‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 41 sur 161 · Aubri le Bourgoing, édition Tarbé, p · texte numérisé non relu

Aubri le Bourgoing, édition Tarbé, p

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Puisque nous en sommes à parcourir rapidement la plupart de nos cycles, comment ne pas citer ici un admirable exemple du dévouement légitime d'un vassal à son seigneur? Nous voulons parler de ce début de Jourdain de Blaives^ où l'on voit Renier de Vautamise et sa femme substituer leur propre fils au fils de leur seigneur, Girart de Blaives :et cette substitution doit nécessairement entraîner (ils le savent bien) la mort de leur propre enfant. On nous objectera qu'il s'agit ici de l'obéissance d'un vassal quelconque à son seigneur et non pas à son roi ; rnais ces deux obéissances s'enchaînent et ces deux questions se confondent. Dans le système féodal, en effet, toute rébellion contre un seigneur, à quelque degré que ce fût, rompait non seulement un des anneaux, mais tous les anneaux de la chaîne. La fidélité au roi était tellement considérée comme le premier devoir d'un vassal que toute une geste, celle de Doon de Mayence, a été connue au moyen âge sous le nom de « geste des traîtres, » parce que c'était celle de Ganelon, et aussi parce qu'elle était la plus anti-royale. Tout au contraire, la geste de Garin de Montglane a sans cesse été regardée comme la plus noble de toutes, parce que l'épée de tous ses chevaliers a toujours été dévouée à la cause royale. Et l'auteur de Girars de Viane le dit en propres termes : « Les chevaliers de cette geste, « s'écrie-t-il au début de sa Chanson, furent de sages et hari dis chevaliers ; ce ne sont pas eux qui ont jamais été félons « envers le roi de France ("). »

Quant aux poèmes féodaux^ nous affirmons qu'on a singulièrement exagéré leur esprit d'indépendance et de révolte. Cet esprit ne se fait jour parfois que dans un seul épisode de tout un poème: telle est la Chanson d'Asprei)iont,o\x nous lisons l'étrange aventure de Girart de Fraite,de ce terrible vassal qui se refuse obstinément à venir au secours de Charlemagne et qui veut assassiner à coups de couteau l'archevêque Turpin, ambassadeur du roi. Trois beaux poèmes, trois poèmes d'antique origine et qui sont véritablement féodaux, c'est Girars de Roussillon, c'est Ogier, c'est Renaus de Montauban. Voilà de grands héros, sans aucun doute, et que nos poètes ont peints

r. Girars de Viane, 6dit. Tarbé, p. 2.

sous de brillantes couleurs : l'un d'eux, Renaud, est un saint, et Ogier même n'a pas été sans recevoir quelque culte. Néanmoins ils bataillent contre l'Empereur et résistent à leur suzerain. On ne saurait nier qu'il y ait là un souvenir puissant des grandes rébellions féodales des X^ et XI^ siècles et, a priori, il est impossible que nos romans n'aient gardé aucune trace d'événements aussi considérables ; mais il ne faut rien pousser à l'excès. Ces terribles guerriers, qui combattent si énergiquement contre les armées impériales, ne se dépouillent pas de tout respect pour rEmpereur,leur seigneur légitime.Ils ne font que se défendre,et tous les torts semblent imputables au Roi. Et malgré tout.ces rebelles éprouvent dans leurs âmes de violents remordsau sujet deleur rébellion. Leurs cœurs battent vivement sous leurs hauberts, les larmes coulent sous leurs heaumes. Ils ont hâte enfin de revenir à leurs liens, à leur sujétion injustement bri.sée. Une scène magnifique, — la scène capitale peut-être de Girars de Roussillon, — c'est la confession du héros à l'ermite : « Avez-vous, dit le saint homme, manqué « de soumission au Roi ? — Oui, répond Girart, par folie « et enfance. — Il faut donc vous en repentir de grand <i cœur. — Non, non, s'écrie le vieux rebelle, jamais, jamais « je ne ferai pénitence jusqu'à ce que je le fasse mourir. Si <i je puis jamais avoir lance et épée, où que ce soit, je me « vengerai de lui. » Voilà le cri d'une nature sauvage, indomptable. Mais la femme de Girart se met alors à fondre en larmes : « Girart, dit-elle, quelle folie ! Pardonnez plutôt « tout le mal qu'on vous a fait ; pardonnez à Charles, notre <L empereur. — Eh bien, dame, ainsi fais-je pour l'amour de « Dieu » Il en est de même pour Ogier. S'il lutte contre Charles, ce n'est pas comme vassal, c'est comme père, et le récit de ses malheurs, qui est profondément épique, se termine par une réconciliation i^). Jamais il ne serait venu à l'esprit de nos trouvères d'attribuer aux rebelles un véritable bonheur au sein de leur rébellion, et ils terminent rarement leurs poèmes autrement que par une prestation d'hommage à l'Empereur.

