : « J'ai trop besoin de vos conseils. » Olivier et Turpin ne sont pas acceptés, et c'est Ganelon qui est enfin choisi par le vieil Empereur. Le nouveau messager se révolte en vain contre cet honneur qui l'effraye : « C'est la décision de Charles, » ajoute le poète. On croit presque entendre saint Augustin: Ronia locuta est, causa finita est{y):%

Ces conseils tenus par l'Empereur sont très nombreux dans nos Chansons de geste : ils se ressemblent tous. Seulement, il est aisé de voir que, dans les Chansons plus récentes, le rôle de l'Empereur est de plus en plus effacé. Charles s'y montre aussi faible dans son Conseil, qu'il est absolutiste et violent, quand il s'agit de prendre une décision. Il ressemble aux enfants qui écoutent avec attention les remontrances paternelles, mais qui, tout aussitôt après, retournent à leurs premiers errements. L'absolutisme est d'origine païenne : il abaisse les âmes, mais il abaisse surtout l'âme de celui qui l'exerce.

Il serait intéressant de comparer à la scène de Roland, que nous avons citée plus haut, une scène analogue qui se trouve au commencement de \ Entrée de Spagne, de cette compilation singulière dont nous possédons un manuscrit italien du XI V^e siècle. Il est évident que l'auteur de la seconde Chanson a connu et imité la première ; mais il est certain aussi que, pour être plus moderne, la scène du second poème n'en con-

I. Chanson de Roland, vers 168-341. Comme on le voit par cette indication, la scène du Conseil occupe ici près de deux cents vers.

lOO L IDEE POLITIQUE

tient pas moins d'admirables beautés... Charles vient d'avoir un songe miraculeux : saint Jacques lui est apparu et, de son doigt céleste, lui a montré l'Espagne : « Il est temps, a dit € l'Apôtre, d'accomplir ton ancien vœu, et de rendre libre le € chemin des pèlerins. )> C'est une grande guerre qu'il s'agit de commencer: Charles consulte ses barons, et les barons hésitent. Ils étaient agréablement occupés à chasser dans leurs bois, à pécher dans leurs rivières, à dépenser tout leur bien. Ces délices de Capoue les retiennent, et le parti de la paix semble d'abord l'emporter. Un orateur habile, Gales de Vermandois, fait un discours assez insolent contre la proposition de Charles. « Qui veut tout perd tout, » dit-il en guise de péroraison et en terminant par un proverbe. Mais, encore ici, Roland se lève, terrible comme un lion ; il prend le pauvre Gales entre ses terribles bras, et, au lieu de le dévorer, joue avec sa proie: «Que Gales parle donc bien, dit-il ironiquement, « lui et tous ceux qui pensent comme lui! — Don Gales, (< ajoute Roland qui ne rit plus, sachez que nous vous con- « naissons, vous et votre lignage. Vous n'avez jamais aimé « l'honneur de Jésus-Christ. Maudit soit qui vous fit duc de « son conseil privé ! » Richard de Normandie partage l'avis de Roland, mais Ganelon embrasse celui de Gales : « Terminons cette affaire par un traité, et pas de guerre. )» A ces mots, Roland ne se contient plus, et lance à tous ces lâches conseillers ce terrible discours, un des plus fiers qu'on puisse lire dans nos Épopées nationales :

« Il y a bien, dit-il, cinq ou six ans passés, — qu'en périlleux repos et plein de vanité, — nous demeurons ici, nous et tout cet cs^or.

— Et à quoi êtes-vous occupés ? A déshériter les pauvres orphelins.

— Les péchés et les crimes sont amassés sur vos têtes. — Vos âmes et vos corps sont engagés — aux diables d"enfer. Quand les rachèterezvous, — si vous n'y pensez en ce moment ? — Donc je dis et je conseille que vous soyez les premiers à entrer en Espagne. — Et n'en sonnez plus mot, — ou je ne vous aimerai plus à cause de votre vilenie.

— Mais il vaut mieux souvent se taire qu'être trop verbeux. — Barons, si je vous ai offensés par mes paroles, — je vous prie d'aviser au mieux entre vous. >

De telles paroles devaient terminer la discussion. Naimes qui, dans ce second poème, est partisan de la guerre, fait alors voter nos barons par assis et levé : la guerre est décidée

DANS LES CHANSONS DE GESTE. lOI

à l'unanimité, et il se passe alors une scène touchante. Gales de Vermandois, qui avait parlé pour la paix, va demander pardon à Roland : « Il met au cou son baudrier et, en pleurant de ses yeux, crie merci. Et Roland lui pardonne, tant l'en prie Olivier (^). » Et telle est cette scène du Conseil, dans V Entrée de Spagtie. Elle nous semble aussi remarquable que celle de Roland. C'est à dessein d'ailleurs que nous avons donné l'une et l'autre. Tout en se ressemblant, elles se complètent.

Néanmoins, c'est dans cette même Entrée de Spagne où éclatent de si vraies beautés, c'est dans ce même poème que le personnage de Charlemagne est peut-être le plus singulièrement avili. On y voit le vieil Empereur, ridiculement emporté par la colère, frapper son neveu d'un coup de son gant au visage, et le laisser sortir du camp français. Les onze pairs vont alors trouver le roi de France et Hestous prend la parole en leur nom : « Est-ce le gré, et l'honneur que « tu nous portes ? Quand nous conquérons pour toi bourgs <L et cités à grands périls de bataille et de mêlée, quand i. nous sommes pour toi au premier rang des combattants ; <i quand nous allons à la mort pour accroître ta gloire, tu « restes, toi, tranquille à demeure. Si tu m'avais frappé « comme tu as frappé Roland — je sais bien que le pire en « serait tombé sur moi, — mais ton titre d'empereur ne t'eût « pas empêché de recevoir un coup de mon épée. » Voilà à quelles violences, dans les Chansons de la dernière époque, se laissent entraîner les conseillers de Charlemagne. Et le pauvre empereur ne répond rien : il tremble, il sue d'épouvante, il « n'ose parler por ceus qui sont entor. » Un si grand abaissement ne calme pas, d'ailleurs, les compagnons de Roland : Girart de Roussillon et Olivier ne sont pas moins outrageux. Hestous (qui est l'insulteur comme il est le plaisant attitré de toute la cour) reprend une dernière fois la parole et déclare qu'il va retourner en France: « Et je vais, dit-il, y brûler tout le pays de Charles (2). » Les douze pairs formant le noyau de ce Conseil privé de l'Empereur, nous devions esquisser tout au moins une séance de

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