‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 33 sur 161 · Ibid,, fo2i · texte numérisé non relu

Ibid,, fo2i

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cette assemblée. C'est ce qui explique la citation précédente.

Il ne nous reste plus qu'à signaler, au sujet de ces Conseils de la Royauté, l'emploi d'un des procédés épiques dont nos poètes ont été le plus prodigues. Les trouvères ont très souvent prêté aux Sarrasins les mœurs, les habitudes, les allures même des peuples chrétiens. Ils n'ont pas manqué de supposer, à la cour des rois païens, la présence d'un Conseil absolument semblable à celui de Charlemagne. L'auteur de Roland {^) et celui àH Aspreniont {^) nous font assister à une des séances de ce conseil. Dans l'un et l'autre de ces deux poèmes,tout est servilement calqué sur le tableau des Assemblées chrétiennes. Cette imitation, d'ailleurs, n'a rien de choquant ; mais elle est beaucoup plus coupable quand elle s'applique aux passions, aux caractères, aux âmes. Trop souvent nos épiques, surtout les plus récents, n'ont pas su établir de différence entre la parole des chrétiens et celle des mécréants. Ils ont jeté dans le même moule les discours des uns et des autres, ils les ont tous réduits à la même formule, croyant les avoir suffisamment différenciés en mettant le mot Dieu sur les lèvres des uns, le mot Mahoni sur les lèvres des autres.

Tout ce qui précède s'applique scientifiquement aux conseillers officiels de la royauté, soit au grand Conseil et à la nation, soit au Conseil privé et aux douze Pairs. Mais, en dehors de ce Conseil politique, il y a dans tous nos poèmes une autre classe de conseillers : ce sont les favoris, ce sont les courtisans du Roi qui jouent un grand rôle dans l'action de nos épopées. Ils sont partagés en deux bandes très distinctes: d'une part, les traîtres, qui presque toujours appartiennent à la race de Ganelon : les Hardré, les Alo-ri, les Macaire, misérables qui sont faits d'une seule pièce comme les tyrans de mélodrame. D'autre part, les vrais et probes chevaliers. Ces deux partis s'emparent tour à tour de la faveur de l'Empereur, et beaucoup de nos Romans ne sont guère que le récit de cette lutte. Nous ne savons, comme on le pense, rien de précis sur ces personnages assez mal dessinés. Objet de la haine universelle, les traîtres sont peints uniformément en

1, Chanson de Roland, vers 2646 et suiv.

2. Chanson d' Asprernont, éd. Guessard, p. 8, vers 16 et5uiv.

noir, et en mauvais noir. Une seule page de nos Chansons mérite d'être citée, parce qu'on y voit éclater nettement le contraste entre les bons et les mauvais conseillers de la Royauté. Cette page appartient à la grande geste de Guillaume d'Orange :

« Écoutez ce que le comte Guillaume a fait dans son verger. Il tient en main un grand pieu très aigu ; il marche droit aux plantes qu'il a plantées lui-même. Il n'y resta ni rose, ni rosier, ni fleur de lis, ni églantier ; il n'y resta ni poirier, ni pêcher, ni fleur de glaïeul, ni olivier ; pas une seule bonne plante n'y resta. Le Comte les a toutes enlevées avec son pieu. Il les arrache avec fureur et, plein de rage, les jette sur un fumier. Pas une n'est demeurée en tout le jardin. Anséis l'a vu faiie et s'en ébahit : il n'eût pas dit un mot poui tout l'or de Montpellier, et, surtout, il n'ose rien lui demander,ni le retenir, car il a grand peur, le Marquis, que Guillaume ne le perce lui-même de la pointe de son pieu. Et, quand Guillaume eut tout arraché, quand il eut ainsi dévasté son jardin, il y planta des ronces, des épines, des chardons, des orties, tout ce qui ne peut servir à rien. Bref, le Comte a planté dans son verger tout ce

