I. — Le Génie français
X a beaucoup disputé, beaucoup écrit sur le £-ey/ie français. Il est en effet reconnu que chaque nation a son caractère particulier, sa tournure spéciale d'entendement et d'imagination, sa manière enfin de concevoir et d'exprimer le Beau. C'est Dieu qui a voulu cette admirable variété.Elle atteste hautement que le Beau est inépuisable. S'il y avait sur notre terre mille races différentes, leurs mille points de vue, très divers et en apparence opposés, ne nous donneraient pas de l'éternelle Beauté une idée suffisamment complète. Puis, quelle source délicate de jouissances, sans cesse nouvelles, pour l'esprit qui veut successivement connaître tous ces aspects si variés ; et comme Dieu est bon de n'avoir point tourné toutes nos intelligences de la même façon ! Il en est du Beau comme de ces nobles montagnes de la Suisse qui, sans doute, restent toujours les mêmes, mais qui, suivant le côté d'où on les considère, paraissent tout autres aux yeux de cent voyageurs. J'ai vu le bel Oberland changer ainsi de physionomie vingt fois en une journée. Le Beau, lui, est essentiellement un et invariable ; mais il a une multitude de faces qui ne se ressemblent point, et que, fort heureusement, nous ne pouvons voir que l'une après l'autre. L'esprit français se distingue par trois qualités essentielles qu'on ne trouve nulle part au même degré, et surtout qu'on n'a pas coutume de rencontrer à la fois dans le même entendement : il a le bon sens, il a la clarté, il a la rapidité. Il est rapide dans la conception, clair dans l'expression, solide dans le jugement. L'Allemand, l'homme du Nord, cherche encore quand le Français a trouvé ; il est nébuleux quand le Français est translucide, et son admirable bon sens est parfois
obscurci par les nuages de sa pensée. Il est plus réfléchi et moins vif; il a besoin de plus de préparation, et se trompe moins souvent ; mais, par malheur, quand il se trompe, c'est fort profondément, et ses erreurs sont plus « essentielles ». Quant aux peuples du Midi, leur conception est plus rapide que la nôtre ; leur expression est plus poétique, plus brillante, plus sonore, mais quelquefois moins précise ; leur jugement enfin, est presque toujours moins sûr. Entre ces deux races, nous nous tenons avec un ensemble de qualités qui est peutêtre plus riche et plus heureux. Nous ressemblons à notre climat, qui participe un peu de ceux du Nord et du Midi : nous empruntons quelques traits aux qualités et aux défauts des races les plus opposées ; nous avons, par exemple, quelque chose du bon sens de l'Allemand et du brio de l'Italien. Il en est de même de notre cœur et de notre volonté. Dans notre cœur, la vivacité, la joie et le dévouement sont les qualités dominantes ; dans notre volonté, c'est l'entrain : ce mot dit tout. Parmi les peuples du Nord, on aime plus solidement ; on aime plus follement parmi ceux du Midi ; mais on ne poussera nulle part le dévouement aussi loin que chez nous. Plusieurs nations sont aussi braves que nous le sommes ; aucune ne l'est de la même façon, aucune ne combat avec un élan plus discipliné, et nous le ferions bien voir. Mais, ce qui nous caractérise par dessus tout, c'est notre ardeur de prosélytisme : il semble que, dans la longue histoire des missions catholiques, la première place nous appartient sans conteste. Ce prosélytisme, nous le portons d'ailleurs dans tous les domaines de la pensée ; nous aimons en toutes choses à «; pousser notre pointe » chez les autres races et à leur imposer notre manière de voir, même quand elle est fausse. Je ne pense pas qu'aucune nation soit plus influente que la nôtre, et trois ou quatre fois déjà, en moins de mille ans, elle a imposé ses idées au monde entier.
