‹ La littérature catholique et nationaleChapitre 45 sur 161 · Renaus de Montauban, éd. Michelant, p. 257, v · texte numérisé non relu

Renaus de Montauban, éd. Michelant, p. 257, v

5. Girars de Viane, éd. P. Tarbé, p. 5. On retrouve les vers précédents dans un certain nombre d'autres Chansons de geste.

6. Cinquante, cent périphrases sont consacrées dans nos poèmes à rendre cette idée de la création. C'est Dieu « qui fist pluie et gelée — Et le chaut et le froit, ciel, terre, mer salée. — Et si fist home et famé par sa bonne pensée. » (Renaus de Montauban, édition Michelant, p. 14). — « Qui nos fist à s'image. » (Ogier, édition Barrois, vers 4991). « Qui fist la rose en mai ; par qui li soleus raie. » (Berte au s gratis pies, édition P. Paris, p. 13). — «Qui féist florir l'ente. )> (Renaus de Montauban, 1. c. p. 400).— « Qui fait croistre les arbres, les vignes et les blés » (Simon de Fouille, Bibl. Nat. fr. 368, f" 144), etc., etc.

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théisme, la matérialité de Dieu, l'éternité de la matière, loin de se retrouver dans nos poèmes nationaux, y sont vigoureusement rejetés à chaque page. En résumé, le mot Dieu y est toujours au singulier, et les deux épithètes qu'il y reçoit le plus souvent sont celles de espirital et de creator. Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que nos poètes parlent de la sorte sans avoir la prétention de lutter contre aucune doctrine, ni de faire aucune apologie. Ils sont naïvement dans la plénitude de la lumière.

Il est toute une autre famille d'épithètes qui sont unies au mot « Dieu » : ce sont celles qui expriment, non plus les attributs, mais les perfections de Dieu. Parmi ces perfections, celles que nos poètes signalent le plus volontiers sont celles qui devaient plus particulièrement servir de modèle aux dures générations de leur temps, aux seigneurs, aux chevaliers. Si Dieu est surtout appelé: « Cil Daviedeus qui ne faut fit ne ment %, ou bien : « Qui onques ne mentit », ou bien: « le droiturier », c'est que la première vertu recommandée aux chevaliers était la sincérité, la droiture, l'horreur tlu mensonge. Il faut bien croire que la Providence s'occupe des œuvres littéraires, et qu'elle y dépose souvent les idées et les mots qui sont le plus utiles à tel ou tel peuple du monde, à telle ou telle époque de l'histoire. C'est ce qui est arrivé dans nos Epopées françaises.

En vérité, ces Épopées sont pleines de Dieu. Il en est un grand nombre qui commencent par une bénédiction que le trouvère donne à ses lecteurs, ou plutôt à ses auditeurs : Oiés^ barons, que Diex vos bénéie, H glorieus du ciel, H filz sainte Marie. Ce n'est pas une vaine formule. On a dit avec raison que nos poèmes épiques avaient eu trois sources d'inspiration : « Dieu, la guerre, la femme. » Plus un poème est ancien, plus Dieu y tient de place. Ces chevaliers, toujours rudes et souvent féroces, deviennent de tout petits enfants quand ils pensent à Dieu. Ils se mettent à genoux tout d'une pièce et prient avec une ferveur pleine de sincérité. Ils sont souvent tout couverts d'un sang plus ou moins cruellement répandu, mais enfin ils sont francs, et prient bien. D'ailleurs, ils ne sont le plus souvent armés et ne versent leur propre sang que pour la cause de Dieu. L'esprit de nos poèmes est l'esprit des croisades. « Con-

quérir le monde au vrai Dîeu, défendre l'Église contre les païens, » tel est leur but unique, et rien n'est plus odieux que certaines chansons dont les héros ne sont pas animés par cette noble inspiration. C'est ce qui rendra à jamais haïssables les Lorrains et Raoul de Cambrai, ces poèmes sauvages où l'esprit de la guerre privée remplace si déplorablement le souffle de la grande guerre contre les Infidèles. Nos épopées véritablement chrétiennes sont peut-être les seules où l'on voit les hommes s'armer et combattre uniquement pour la défense de leur foi. Et c'est encore un avantage de nos poèmes sur ceux de l'Inde et de la Grèce.

