I. — Introduction. — Objet de cette étude
OUT le monde sait aujourd'hui, grâce à Uieu, que la France a été la plus épique des nations modernes. Tout le monde sait que, sous le nom de Chansons de geste, elle a possédé cent épopées, dont la plupart sont des poèmes de second ordre,mais dont quelques-unes sont d'incontestables chefs-d'œuvre.
Quoi qu'il en soit, les Chansons de geste sont de véritables épopées, des épopées primitives. Ce n'est pas à VÉnaWe, c'est à \ Iliade et à \ Odyssée qu'elles sont comparables ; c'est encore aux grandes épopées de l'Inde. De tels poèmes ne peuvent être produits qu'à de certaines époques, alors particulièrement que le sens historique n'existe pas encore au sein d'un peuple, ou n'y existe plus.
Ce caractère de nos Romans est bien fait pour nous les rendre incomparablement plus précieux. Ils appartiennent visiblement à la littérature spontanée, à la littérature populaire. Donc, ils réfléchissent avec une certaine exactitude les idées vraies d'un peuple, même celles d'une époque et d'une race tout entières.
Mais, d'un autre côté, depuis l'Inde et depuis Homère, rien n'est plus rare que de tels poèmes. Depuis V Iliade jusqu'à la Chanson de Roland on peut franchir environ vingt siècles d'un seul bond sans avoir peut-être à passer par-dessus une seule épopée primitive et naturelle.
Le saut est rude, la distance est longue. Quelle ne sera donc pas la vivacité de notre émotion, lorsque nous ouvrirons quelqu'une de ces épopées populaires que la France a eu l'honneur de créer en si grand nombre, et d'imposer à l'admiration de tout le monde moderne !
Il8 l'idée RELIGIEUSE
Un îmmense événement, le plus considérable de tous ceux dont la terre ait été le théâtre, sépare les Épopées homérique et indienne de l'Épopée française : cet événement, c'est le Christianisme. Il a dû nécessairement laisser son empreinte sur la poésie populaire. Et, à vrai dire, nos vieilles Chansons sont le premier essai d'épopée populaire qui mérite d'être signalé dans l'Occident latin depuis le triomphe de l'Église.
Sans nous préoccuper ici de la forme, examinons le fond de nos Chansons de geste. Étudions les caractères, les personnages, les types.
Faisons concurremment le même examen dans Homère. Et, tout d'abord, comparons l'idée de Dieu dans \ Iliade et X Odyssée avec cette même idée dans nos Romans.
Toutes les différences, ou peu s'en faut, résulteront de V influence chrétienne. Nous verrons comment et avec quelle difficulté le christianisme a triomphé du paganisme et de la barbarie. Cette constatation sera notre pensée dominante, et c'est elle qui donnera peut-être quelque intérêt à cette étude.