De graves défauts troublent l'harmonie de ces rares vertus : notre esprit est volontiers railleur, caustique, mordant, et, s'il faut tout dire, sceptique. Lorsque l'on suit d'un œil attentif la filière française (d'autres à\?,QVi\. gauloise) dans l'histoire de notre littérature, on a la douleur de trouver tout un ensemble d'œuvres qui.à travers les siècles.offrent la même physionomie
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et ont conquis le même succès. Or, ces livres, auxquels on attribue le caractère le plus profondement national, sont surtout sceptiques et gouailleurs : tels sont, au moyen âge, les fableaux, les romans d'aventures et cet abominable Roman de Renard, œuvre qui est tout près d'être infâme à force d'être « voltairienne ». Plus tard, c'est Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Molière, Voltaire et Béranger. Je veux ici protester, de toutes les forces de ma voix et de mon cœur, contre ceux qui considèrent ces écri\-ains comme les véritables et les seuls représentants de l'esprit français. Je suis, par la grâce de Dieu, intimement convaincu que l'auteur inconnu de la Chanson de Roland, Villehardouin, Joinville, saint François de Sales, Bossuet, Chateaubriand et Lamartine, sont tout aussi français. Je me défie de cette ridicule et niaise épithète de gaulois, et pour tout au monde je ne voudrais pas en être affublé. Mais il est certain qu'il y a en France un courant français dont Molière donne peut-être l'idée la plus complète, et que ce courant n'est pas vraiment chrétien. J'ai prononcé tout à l'heure le mot de scepticisme : il me paraît convenir aux illustres dont je viens de parler, et qu'après tout je sais admirer... comme ils le méritent.
Il ne manque point, parmi nous, d'historiens et de critiques qui rapportent à la race celtique toutes les qualités comme tous les travers de notre intelligence. Suivant ces juges étranges, nous serions encore aujourd'hui de véritables Celtes que le Christianisme, Rome et les Germains auraient à peine touchés et n'auraient point entamés. Tous les traits de notre physionomie, toutes les grandes figures de notre histoire seraient absolument « gaéliques ». Jeanne d'Arc est une gauloise : gardez-vous d'en douter ; M. Henri Martin, qui l'affirme, est un gaulois... bien que son premier nom soit d'origine germaine et le second d'origine latine. Singulière doctrine et que tout semble contredire, l'histoire et le bon sens ! Il est trop évident que notre civilisation tout entière se compose de quatre éléments distincts : celtique, romain, germanique et chrétien. Nous avons conservé, je le veux bien, le caractère général de nos premiers ancêtres, leur parole rapide et volontiers abondante, leur engouement, leur joie, leur pente à la raillerie, leur ardeur, leur impétuosité, leur courage. Le peu
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de documents authentiques qui sont parvenus jusqu'à nous semblent confirmer cette assertion. Mais les Romains nous ont communiqué aussi quelque chose de leur précision de juristes, de leur force d'organisateurs, de leur discipline, de leur clarté, et ils nous ont fait présent de presque toute notre langue. Quant aux Germains, ils avaient à peu près les mêmes qualités que les anciens Celtes, et ils rajeunirent notre caractère : nous leur devons une partie notable de nos libertés du Moyen Age et de notre droit coutumier. Est-il besoin de dire tout ce que le Christianisme nous a apporté de logique, de vigueur, de bon sens, d'ardeur au prosélytisme et principalement de clarté? Il importe singulièrement de tenir compte de tous ces éléments qui sont entrés en des proportions très diverses dans la composition de notre naturel français. C'est être par trop injuste de n'accorder d'importance qu'à un seul de ces éléments,et à celui-là même que nous connaissons le plus imparfaitement.
Quoi qu'il en soit, il faut s'attendre à ce que notre littérature reflète exactement la physionomie intime de notre intelligence. La littérature, ou pour mieux parler, l'Art, n'est pas, comme le XVI I^ siècle l'a cru, une petite amusaille inventée pour distraire les rois et les grands : c'est le miroir de la vie humaine, c'est sa photographie vivante. Si donc nous possédons le bon sens, la clarté, la rapidité, l'entrain, unis à quelque scepticisme et à je ne sais quel sel de plaisanterie peu attique, nous pouvons être sûrs que nous retrouverons le même caractère dans notre poésie, dans notre philosophie, dans notre art.
C'est ce que nous allons essayer de faire voir.