qu'il put trouver de pire en mauvaises herbes

Et maintenant

je vous dirai pourquoi, à mon sens, le comte Guillaume a ainsi arraché les plantes et les arbrisseaux de son jardin, et soyez bien certain que rien n'est plus vrai. « Roi, tu as dépouillé ta terre de tout ce qu'il y avait d'hommes sages, nobles et vaillants : tu les as laidement chassés loin de toi ; tu as ruiné les pères et les fils. Qu'est-ce qui fait la puissance d'un roi ? Ce sont les hommes libres. Eh bien ! tu n'as plus autour de toi ni nobles, ni hommes libres. Tu as vraiment eu tort de les perdre ainsi, et voici que toute la France en souffre très douloureusement. Le comte Guillaume n'a pas tardé à l'apprendre, et c'est pourquoi il a arraché les plantes de son courtil : je t'ai expliqué le sens de cette action. Quant aux mauvaises herbes qu'il a plantées, voici leur signification. Par le Dieu Tout-Puissant, elles désignent les perfides, les traîtres, les fourbes, les gloutons, ceux qui ne te content que mensonges, et que tu as trop longtemps retenus auprès de toi. Tu leur as donné ta terre et ton argent. Si ce n'est la juste volonté de Dieu, ce sera leur amitié qui te perdra.(')»

lY.

QUE nos Epopées françaises soient d'origine germanique; qu'elles soient barbares par leurs héros, par leur action, par leur esprit, c'est ce qui a déjà été démontré plusieurs fois. Et néanmoins il semble que la plus forte dé-

I. Montage Guillaume, éd. Conrad Hoffmann, p. 621 ; traduction nouvelle.

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monstration n'ait pas encore été donnée: il reste, en effet, à prouver le germanisme de nos veilles chansons par le germanisme de la procédure qui est exposée dans ces poèmes.

Or, dans cette procédure, rien de romain ; rien qui, de près ou de loin, porte la trace de la législation romaine ou du droit canonique. Tout est emprunté aux lois barbares. Un exemple suffira pour le démontrer, et nous choisirons le procès de Ganelon, dans la Chanson de Roland. Nous suivrons avec soin toute la marche de cette procédure criminelle et politique, la plus ancienne que nous trouvions dans nos Chansons de geste. Et nous n'aurons pas de peine à établir, par une comparaison attentive, que chacun des vers de notre poème se rapporte à quelque titre des lois germaines.

Il semble que dans ce Drame intitulé « le Procès de Ganelon, » on puisse distinguer sept « actes » ou sept « tableaux » s'il est permis de se servir d'une expression aussi moderne à l'occasion d'un poème aussi antique. Ces sept actes pourraient recevoir les titres suivants : la Torture, — le Plait royal, — le Duel, — les Champions, — la Messe du Jugement, — la Mort des Otages, — le Supplice de Ganelon. Et, pour chacun de ces sept tableaux, nous avons sept familles de textes empruntés aux législations barbares

La belle Aude vient de mourir ; elle n'a pu supporter la douleur de Roncevaux: « Ne plaise à Dieu qu'après Roland je vive encore ! » Et elle est tombée sans mouvement aux pieds de l'Empereur. Charlemagne, les yeux pleins de larmes, se tourne avec fureur vers Ganelon et se promet de donner au supplice du traître un éclat plus terrible encore. Tout d'abord, des serfs s'emparent de Ganelon qui est chargé de fers : € Ganelon, le traître, tout enchaîné — est dans la cité devant le palais. — Les serfs l'attachent à un poteau, — lui lient les mains avec des courroies en cuir de cerf, — et le battent à coups de bâton et de corde. {^). » Ce supplice est d'origine purement germanique. « Les coups de discipline, dit à ce sujet Davoud-Oglou, étaient pour toutes les classes, et le nombre en pouvait monter jusqu'à trois cents. Ils étaient administrés publiquement au coupable qui avait été préalablement

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