Voy. plus haut, p
126 l'idée religieuse
eu de lignes plus harmonieuses ni plus pures ; jamais poème n'a mieux ressemblé à un bas-relief classique. Dans le palais de Jupiter, dans la « cour pavée d'or » voici tous les Olympiens assemblés : Jupiter, fils de Saturne, maître des sombres nuées ; Minerve aux yeux glauques ; Vulcain, l'artisan illustre; Mars, le dieu sanglant, le destructeur des remparts ; Cérès la blonde, l'Aurore au voile doré ; Thétis aux pieds d'argent, et tant d'autres, dont pas un n'offre un seul trait de laideur. Quant à la terre, elle se résume dans la Grèce elle-même, dans ce coin de terre où s'agitent, également beaux et superbes, les Argiens à la brillante chevelure, aux élégantes cnémides, et les Troyens habiles à dresser les coursiers. Les rois, élèves de Jupiter, conduisent les bataillons splendides. Les dieux descendent, armés, sur des chars que dirigent leurs mains divines : ils se partagent entre les deux camps rivaux; le sang plus qu'humain coule sur cette noble terre. Les héros se défient, s'interpellent, se frappent, mais toujours avec des gestes pleins de beauté. Le vieux Priam embrasse les pieds du divin Achille et lui dit : € Souviens-toi de ton père, Achille semblable aux dieux. » Tout est beau, tout est noble, tout est correct et harmonieux. Mais, hélas ! Dieu est absent presque toujours ; presque partout l'âme humaine est absente. Et nous ne saurions, avec toutes les magnificences de la matière, nous consoler de cette double absence. Quittons Homère, et ne le regrettons plus.
IV. — Comparaison entre la théodicée de nos Chansons de geste et celle des Epopées Indiennes.
LES poèmes de l'Inde nous retiendront moins longtemps. Tout d'abord, il faut observer que ces terribles épopées, pour être spontanées et vraies, ne sont pas cependant aussi populaires que les poèmes de la Grèce et les nôtres. Les épopées indiennes ne s'adressent qu'à certaines classes, ou plutôt à certaines castes : à celle des nobles et surtout à celle des prêtres. Ce sont des épopées ecclésiastiques, et on ne peut leur attribuer de popularité que dans les palais et dans les temples. Elles n'ont certes pas été faites pour les parias, comme les nôtres l'ont été pour le peuple. C'est une évidente infériorité.
DANS l'Épopée française. 127
Quant à la théodicée de ces redoutables poèmes(le Maliâbhâràta ne contient pas moins de 107,389 slôkas ou distiques), elle est bien autrement confuse et contradictoire que celle des épopées homériques. Les magnifiques travaux de Burnouf et de ses élèves ont à peine jeté quelque rayon dans ces ombres indécises. Voulez-vous saisir la supériorité de l'Occident sur l'Orient, ou du moins apprécier justement la différence des deux civilisations et des deux poésies, comparez \ Iliade et le Mahâbhârâta. Dans le poème hindou, c'est une abondance plantureuse, une richesse, une fécondité excessives ; des répétitions, des amplifications, de la confusion, de la diffusion, de la profusion. Dans la poésie occidentale, c'est une belle concision, une clarté transparente, une fécondité tempérée, une richesse réglée, une fougue disciplinée...
La théologie des hindous n'est pas ce que ce peuple a de moins obscur. Sans doute il y a çà et là quelques beaux restes de la tradition primitive, et l'on ne peut lire sans émotion ces magnifiques épithètes que l'auteur du Mahâbhârâta prodigue à Vichnou dans le fameux épisode d'Adivança :
< Pour le bien des mondes, Vichnou, à la grande gloire, qui est adoré par le monde, naquit de Dêvakî et de \'asoudêva, le dieu éternel, immuable, le créateur de l'univers, qu'on a nommé aussi Avyakta (invisible), Akchara (inaltérable), Brahma (l'essence divine), Pradhâna (le dieu suprême), Trigounâtmaka (ayant lui-même les trois qualités), Atmâna (âme de l'univers), Avyaya (impérissable), Prakriti (la nature passive), Prabhava (la cause créatrice), Prabhou (maître suprême), Pouroucha (l'âme, le principe de vie), Viçvakarman (créateur de tout), Sattvagôga (dont l'essence est la bonté), Dhrouvâkchara (éternel et inaltérable), Ananta (sans fin), Atchala (immobile), Dêva (Dieu), Hansa (cygne), Nârâijana (allant sur les eaux), Dhâtri (nourricier), Adja, (qui n'a pas eu de naissance), Para (prééminent), Kâivalya (l'unique), Nirgouna (dénué de propriétés), Viçva (universel), .\nâdi (sans commencement), Adja (non né). Lui, le Pouroucha excellent, le créateur, le grand'père de tous les êtres, dans le but d'accroître la loi, naquit au milieu des .Andhakas et des Vrichnis (')• »
Il serait facile, dans cette admirable nomenclature, de signaler déjà quelques erreurs, quelques hérésies déplorables, et nous avons lieu de nous défier des mots Prakriti (la nature