I. A Li fin de la Chevalerie Ogier, Charlemagne et son fils tiennent l'étrier à Ogier. Celui-ci s'en aperçoit trop tard et s'écrie: «Or, Sire, me voilà bien déchu. Vous <( m'avez déshonoré, moi, et vous encore plus. On ne pourra plus désormais me voir à « la cour, sans m'estimer trop vieux, puisque le roi de France m'a tenu l'étrier. » (Vers 12982 et suiv.)

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Leurs romans, par ce côté comme par tant d'autres, ressemblent aux mélodrames du boulevard où la vertu est toujours récompensée et le vice définitivement puni.

Que n'a-t-on pas dit au sujet des quatre fils Aymon ? Suivant quelques critiques, Renaud de Montauban et ses frères représentent et résument profondément l'esprit féodal ou plutôt la féodalité elle-même résistant à la Royauté, à l'Empire.

Mais en réalité, Renaud n'a que lapparence, et non pas le cœur d'un rebelle. Il se défend, sans doute, contre les attaques iniques de son seigneur, mais il soupire ardemment vers le baiser de paix et tombe avec une belle simplicité aux genoux de l'Empereur. Il arrive même un moment où ce persécuté tient entre ses mains la vie de son obstiné et redoutable persécuteur. Placé en face de Charlemagne endormi et pouvant le tuer, il se refuse à commettre une telle félonie et recule devant ce crime, comme on reculerait devant un parricide : « Charlemagne est mon seigneur, » dit-il. Ce cri, qui n'a jamais été celui d'un révolté, éclate alors sur ses lèvres indignées. Et l'on assiste, quelques pages plus loin, à une scène touchante : les quatre fils Aymon vont se jeter aux pieds de l'Empereur et demander humblement la paix à celui-là même dont, tout à l'heure, ils pouvaient se rendre à jamais indépendants.

Nous ne voulons pas aller plus loin dans la démonstration de notre thèse. Elle nous semble suffisamment prouvée.

LES conclusions de ce travail sont faciles à préciser. Il est évident, pour tous nos lecteurs, qu'un sentiment très vif de la patrie éclate dans nos plus anciennes Chansons de geste et que la France était aimée au XI* siècle avec autant d'ardeur que de nos jours. La France, en effet, fut aimée avant d'être îttie, et cette affection même que lui ont portée ses enfants a servi à constituer cette unité profonde, enviée par tous les autres peuples. Sur cette terre française qu'on appelait la terre solue vivaient et prospéraient des institutions germaniques que l'Église achevait de christianiser. La

royauté française était germaine d'origine et germaine d'allure, et les hommes libres de la nation avaient encore un certain pouvoir qui tendait, hélas ! à s'effacer de plus en plus pour laisser un jour toute la place à l'absolutisme triomphant. Cette royauté, d'ailleurs, était catholique en même temps que barbare, et « l'empereur de France », véritable chef d'une armée permanente de croisés, vivait, suivant nos poètes, dans la conversation journalière des Anges et des Saints. Les devoirs de ce roi sont exactement tracés par nos trouvères : ce sont avant tout des devoirs militaires, d'où toute cruauté n'est pas absente. Sous le roi on sent toujours le chef de klan germain qui n'est pas encore suffisamment adouci par le baptême. Quoi qu'il en soit, ce type, qui se rencontre dans nos plus anciens poèmes, est bien supérieur à la parodie ridicule, à la vile caricature que les derniers trouvères ont tracée de Charlemagne et de ses successeurs. Autour de cet empereur, — à l'une comme à l'autre de ces deux époques, — se tient un Conseil dont l'origine est également barbare. Les Cours plénières de nos romans rappellent les Champs de mars et de mai; mais il faut distinguer « la Cour plénière » et le « Conseil » proprement dit. Dans le Conseil, l'Empereur prend encore l'avis de ses barons, mais n'est point forcé de le suivre. Ce Conseil, du reste, se transforme plus d'une fois en Haute-Cour, quand il s'agit de juger un des hommes du roi : c'est l'ancien Placitujnpalatii, tribunal de privilégiés, devant lequel comparaissaient seulement les hommes de la truste royale. La procédure suivie par cette cour est ultragermanique en même temps qu'ultraféodale : nous croyons l'avoir rigoureusement démontré. Du reste, ces grands procès sont rares, et nous venons de prouver qu'on a singulièrement exagéré l'esprit d'indépendance, gratuitement attribué à tous les barons féodaux. Beaucoup de nos trouvères sont « royalistes », et ceux-là mêmes qui sont le ^\\xs féodaux rendent finalement hommage au grand Suzerain, à l'Empereur.

Telles sont nos conclusions, où nous ne voudrions rien exagérer. Comme on le voit, le tableau n'est pas sans ombres, et la société des XI^ et XIP siècles est bien loin d'être absolument chrétienne; mais, enfin, il existe alors, dans toutes

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nos institutions nationales, d'admirables éléments, soit chrétiens, soit susceptibles de le devenir. Ces éléments sont presque tous d'origine germaine ; mais ils ont eu, ou auront besoin d'être transformés par l'Église. Malgré tous ses défauts, cette société est jeune, elle est forte, elle est enfin mille et mille fois préférable à la corruption du Bas-Empire et à ce Césarisme romain dont elle nous a, je l'espère délivrés pour toujours.

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