Adam de Saint-Victor, prose In natale Salvatoris
132 l'idée religieuse
dogmes chrétiens n'y sont pas savamment approfondis, mais ils y sont sincèrement et naïvement exposés, tels que le peuple les croyait au moment même de la composition de ces poèmes.
Heureuse ignorance, heureuse sincérité que celles de ces auteurs de nos épopées nationales ! Par elles nous pouvons constater quelle était exactement la croyance populaire aux douzième et treizième siècles, ou, pour mieux parler, la croyance des laïques à cette époque.Tout historien des dogmes catholiques sera désormais forcé de consulter nos poèmes s'il veut savoir ce qui s'est passé, en matières de croyances, non seulement sur les hauteurs où se tiennent les théologiens et les docteurs, mais aussi dans cette vallée où vit et s'agite la presque totalité du peuple chrétien. Et, disons-le nettement : ce dernier point de vue n'est certes pas celui qui intéresse le moins vivement l'intelligence de l'érudit et le cœur du croyant.
Qu'est-ce donc que le peuple chrétien, aux douzième et treizième siècles, croyait touchant la divinité de Jésus-Christ, touchant ce centre auguste, ce cœur de toute la doctrine catholique ? La réponse est facile. Le peuple chrétien, avec une profondeur et une unanimité indicibles, CROYAIT QUE JÉSUS- CHRIST EST DIEU. Il n'y avait pas à ce sujet une possibilité de doute ni d'incertitude. L'humanité chrétienne confondait, comme il convient, Jésus-Christ et Dieu. L'humanité chrétienne, aussi nettement que les docteurs, attribuait à Jésus- Christ l'Infini, l'Absolu, la création et le gouvernement du monde,la rédemption des hommes.Il fut un jour où l'humanité s'était presque réveillée arienne : ce jour était bien loin. Le nom et les doctrines d'Arius étaient tombés dans le plus obscur de tous les oublis : c'est ce que nos Chansons de geste prouvent jusqu'à la dernière évidence. Elles sont à la fois la protestation la plus forte contre les doctrines d'Arius et une des preuves les plus décisives de l'heureuse défaite de ces doctrines. Ils n'avaient pas en vain versé leur sang, ces martyrs des premiers temps ; ils n'avaient pas en vain ouvert leurs lèvres d'or et parlé pour la Vérité, ces grands évêques du quatrième siècle qui s'opposèrent à l'invasion des sophismes ariens. Ils avaient vaincu.
DANS l'Épopée française. 133
Nous pourrions produire à l'appui de ce qui précède des milliers de vers tirés de toutes nos Chansons de geste et où Jésus-Christ est proclamé Dieu. Dès le début de leurs chansons, nos poètes, sans ostentation et avec un naturel parfait, attestent là-dessus la vivacité de leur foi.
Or, faites pais, seigneur, que Dieus vous beneïe, Li glorious del' chiel, Li FIEUS sainte MAkiE('). Signors, or escoutés, que DiEUS vos soit amis, Li Rois de sainte gloire qui en la crois fu mis, Qui le ciel et la tere et le mont establi. Et Adan et Evain forma et beneï {^).
Et, dans le cours de nos poèmes, on ne trouve pas, sur la divinité de Jésus-Christ, des professions de foi moins énergiques :
Foi que doi Deu, le fils sainte marie (3).
Si m'aides-tu, sire, COM TU HONS et Dieus ies {*).
Mais qu'est-il besoin de tant d'exemples? Toujours et partout, les mots Dteit et //sus sont employés dans nos poèmes comme absolument et complètement synonymes. Les monuments figurés sont ici d'accord avec nos romans. Quand on a eu, durant le moyen âge, à représenter Dieu par la peinture ou par la mosaïque, on a souvent reproduit les traits de Jésus-Christ ornés du nimbe crucifère. Et cela, même dans les épisodes de l'Ancien Testament. Les mosaïques de Saint-Marc, à Venise, qui sont intéressantes à tant de titres, nous offrent l'image vingt fois répétée de Jésus- Christ faisant sortir le monde du chaos et créant l'homme à son image. C'était d'ailleurs admirablement comprendre les mots célèbres : Adam qui est forma futuri.
Donc, la divinité de Jésus-Christ est candidement et perpétuellement affirmée dans nos romans : c'est un fait qu'il n'est pas permis de mettre en doute. Mais il faut aller plus loin.
Nous irons jusqu'à dire que le Fils de Dieu est le véritable centre de toutes nos Épopées nationales.Oui, tous nos poèmes gravitent autour de Jésus-Christ : car tous sont animés de