Mais d'ailleurs, en tout ce qui touche l'idée de Dieu, nos épopées sont d'une incontestable supériorité.

III. — Comparaison entre la théodicée d'Homère et celle de nos épopées.

C'EST surtout avec les poèmes homériques que nos poèmes offrent des analogies frappantes. L'épopée grecque a été aussi profondément populaire que l'épopée française. Comme nos chansons de geste, \ Iliade et V Odyssée ont été chantées partout ; partout elles ont été comprises, admirées, aimées. Les grands ne les ont pas moins vivement saisies que le peuple, ni le peuple que les grands. Elles ont été faites pour tous, et, chose rare, elles sont allées à leur adresse. Nous l'avons dit déjà : dans l'Occident civilisé, si l'on veut trouver l'épopée sincère, spontanée, véritable, il faut faire un bond de vingt siècles et remonter de nos poèmes français jusqu'aux deux chefs-d'œuvre du poète aveugle. Virgile lui-même ne saurait nous arrêter : sa poésie est la perfection même, mai.s, on y sent le travail ; elle est incomparable, mais n'a rien de spontané. Nous n'avons point à nous préoccuper au point de vue populaire de ce que Virgile a pensé de Dieu, de ce qu'il a écrit sur Dieu. Mais ouvrons Homère, et ne l'ouvrons pas sans respect ; car ce poète est de ceux qui, malgré leurs erreurs, font honneur à la race humaine. « Dieu : » c'est sur ce grave objet que les contradictions abondent le plus dans l'épopée homérique. Homère, en effet, écoutait tour à tour deux voix, et écrivait naïvement ce que ces

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deux voix lui dictaient tour à tour. L'une était celle de son imagination ; l'autre celle des traditions primitives, qui, en ce temps-là, était encore puissante et nette. Tout ce que l'immortel auteur de X Iliade a conçu de grand, tout ce qu'il a écrit de beau sur la nature divine, il le doit à un écho des révélations originelles ; tout ce qu'il a, au contraire, conçu de petit et écrit de méprisable sur le règne divin, il le doit aux déplorables inspirations d'une imagination trop vive et mal réglée. De là ces magnificences de la théodicée homérique, qui forment un contraste si étonnant avec les pauvretés dangereuses du polythéisme homérique. Pour faire plus vivement sentir un tel contraste, des exemples sont nécessaires.

A lire certains passages de V Iliade et de \ Odyssée, on croirait aisément qu'Homère est monothéiste. C'est alors que l'admiration peut se donner carrière ; c'est alors qu'on éprouve dans l'âme et jusque dans les cheveux ce frémissement produit par le Sublime. Jupiter est proclamé cent fois « le roi des dieux ». Les autres dieux tremblent devant lui comme de petits garçons ; ils se lèvent à son approche comme des écoliers devant leur maître (i). « Je me glorifie, leur dit Jupiter « avec une insolence divine, d'être le plus puissant et le pre- « mier-né if). >> Et devant cette parole les pauvres dieux s'inclinent,tout tremblants.il est beau à voir, ce maître des nuées, ce « Jupiter au.x vastes regards » : on comprend aisément qu'il ait inspiré Phidias et les grands sculpteurs de la Grèce. Il a un corps, mais quel corps ! La majesté en est la substance ; un sang léger y circule puissamment, et non pas « un sang épais comme celui des hommes (3) ». Ce corps, parfait modèle des proportions, de la beauté et de l'harmonie de nos propres corps, se meut librement et superbement dans l'air esclave. Les yeux de Jupiter embrassent tout autour d'eux : « sa chevelure divine frémit sur sa tête immortelle, et le vaste Olympe est ébranlé (-*) ». Du haut de l'éther, il dicte aux hommes ces coutumes qui sont les lois de l'humanité (s). Lorsqu'on le prie, on l'appelle « Jupiter très grand, très glo-

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