Bibl. Nat, lat. 1196, Xive s
138 l'idée religieuse
Autant nos poètes sont théologiquement inférieurs aux Pères et aux Docteurs, autant ils sont supérieurs, dans le même domaine, aux poètes de l'antiquité classique. A coup sûr, ils ont une grande idée de l'humanité. « L'homme, disentils, est sorti des mains d'un Dieu unique, il en est sorti libre et responsable; il a une âme immortelle; il est sauvé par un Dieu qui s'est fait homme comme lui ; il marche, avec la plénitude de sa liberté, vers la plénitude du bonheur céleste. » Ouvrons maintenant Homère, et comparons l'homme, tel que le comprend l'auteur de X Iliade, avec l'homme, tel que l'ont compris les auteurs de nos Chansons de geste.
L'homme, d'après Homère, a une origine dont il n'a pas le droit d'être fier. Suivant d'anciens contes, cités par l'auteur de V Iliade, la race humaine tout entière serait sortie du chêne et du rocher (i). Le fleuve Océan est signalé ailleurs comme l'origine de toutes choses if). On voit que, déjà à cette époque, pèse sur le monde l'ignoble doctrine qui représentera un jour les hommes comme ayant été, à l'origine des temps, un jHutum et turpe pecus. Combien, pour l'honneur même de notre race, nous préférons les beaux commencements de l'humanité d'après l'Église et d'après nos Chansons de geste ; combien nous préférons cet Adam fier, beau, triomphateur, promenant superbement, à travers la terre nouvelle, sa beauté maîtresse de tout l'univers visible, conversant avec Dieu, ayant Dieu pour professeur de langage et pour professeur de vérité, lisant clairement dans l'avenir, prophétisant l'Incarnation ! La destinée de l'homme n'est guère plus noble, d'après Homère, que son origine. L'homme, comme les dieux, est sous l'étroite dépendance du Destin. Un des derniers traducteurs de \ Odyssée et de \ Iliade, a fait remarquer avec raison que le vieux poète « cherche à se dégager des liens de ce vieux fatalisme oriental contre lequel il se sent la force de lutter (3) ». Les Grecs s'embarquent malgré la destinée. Patrocle est sur le point de prendre Troie malgré le destin. Tout l'Olympe descend parmi les guerriers pour empêcher Achille de renverser les remparts d'Ilion malgré le destin. Égysthe, ailleurs, immole
1. Iliade, chant xxii, p. 303 de l'édition P. Giguet, et Odyssée, chant xix, p. 563.